Autobiographie intellectuelle

Je présente ici une version raccourcie de mon cheminement de pensée. C’est un « work in progress » que je suis amené à modifier et à augmenter au fur et à mesure que j’avance.

TABLE DES MATIÈRES

PREMIERS BALBUTIEMENTS

UN CHEMIN QUI NE MENA NULLE PART

ACHEMINEMENT VERS MA PAROLE

PENSER AVEC DES MOTS

LES PREMIERS PAS D’UNE CARRIÈRE

DE LA PHILOSOPHIE DU LANGAGE À LA PHILOSOPHIE POLITIQUE

LE LANGAGE COMME INSTITUTION

DE LA TOLÉRANCE À LA RECONNAISSANCE

DEVENIR UN PROFESSEUR MILITANT

LE DÉBAT SUR LA LAÏCITÉ DE L’ÉTAT

COMBATTRE LA THÈSE DU CHOC DES CIVILISATIONS

NATIONS ET AUTODÉTERMINATIONS

PREMIERS BALBUTIEMENTS

Je suis entré suffisamment douloureusement dans l’adolescence pour consacrer à chaque jour plusieurs heures à la réflexion introspective. J’avais l’esprit confus et bricoleur d’idées intuitives qui étaient autant de châteaux de cartes improvisés. Je me rappelle vaguement d’avoir cru en l’existence de « trois types de personnalités », trois modes d’existence humaine. J’avais même écrit un texte sur le sujet. Mes « découvertes » intellectuelles provenaient au départ surtout de mes élucubrations vagabondes. J’essayais de verbaliser des idées que je distinguais les unes des autres en les coupant à la hache et en les proposant aux autres avec de très gros sabots. (Certaines mauvaises langues diront que je n’ai pas changé !)

Je ne retiens pas grand-chose de mes études primaire et secondaire (j’étais un premier de classe), sauf pour un professeur d’algèbre, Réjean Lafortune, que j’ai eu l’occasion de remercier quelques années plus tard, mais sans jamais pouvoir lui exprimer toute ma gratitude. Ses enseignements prodigués à l’École secondaire Saint-Viateur, située tout juste derrière l’Hôpital Jean-Talon et devenue depuis l’école Roberval, résonnent encore dans ma mémoire. 

Au moment de l’inscription au CEGEP du Vieux-Montréal en 1970, ma décision avait déjà été prise de m’orienter vers la philosophie. C’est un peu comme si cette orientation s’était imposée à moi sans que je ne m’en rende compte. Quand je m’y suis engagé, c’était comme la poursuite de ce dans quoi j’étais déjà. Je n’avais pas vu venir et n’avais pu que constater que tout était déjà intériorisé. J’avais déjà été ému par la lecture du Prophète de Khalil Gibran et par le Zohar de la Cabale juive. Je retiens toutefois de ce second livre l’odeur plus que le propos, et ce n’est pas l’odeur de sainteté. La librairie où je me le suis procuré sentait l’encens de patchouli à plein nez. Le patchouli m’aura suivi par la suite jusque dans le parfum Yatagan de Caron. Je retiens du premier livre que, quelles que soient nos avancées, il y a toujours encore un peu au fond de nous la présence d’un pygmée. (À la réflexion, maintenant, je mesure davantage toute l’ampleur de ce propos raciste.)

L’univers du Cegep du Vieux-Montréal me fascinait. La splendeur de l’architecture du Collège Mont Saint-louis qui l’abritait me permettait de visiter l’histoire de la ville. Nous étions aussi à deux pas de la rue St-Denis et à proximité du Carré St-Louis. Les gens allaient prendre une bière au Chat Noir. J’étais aux études tout en étant au centre-ville, dans le feu de l’action. Un grand prof de maths barbu fort sympathique, d’ailleurs pilier du Chat Noir, me demanda à l’inscription (nous sommes à la rentrée en 1970) si j’étais intéressé à embarquer dans un projet éducatif nouveau décrit comme « le multidisciplinaire ». Je n’aurais pas de cours à suivre, ni d’examens ou d’évaluations portant sur des matières particulières, seulement un projet avec un prof tuteur qui m’accompagnerait dans sa réalisation. Je me demande si j’aurais accepté sans hésiter si j’avais su que les participants à ce projet allaient aboutir dans un pavillon improvisé de la rue Roy.

Mes lectures principales portaient sur Hegel et Nietzsche. Des textes de Hegel attirèrent mon attention et je me rappelle de me les être procurés en salivant à la librairie Champigny qui était située sur la rue St-Denis côté ouest, juste au sud de Mont-Royal. Au deuxième étage, j’avais mis la main sur des ouvrages publiés chez Aubier Montaigne : une couverture glacée jaune et noire pour la Phénoménologie de l’Esprit en deux tomes, traduite par Jean Hyppolite, et une couverture grise foncée et blanche pour la Science de la Logique en 4 tomes, traduite par Stanislas Jankélévitch.

 Mon projet d’écriture prendra la forme d’un long texte d’une trentaine de pages écrites à la main portant sur la logique de l’être chez Hegel. Il va sans dire que je ne comprenais pas tout. Je retenais cependant l’idée d’un dépassement des dualismes kantiens et en particulier les distinctions entre le sujet et l’objet, l’être et la pensée, le noumène et le phénomène. Mon texte était suffisamment long pour que ma prof me recommande de ne pas en faire plus. Je me rappelle aussi d’avoir lu La vie de Jésus et d’avoir noté que, comme René Girard, Hegel voyait la religion chrétienne comme supérieure aux autres religions dans la mesure ou le divin n’était plus selon lui logé dans un autre monde (le monde des dieux grecs), mais incarné dans l’humain. Si les Grecs se faisaient des images anthropomorphiques des dieux, c’est précisément parce que ceux-ci appartenaient à un monde qui nous était inaccessible. Avec le christianisme, le divin avait enfin un véritable visage humain et le spirituel se vivait à hauteur d’homme. Un autre dualisme venait de voler en éclat.

Je me plongeai également dans les écrits de Nietzsche : Par-delà bien et mal, Le gai savoir, Le cas Wagner, L’Antéchrist, Ecce Homo, mais surtout Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous, un livre pour personne, dans la traduction Aubier Montaigne toute poétique de Geneviève Bianquis. Là encore, je ne comprenais pas tout, mais certaines idées restèrent, m’influencèrent et, sans que je m’en rende trop compte, m’influencent encore subrepticement. Je me rappelle du Zarathoustra solaire qui, après dix ans de solitude, choisit de descendre auprès des hommes pour leur transmettre son savoir. Un Nietzsche séjournant en Suisse, précisément à Sils Maria en Engadine. Je me rappelle des aphorismes de De l’arbre sur la montagne et du tourment qui est exprimé dans l’attente d’un prochain coup de foudre, et du Chant de Minuit, repris dans le 4e mouvement de la 3e Symphonie de Mahler. Je me rappelle de l’homme, compris par Nietzsche comme un pont entre l’animal et le surhomme. Je me souviens de l’inversion de sa posture normative par rapport à la charité chrétienne. Nietzsche n’a cessé de voir dans le christianisme la présence d’une piété médiocre, motivée par la peur de la mort et l’égoïsme de sa propre survie. La charité chrétienne est la pièce de monnaie que l’on donne à autrui pour se dédouaner et se donner bonne conscience, avec pour seul motif l’espoir de la préservation de son existence après la mort.  C’est une religion fondée sur la négation de la vie. La générosité de Zarathoustra découle de l’abondance débordante dont il est encombré, un gai savoir acquis à des centaines de mètres d’altitude au-dessus des bêtes et des hommes. Je me souviens du mépris affiché par Nietzsche à l’égard du Dernier homme qui se moque de tout ce qui relève du passé, de la culture et des coutumes et qui ne jure que par le présent. Dans son costume bariolé de couleurs, il tourne en dérision la tradition et il cligne de l’œil. Le dernier homme est celui qui vit le plus longtemps.

J’avais depuis plusieurs années pris l’habitude de partir avec un copain en promenade longue, de mon domicile dans le quartier St-Michel jusqu’à proximité de l’ancien Forum dans le quartier proche du métro Atwater. Puis, après avoir mangé de délicieux hot-dogs, on revenait encore à pied et on arrêtait dans le Vieux Montréal, au Mother Earth, une sorte de café dans un espace loft fréquenté surtout par des anglos, ou alors à l’Âtre, une boîte à chanson avec filet de pêcheur en toile de fond, située sur la rue St-Denis, tout juste à côté de l’actuel Quai des brumes, où je me rappelle avoir entendu un chansonnier chanter : « there’s a hole, in the sky of… Thunderbay ». Toujours est-il que l’habitude de ces longues promenades s’est inscrite au fond de moi suffisamment pour que je les entreprenne avec plaisir, même seul, le samedi après-midi. Je me rappelle de Zarathoustra qui se ceignit avant de partir en promenade. J’agissais un peu comme si j’étais son disciple et je partais avec le pied alerte, le pied dansant même, heureux de me retrouver seul à seul. C’est à l’occasion de ces promenades que j’ai appris avec Nietzsche la fameuse faculté de ruminer du philosophe qui doit réfléchir en marchant. Car autrement, les philosophies produites, alors que l’on est assis, donnent lieu à des systèmes figés, bornés et dogmatiques. Nietzsche, lui, a toujours écrit par aphorismes. Je crus comprendre aussi le dédoublement évoqué au coeur de l’ouvrage et qui survient dans la conversation que l’on entretient avec soi-même.

Parmi les enseignements les plus importants retenus de ma lecture du Zarathoustra, il y a surtout les trois stades d’élévation de l’être humain. Il commence par se comporter comme un chameau. Il se soumet alors, apeuré comme un chrétien, à une autorité externe et accepte tous les fardeaux qu’on lui impose. Puis vient le stade du lion, alors que l’individu acquiert sa liberté et affirme sa présence démiurgique dans le monde. Il court cependant le risque de sombrer dans l’amertume et le ressentiment, et donc dans un certain esprit de lourdeur allemand, un peu comme Wagner (pendant un certain temps, Nietzsche préfère même le caractère fantaisiste et léger de Bizet). Il risque aussi de céder à la volonté de puissance. Il doit alors accéder au stade de l’enfant, qui est celui d’une extrême légèreté de l’être, à savoir celle de l’être qui sait s’émerveiller, qui voit le monde comme un jeu et qui dit un grand Oui à la vie. On accède au stade de l’enfant quand on est capable de penser l’Éternel retour du même. Cette pensée requiert d’accepter de fonctionner avec le monde tel qu’il est, non pas parce que l’on ne cherche pas à le transformer, mais plutôt parce que son inertie ne parvient pas à nous affecter. C’est en ce sens aussi une pensée qui ne s’attend pas à pouvoir changer le cours des choses par ses interventions dans le monde. On peut créer dans la joie tout en ne s’illusionnant pas sur l’impact que nos œuvres peuvent avoir. On garde l’esprit léger, la bonne humeur et l’émerveillement tout en acceptant le fait que les personnes ne vont pas changer. Si on continue de créer, c’est davantage pour témoigner.

Au sens littéral, l’éternel retour du même signifie que le moment que l’on vit présentement est un moment qui est déjà survenu et qui reviendra immanquablement un jour. C’est une façon de dire que nous sommes portés par une sorte de déterminisme. Il y a de la nécessité dans ce qui arrive, à telle enseigne que si le monde recommençait en neuf, les choses se passeraient exactement de la même façon. Je serais là en train d’écrire et vous en train de me lire. Les enfants sont capables de fonctionner dans une telle réalité car ils ne fonctionnent pas dans le temps. D’où la conclusion du chant de minuit. Alors que la douleur dit « passe et péris », la joie veut l’éternité, la profonde éternité. On parvient à cette éternité en se détachant du temps et des vicissitudes qui l’accompagnent, non pas pour vivre dans un monde parallèle, au contraire, car il s’agit de vivre l’instant présent sans être emporté dans la tyrannie des évènements. Je ne sais où j’ai lu récemment quelqu’un écrire qu’il intervenait, non pas en pensant de réussir à changer le monde, mais plutôt afin que le monde ne réussisse pas à le changer. Rester le même sans se faire d’illusion sur l’impact que cela va entraîner, telle est la pensée de l’Éternel Retour. C’est continuer à se sentir vivant et à vouloir témoigner malgré l’immuabilité implacable de l’inertie qui caractérise le monde. La pensée de l’Éternel retour du même requiert l’accomplissement d’un grand détachement réalisé en plein coeur du monde. Je ne perdrai jamais de vue ces enseignements. C’est la raison pour laquelle, plusieurs années plus tard (1986), j’emprunterai avec émotion à Èze, sur la Côte d’Azur, le sentier de Nietzsche en le remontant, alors que lui, un siècle plus tôt, l’a emprunté en le descendant pour se rendre à Nice.

L’expérience du Vieux-Montréal fut certes marquante, mais l’expérience multidisciplinaire se situait en marge du régime officiel d’un collège normal. Je fus aussi étonné de voir au terme de mes études, dans mon bulletin de fin d’année, des notes spécifiques associées à des cours spécifiques qui ne m’ont jamais été enseignés! Je ne partageais pas non plus la promiscuité du groupe et je ne suis pratiquement jamais allé au Chat Noir. J’avais quand même pu développer suffisamment d’autonomie pour rester accroché à ce que je croyais être des intuitions originales.

UN CHEMIN QUI NE MENA NULLE PART

Aussi, le passage à l’université en 1973 fut particulièrement difficile. J’avais tous mes cours au pavillon Read de l’UQAM, au coin de St-Alexandre et Lagauchetière. On entrait dans le bâtiment en étant aussitôt happé par l’odeur de frites qui émanait du snack bar de l’édifice, ainsi que par les vendeurs de numéros spéciaux des revues marxistes-léninistes, trotskystes ou maoïstes. On entendait les vendeurs s’écrier «Le Quotidien du Canada populaire». On les retrouvait ensuite dans les classes pour chahuter les professeurs qui défendaient selon eux des valeurs bourgeoises puisqu’ils refusaient l’auto-évaluation. Je me souviens d’y avoir fréquenté James Atkins et Linda Corriveau, des amis étudiants, de même que Paul Drouin devenu prof de philo dans un collège par la suite, et Jocelyne Couture qui deviendra plus tard prof au département de philo de l’UQAM.

On se retrouvait à l’hiver dans des classes bondées, surchauffées, les manteaux sur les dossiers de siège, la classe étant surplombée par des volutes de fumée de cigarettes gitanes. J’y ai suivi des cours sur Karl Marx, Friedrich Engels, Antonio Gramsci, Georg Lukacs, Nicos Poulantzas et Louis Althusser. En réaction viscérale sans doute, je me suis pour ma part lancé à corps perdu dans la lecture de Heidegger. Sauf pour un épisode d’écriture partagé avec Andrée Ferretti (notre travail de fin de session portait sur Spinoza dans un cours enseigné par le grand Jean-Paul Brodeur), ce sont les lectures de Heidegger qui remportaient la mise. Pas tellement son ouvrage classique Être et temps, cependant, car j’ai surtout le souvenir d’avoir lu L’origine de l’œuvre d’art, La lettre sur l’humanisme, Questions I, II et III, Chemins qui ne mènent nulle part et Qu’appelle-t-on penser? J’ai le souvenir particulièrement vif de m’être retrouvé dans la véranda du chalet familial à Pointe-Calumet – nous étions relativement pauvres, même si je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais manqué de quoi que ce soit à la maison -, en train de lire ce dernier ouvrage de Heidegger publié chez Gallimard. Encore là, j’étais happé par la belle calligraphie et l’odeur émanant des pages du bouquin autant que par le propos.

Après un certain temps, ces lectures de Heidegger m’ont laissé insatisfait. Qu’était l’Être? Le mot renvoyait dans le texte à un grand espace vide dans mon esprit. Pour le comprendre, il faut se rapporter à sa phénoménologie. Heidegger renonce toutefois au projet scientifique de la phénoménologie husserlienne.

Husserl a tendance à chosifier son objet d’étude: l’épokè phénoménologique met entre parenthèses la réalité objective, mais Husserl chosifie la conscience intentionnelle et les faits intentionnels, de même que leurs composantes. Heidegger rejette le dualisme corps/esprit qui fait de l’esprit un objet distinct d’études. Le «dualisme» acceptable selon Heidegger repose sur la différence ontologique de l’être et de l’étant. L’étant peut être chosifié mais pas l’être. Le mot «être» est un verbe  et non un substantif. Le titre de l’ouvrage de Heidegger est Être et temps et non L’être et le temps. L’«être» est fondamentalement indéterminé parce que ce n’est pas une chose. Comment peut-on se le représenter?

Être = temps, non pas au sens de durée mesurable en secondes, minutes, heures, jours, mois, année, mais au sens de ce qui est en transformation perpétuelle. Une métaphore peut être utile ici: l’étant et le fait d’être se comparent à un amoncellement rocailleux (étant) dans une rivière (être). Une autre métaphore: un photon a une composante corpusculaire (étant) et une composante ondulatoire (être).

Le Dasein est l’être-là, c’est-à-dire le fait d’être dans ce là, cet étant, qu’est le corps. La science s’occupe de l’étant et la théologie du pourquoi de son existence. Mais le fait d’être est occulté par ces deux approches.  Il y a un oubli de l’être. L’ontologie fondamentale nous incite à séjourner dans l’être. Il faut en saisir la temporalité. Nous sommes des êtres jetés dans ce qui existe déjà: langue, culture, religion, tradition, territoire. Nous sommes des êtres de souci attentifs à la présence des autres et des étants. Nous sommes enfin aussi des êtres-en-projet.

Nous sommes donc inscrits dans le passé, le présent et le futur. Nous pouvons toutefois y être de façon authentique ou inauthentique. Pour être authentique, il faut tout d’abord éviter de reproduire la tradition. Si l’être est en modification perpétuelle, il ne doit pas se réfugier dans la stabilité d’une tradition. Il faut aussi s’affranchir d’une présence aux autres qui s’appuie sur le On (ce que l’on dit, ce que l’on pense, ce que l’on porte, ce que l’on préfère, etc.). Enfin il faut que nos projets futiles aient été abandonnés par la prise de conscience que nous sommes des êtres pour la mort. Il faut accepter d’être transporté en étant soumis à des transformations constantes qui ne sont pas porteuses d’une téléologie ou d’une fatalité, car des aléas imprévisibles peuvent survenir en cours de route qui viennent modifier le cours des choses. Cette capacité à accepter son destin ainsi compris nous prédispose à accepter la mort. Telle est la façon authentique d’être au monde. Au lieu de s’accrocher à la tradition, de se réfugier dans la sécurité de la multitude et de se perdre dans mille et un projets, on se laisse transporter par ses déterminations, on se laisse envahir par ce qui est plus grand que soi et on expérimente sa propre finitude.

La façon authentique d’être au monde ne nous sort pas de l’histoire, mais on habite celle-ci dans le temps long (historial) et non dans le temps court (accaparés par le maintien de la tradition, de même que par le On, les évènements et l’étant, ainsi que par les projets futiles et à court terme). Il y a trois chemins nous permettant de nous arracher à une situation inauthentique pour parvenir à une situation authentique: l’angoisse, l’ennui et la joie.

La pensée tardive de Heidegger s’est attachée à penser l’être autrement que sous la forme de sa présence au sein du Dasein humain. Étant peut-être quelque peu influencé par la lecture qu’en faisait le sociologue Pierre Bourdieu, je me fis de l’Être heideggerien une idée plus prosaïque. Il m’est apparu comme la présence transhistorique de la nation, cette entité invisible à laquelle nous appartenons au travers des générations et dont le langage est la Maison. L’oubli de l’être serait l’oubli de cette appartenance à un être collectif traversant le temps. Ainsi interprété, le propos serait davantage compréhensible.

Cette interprétation est d’autant plus plausible que l’Occident endosse de plus en plus une ontologie individualiste critiquée par Heidegger. On se représente la société comme n’étant rien d’autre qu’une association d’individus. On se méfie du danger que représente la postulation d’un organisme collectif ou, si l’on veut, d’une sorte de macro-sujet. Il faut éviter à tout prix, dit-on, de verser dans une ontologie qui nous ferait admettre l’existence d’une «nation prépolitique». La théorie du contrat social nous avait déjà habitués à penser qu’il n’y avait au départ que des individus à l’état de nature, suivis ensuite d’un État chargé d’appliquer des sanctions aux contrevenants ou responsable de gérer une association entre citoyens participants. Et pourtant, entre l’individu et l’État, il y a bel et bien des sociétés organisées autour d’une langue commune, d’institutions économiques, sociales et culturelles communes dans lesquelles cette langue est principalement parlée, en plus de comporter un patrimoine matériel et immatériel, et de s’inscrire dans une trajectoire historique sur un territoire spécifique. Tout ceci peut exister sans la présence d’un État, ne serait-ce que pour les 5000 peuples autochtones. L’individualisme occidental a tellement prit l’allure d’un dogme, que la méfiance à l’égard des entités collectives s’est en quelque sorte généralisée, à telle enseigne que Margaret Thatcher s’est sentie en mesure d’affirmer que la société n’existait pas. Et pourtant, on aboutit à une toute autre conclusion dès lors que l’on admet l’existence des institutions. Les sociétés sont des complexes institutionnels et les nations sont des sortes de sociétés. Même si les citoyens sont des individus à part entière, ils sont en même temps parties prenantes de ce complexe social.

Il faut quand même prendre acte du fait que, pour plusieurs, les nations sont des constructions idéologiques, des fictions, bref un produit de notre imagination. Certains appuient cette opinion en faisant valoir la position de Benedict Anderson, Je pense plutôt avec Anderson que les nations sont artefacts culturels. Et jusqu’à nouvel ordre, je persiste à croire que les artefacts culturels existent. Une statue de bronze n’est pas qu’un morceau de bronze.

Quoi qu’il en soit, en rapprochant la pensée de l’Être d’une réflexion portant sur la nation, en montrant qu’elle était le résultat d’un tournant (Kehre) survenu dans sa pensée et en montrant comme l’a fait Jean Grondin que la pensée du Tournant avait déjà été amorcée dès 1929 à partir de ses idées sur la vérité, on comprend mieux aussi comment Heidegger a pu céder aux sirènes du national-socialisme. Le rôle du penseur et non seulement du recteur Heidegger est celui d’un berger de l’Être.

Plusieurs années plus tard, je dévorais tous les ouvrages se donnant pour tâche de décrire l’engagement spirituel de Heidegger en faveur de cette idéologie : Victor Farias (Heidegger et le nazisme), Luc Ferry et Alain Renaud (Heidegger et les Modernes), Jacques Derrida (De l’Esprit), et Philippe Lacoue-Labarthe (La Fiction du politique: Heidegger, l’art et la politique). Encore plus tard, j’épluchais en long et en large le très gros bouquin d’Emmanuel Faye (Heidegger : l’introduction du nazisme dans la philosophie). J’ai surtout retenu de ces lectures un relatif sentiment d’insatisfaction. Je me serais attendu à ce que davantage de personnes scrutent en détail les liens entre la pensée heideggerienne et son engagement politique. Il fallait à mon sens suivre la piste initiée par Ferry et Renaud. Heidegger a pris ses distances à l’égard de l’idée selon laquelle le rapport au « On » serait l’un des traits essentiels de l’existant (Dasein). Selon Ferry et Renaud, cette distanciation était en même temps une remise en question de la démocratie. Le rapport au « On » serait le rapport d’un individu face à la multitude, notre propre voix ne comptant que pour un dans cet ensemble. Si ce rapport aux autres n’est pas une propriété essentielle du Dasein, mais seulement le fait d’un sujet inauthentique, certains individus peuvent alors se hisser au-delà de la multitude, soit comme « Guide », soit comme « Berger » pour interpréter le destin essentiel de la nation.

Pour Derrida et Lacoue-Labarthe, les errances de Heidegger à l’égard du national-socialisme ne se seraient pas poursuivies au-delà du très court épisode du rectorat, assumé par Heidegger à l’Université de Fribourg, de 1933 à 1934. Le Discours du rectorat de Heidegger permettrait, selon Derrida, d’identifier la présence résiduelle de la métaphysique. L’emploi du mot « esprit » était partout présent dans ce discours. Or, Heidegger se serait pleinement affranchi de la métaphysique à l’occasion du Tournant (Kehre) survenu dans sa pensée. Heidegger serait passé d’une analyse de l’existence dans toute sa facticité comme être-au-monde et être-pour-la-mort de même que d’une description du souci comme modalité essentielle du Dasein, à la pensée de l’Être de l’étant. Ce Tournant aurait été complété en 1936 à l’occasion de ses ouvrages portant sur l’œuvre de Nietzsche. La pensée tardive de Heidegger aurait en ce sens été expurgée de tous ses scories métaphysiques et, par la même occasion, de tous ses liens résiduels qui auraient pu le conduire à épouser les idées du national-socialisme.

Sans entrer dans le détail de ces débats, j’avais été fasciné de lire un ouvrage du collègue Jean Grondin dans lequel ce dernier démontrait que le point de départ du Tournant dans la pensée de Heidegger se situait dès la fin des années 1920 et apparaissait déjà dans ses écrits sur la notion de vérité. En effet, la vérité métaphysique, comprise comme vérité correspondance ou vérité adéquation à un monde transcendant l’humain, cédait dès cette époque la place à la vérité comprise au sens des philosophes présocratiques et devant être entendue au sens de aletheia, c’est-à-dire dévoilement et authenticité, tout en étant aussi associée à l’idée selon laquelle tout dévoilement est en même temps un voilement. Si la parole permet d’éclairer la nature de l’être authentique, elle est en même temps une ombre car l’Être se dérobe à chaque fois que l’on cherche à le nommer. Le langage est un abri pour l’être, au sens d’en être la Maison, mais aussi au sens où il se dérobe et est « à l’abri ». Bref, le Tournant étant déjà présent dès la fin des années 1920, on peut difficilement prétendre que la pensée tardive de Heidegger inaugurée par le Tournant est entièrement détachée de son engagement politique, car c’est peut-être au contraire cette pensée qui a favorisé le glissement conduisant Heidegger dans les bras du nazisme en 1933.

Le nationalisme peut conduire aux pires ignominies. Il peut donner lieu à un chauvinisme, à un ethnocentrisme ou à de la xénophobie, mais aussi à la haine raciale, au colonialisme, à l’impérialisme, voire au génocide. Les Européens évitent pour cette raison d’employer le mot. On défend le ‘patriotisme économique’ et la ‘souveraineté nationale’, mais le terme ‘nationalisme’ n’a qu’un sens péjoratif. Ils condamnent le propos de tous ceux qui prétendent y découvrir une valeur positive. Je comprends cette crispation terminologique, mais elle s’accorde mal avec une critique de l’histoire coloniale européenne. Si on prenait réellement ses distances face à ce passé colonial, on afficherait une plus grande ouverture à l’égard des nationalismes qui s’en sont affranchi. Cette crispation anti-nationaliste s’accorde aussi mal avec la reconnaissance du droit des peuples à l’autodétermination.

ACHEMINEMENT VERS MA PAROLE

De mon passage au baccalauréat, j’avais surtout été impressionné par deux professeurs : Georges Leroux, ce savant helléniste admiré de tous, et Jean-Paul Brodeur. C’est grâce à ce dernier que j’ai pu, à mon entrée en maîtrise à l’UQAM, en 1977, enfin trouver ma voie. Cela s’est passé dans un cours où il nous présentait tout un pan de la philosophie dont j’avais jusqu’alors ignoré l’existence : la philosophie analytique, un courant anglo-américain du XXe siècle présent dans des milliers d’articles publiés dans plusieurs dizaines de revues, ainsi que dans des centaines de livres. Un monde s’ouvrait à moi, une méthode de travail ambitionnant de formuler des concepts, des thèses et des théories dans un vocabulaire qui serait le plus précis possible. Alors que Heidegger cherchait à débusquer dans le vocabulaire des philosophes présocratiques la trace d’une pensée de l’Être, occultée par la métaphysique occidentale de Platon à Husserl, les philosophes analytiques avaient des ambitions plus modestes. Ils s’attardaient dans de courts articles à clarifier tel ou tel concept, sans plus. Leurs ouvrages prenaient souvent la forme de recueils contenant plusieurs articles. Alors que, pour Heidegger, tout dévoilement était en même temps un voilement, les philosophes analytiques manifestaient davantage d’optimisme à l’égard des potentialités du langage. Ils partaient de zéro, refaisaient le monde, parfois dans une relative insouciance à l’égard de l’histoire de la philosophie ou alors en ‘tutoyant’ en quelque sorte les grands penseurs de l’Antiquité ou de l’époque moderne avec une certaine désinvolture. Ils traitaient des problèmes philosophiques traditionnels, mais en se fiant au sens commun et en s’éclairant très souvent des usages courants qui sont faits des mots. Ce travail d’analyse conférait quand même à la philosophie les allures d’un certain professionnalisme, et il me permettait surtout d’avoir l’impression d’engranger un savoir cumulatif que je conservais et qui demeurait solide au lieu de se perdre dans des sentiments évanescents et impressionnistes. La rencontre avec ce genre philosophique fut un choc si intense que je voulus faire ma maîtrise sous la direction de Jean-Paul Brodeur. Malheureusement pour moi, mon arrivée en maîtrise au département de philosophie coïncidait en 1978 avec son départ pour la criminologie.

Plusieurs décennies plus tard, j’eus l’occasion de réaliser un rêve. Je me rappellerai toujours ce souper auquel je fus convié avec mon épouse, Geneviève, chez Jean-Paul Brodeur et Nicole, sa conjointe, en compagnie de Georges Lecours et sa conjointe Michelle.

Je fis mon mémoire sous la direction de François Latraverse, un philosophe érudit grand connaisseur de la Vienne culturelle à l’aube du XXe siècle. Il connaissait donc fort bien l’univers environnant de l’un des plus grands penseurs du courant analytique, Ludwig Wittgenstein, philosophe autrichien installé à Cambridge. Mon mémoire, intitulé « Intentionalité et théorie de la signification », déposé en octobre 1980, portait sur la théorie de l’intentionnalité, un objet d’étude déjà fort important au cœur de la philosophie allemande (Franz Brentano et surtout Edmond Husserl l’avait exploré en détail), mais traité oserais-je dire ‘chirurgicalement’ par les philosophes analytiques. À vrai dire, les Recherches logiques de Husserl avaient la même précision philosophique et mon travail se situa à la lisière des deux principaux courants du XXe siècle, phénoménologique et analytique. Les cinq premiers chapitres adoptaient une perspective historique (traitant de Brentano, Chisholm, Frege, Wittgenstein et Husserl) alors que la deuxième partie était thématique et inspirée plus directement par le courant analytique.

J’ai souvenir des derniers moments de rédaction du Mémoire alors que nous demeurions, ma sœur et moi, dans un appartement situé tout juste au coin sud-est de la rue Brébeuf et du boulevard St-Joseph à Montréal. Je terminais les dernières lignes du mémoire sur une machine à écrire Smith Corona. C’est ma sœur qui avait fait l’essentiel du travail dactylographique. Je célébrais avec un bon verre de vin l’exquise délectation ressentie à l’idée d’être parvenu à la fin de cette longue rédaction de 260 pages, assis confortablement à ma table de bureau donnant sur le Boulevard. Un dernier retour de chariot fit toutefois tomber mon verre plein sur le paquet de feuilles rassemblant la version originale terminée. Je crois que le juron qui m’est sorti du corps ce jour-là doit avoir été entendu plusieurs coins de rue plus loin. Je me rappelle aussi d’avoir vu sur les rayons de la bibliothèque de l’UQAM le résidu de tache de vin sur la tranche du manuscrit photocopié. Et pourtant, après vérification, la copie qui est en ma possession n’est aucunement entachée. Mystère, mais ouffe! Je l’ai échappé belle!   

Je fus très tôt attiré par l’idée que toute pensée était traversée par le langage communautaire, que nous pensions dans une langue naturelle et que c’est au niveau de nos contenus de pensée qu’apparaissait cette appartenance communautaire. Dans les termes d’une analyse adoptant le vocabulaire husserlien, on pourrait dire de toute expérience intentionnelle qu’elle comporte une dimension purement subjective (c’est l’aspect noétique) et partiellement objective (c’est l’aspect noématique). Je peux croire, espérer, percevoir, me remémorer, mais je le fais toujours sur quelque chose : des contenus de croyance, de pensées, d’expériences sensibles actuelles ou d’expériences passées. Dans les termes de la philosophie analytique, je m’employais à décrire les énoncés d’attitudes propositionnelles (A croit que p, A pense que p, A espère que p, A se souvient que p, A perçoit que p, etc.) où ‘A’ est un individu et ‘p’ un contenu propositionnel. L’idée selon laquelle nous pensons dans un langage communautaire et en vertu de laquelle nos contenus de pensée sont structurés linguistiquement avait pour pendant en philosophie analytique une théorie citationnelle des énoncés d’attitudes propositionnelles. Les énoncés d’attitudes propositionnelles pouvaient s’analyser comme étant de la forme A R « p », où R est un prédicat relationnel (croire, penser, percevoir, etc.) et l’expression formée par p et des guillemets (« p »), le nom d’une phrase. Quand je crois intentionnellement que p, je suis en relation avec une phrase, certes porteuse d’une signification, mais une phrase quand même. Quand un énoncé d’attitude propositionnelle est à la troisième personne, on met aussi l’individu A en rapport avec une phrase, même si c’est souvent une traduction de la phrase qui fait l’objet de sa croyance. Quand cet individu est un locuteur de notre langue, la traduction peut être homophonique, c’est-à-dire que cela peut être la même phrase.

Cette théorie fait face à de très nombreuses difficultés, mais je crois toujours que celles-ci peuvent être résolues. L’idée centrale demeure importante. Citant John Donne, j’ai inscrit en exergue de mon tout premier ouvrage paru chez Vrin et Bellarmin en 1993, Pensée, langage et communauté, qu’aucun homme n’est une île. Dans le plus pur style de la philosophie analytique, ce livre est en fait constitué à partir de plusieurs articles déjà publiés et de chapitres servant à les compléter. Malgré le caractère rébarbatif de l’écriture et les envolées hautement techniques qui rendent la lecture difficile, j’y développe le détail d’une théorie citationnelle qui cherche à rendre compte de nos appartenances linguistiques communautaires.

Pour arriver à produire cet ouvrage-là, je suis quand même passé avant par le doctorat (1980-1985). À l’époque, le professeur Daniel Vanderveken, collaborateur du très populaire philosophe de Berkeley, John Searle, avait mis sur pied une équipe de chercheurs en philosophie analytique. Des étudiants de doctorat et des profs y participaient. Le niveau de discussion était très élevé. À cette époque, Vanderveken récoltait le tiers des subventions gouvernementales accordées à la philosophie dans tout le Québec. Et qui plus est, nous étions un certain nombre d’étudiants à bénéficier de sommes d’argent pour participer aux séminaires qu’il organisait. Nous nous déplacions en groupe de Montréal à l’UQTR où Vanderveken enseignait avec, comme collègues, le savant phénoménologue et épistémologue Nicolas Kaufmann, de même que le médiéviste et philosophe analytique Claude Panaccio. Le groupe de recherche et ce trio de professeurs furent ce qui me motiva à m’inscrire au doctorat en 1980 à l’UQTR. Je choisis tout d’abord Nicolas Kaufmann comme directeur, mais à mesure que s’approfondissaient mes connaissances en philosophie analytique du langage, je voyais bien que Vanderveken devait diriger cette thèse. Malheureusement, les occupations de ce professeur étaient tellement prenantes que je fus livré à moi-même. En cinq ans, je ne l’ai rencontré que deux ou trois fois pour discuter de ma thèse.

Les dernières étapes furent particulièrement pénibles. Nous étions, je crois, à l’hiver de 1985. Je terminais la rédaction dans le sous-sol de la maison familiale. J’étais de bonne humeur à cause du sentiment d’exaltation ressenti face à tout le travail accompli.

La toute dernière version fut écrite alors que j’étais au lit, souffrant d’une sciatique engourdissant toute ma jambe gauche. J’allais pouvoir bénéficier d’une bourse d’étude conditionnelle octroyée par la Fondation du Prêt d’honneur. Il fallait donc impérativement soutenir la thèse avant que ne s’amorce l’année académique suivante. Il fallait l’autorisation du directeur pour que la thèse soit déposée. Vanderveken savait tout cela et il apposa sa signature à l’avance sur le formulaire approprié. Il partit au Brésil avec la promesse qu’il allait lire ma thèse à partir de là-bas et me donner le feu vert pour que je puisse déposer.

Je lui ai donc envoyé le manuscrit terminé très tôt pour qu’il le lise et me donne son autorisation. Malgré plusieurs tentatives de le rejoindre et plusieurs mois passés à attendre une réaction, un accusé réception ou une autorisation, il ne me répondit pas et ne me donna aucun signe de vie. Coincé par les échéances, je fus contraint d’aller de l’avant et de déposer la thèse à l’aube de l’année 1985-1986, malgré l’absence de réaction en provenance du Brésil. Lors de la soutenance, Vanderveken eut l’audace de me faire le reproche d’avoir déposé ma thèse sans son consentement. Pendant la soutenance, on me fit aussi le reproche d’avoir conservé dans la thèse une formule particulièrement alambiquée. Malgré ces quelques bavures, la thèse représentait quand même à mes yeux un tour de force important.

J’obtins le doctorat sous les applaudissements d’un ensemble imposant de collègues et amis. Chose curieuse, je ne fus pas affecté par les quelques désagréments survenus pendant la soutenance. Cela s’explique peut-être parce qu’une première version de ma thèse, écrite en anglais, fut lue et corrigée par le philosophe John McDowell à l’Université d’Oxford où j’ai séjourné pendant l’année académique 1982-1983, à titre de «Recognized student ». Je rencontrais McDowell une fois par mois et c’est lui qui, dans les faits, m’a aidé le plus dans la rédaction, tout en ayant, pour sa part, la modestie de penser qu’il n’était pas un expert capable de valider ou critiquer plusieurs de mes hypothèses. Ce séjour à Oxford fut exaltant pour plein d’autres raisons. J’assistai aux séminaires donnés par Michael Dummett, par Peter Strawson et par Peter Hacker et Gordon Baker. Je me rappelle d’un échange avec Dummett et McDowell au sujet des arguments de Hacker et Baker contre l’interprétation de Wittgenstein faite par Saul Kripke, sur laquelle je reviendrai plus bas. Nous étions réunis dans la salle pour entendre Daniel C Dennett prononcer ses John Locke Lectures. J’exprimais à Dummett ma surprise au sujet de McDowell qui prenait parti en faveur de Hacker et Baker contre Kripke. Dummett se tourna alors lui-même vers McDowell pour lui en faire le reproche.

Si l’on fait exception de ces quelques occasions et de mes belles rencontres avec McDowell, je me retrouvais très souvent seul comme chambreur dans la grande maison de Miss Freestone. Nous étions quatre chambreurs. J’écoutais souvent Le masque et la plume et je savourais les critiques de cinéma de Michel Ciment, ce grand expert de l’œuvre de Stanley Kubrick. J’écoutais aussi le grand DJ John Peel sur la BBC. J’attendais impatiemment à chaque matin que me parvienne du courrier en provenance du Québec. Je faisais le saut constamment en direction de Londres pour aller assister à des concerts ou bambocher dans cette ville électrisante.

PENSER AVEC DES MOTS

Toujours est-il que je savais au fond de moi-même que mes recherches étaient pertinentes. Le titre de la thèse : « Descriptions et référence : la théorie de la syntaxe logique de Principia Mathematica et ses perspectives contemporaines ». À quoi renvoie tout ce charabia? Encore aux enjeux liés à la sémantique des attitudes propositionnelles et donc à l’idée que nous avons des appartenances linguistiques communautaires.

Dans la version inspirée de Frege, la croyance est une relation entre un individu A et une entité abstraite dénotée par « que p » pour tout énoncé de la forme « A croit que p ». Ainsi, par exemple, dans l’énoncé « Pierre croit que la neige est blanche », la clause relative joue un rôle nominatif que l’on peut comparer à une phrase accordée au subjonctif. On se réfère au fait (possible) que la neige soit blanche, et on précise que A croit cela. Pour Frege, la chose qui est nommée est le sens de la phrase « la neige est blanche » et ce sens est la chose que cette phrase partage avec, par exemple, la phrase anglaise « snow is white».

Ces idées peuvent sembler banales et évidentes, mais elles entraînent des conséquences extravagantes. Les mots auraient des significations déterminées et ces significations seraient les mêmes pour tous les groupes et toutes les communautés. Les traductions seraient alors elles aussi déterminées. Pour savoir comment traduire un discours dans une autre langue, nous aurions tout simplement à nous rapporter à un bassin commun de significations objectives et universellement partagées.

Il est vrai que nous avons jusqu’à un certain point des expériences perceptuelles communément partagées, d’où l’idée éminemment plausible selon laquelle ‘ snow is white’ et ‘la neige est blanche’ disent au fond la même chose. Les deux énoncés renvoient en gros à la même expérience sensible. Les choses sont toutefois beaucoup moins claires lorsque l’on approfondit notre connaissance des langues. Les définitions de dictionnaire, ne sont pas les mêmes d’une langue à l’autre pour les mots qui semblent pourtant, au départ, pouvoir être traduits l’un par l’autre. Ces définitions peuvent même changer dans le temps pour une communauté donnée. Alors à quoi peut bien référer ‘que p’ dans ‘A croit que p’ ? Pour répondre à cette question, j’ai cherché à défendre l’approche citationnelle selon laquelle on croit une phrase. L’expression ‘que p ‘ sert à référer à une phrase qui est une traduction (homophonique ou non) de la phrase crue par l’individu A. C’est une expression qui sert à référer à une phrase provenant de notre groupe d’appartenance commune ou à une phrase qui, dans ma communauté d’appartenance, traduit en vertu de conventions une phrase à laquelle A croit dans sa propre communauté d’appartenance.

Permettez-moi une incartade un peu plus technique, qui me fait revivre l’espace d’un instant mon bon vieux réflexe de professeur. J’ai toujours voulu relever des défis pédagogiques difficiles même dans les cours donnés à des étudiants de première année au baccalauréat. On comprendra mieux l’utilité de recourir à Russell pour défendre mon analyse des énoncés d’attitudes propositionnelles.

Frege a toujours eu tendance à traiter les expressions comme des noms.

Les expressions qui fonctionnent comme des noms ne sont pas seulement les noms propres et les noms communs, mais aussi les descriptions définies (les expressions de la forme « Le tel et tel ») et même les phrases indicatives qui, elles, nomment le Vrai ou le Faux, même si parfois, elles n’ont pas de dénotation parce qu’elles sont ni vraies ni fausses. C’est aussi la raison pour laquelle la clause relative ‘que p’ est pour lui une autre sorte de nom.

Frege s’est aussi intéressé aux mathématiques et en particulier à la théorie des ensembles. Il a supposé avec d’autres que les expressions comme « la classe des tels et tels » sont, en tant que descriptions définies, des noms de classes. Les objets qui sont dénotés par ces expressions sont des classes. Russell a toutefois noté l’existence d’un paradoxe affectant cette façon de voir les choses. Que dire de l’expression suivante : la classe de toutes les classes qui ne se contiennent pas elles-mêmes comme éléments? Il s’agit là encore d’une description définie, et donc d’un nom. Ce nom ne désigne pas une classe vide, car en réalité, aucune classe ne se contient elle-même comme élément. C’est un très caractéristique de toutes les classes. Quand on regarde n’importe quelle classe d’éléments, on ne trouve jamais parmi ses éléments la classe elle-même. On a donc raison de dire au sujet de toutes les classes qu’elles ne se contiennent pas elles-mêmes comme éléments. Il doit donc exister une classe X rassemblant toutes ces classes. Mais que dire de cette classe X ? Se contient-elle comme elle-même comme élément? Comme pour toutes les classes, on a tendance à répondre que non. Mais si tel est le cas, elle fait donc partie des classes qui ne se contiennent pas comme éléments et elle fait donc partie de l’ensemble X. En somme si X ne se contient pas elle-même comme élément, alors X fait partie de la classe des classes qui ne se contiennent pas comme éléments et X fait alors partie de X. En un mot : si X ne fait pas partie de X, alors il fait partie de X. Tel est le paradoxe des classes.

Pour résoudre le paradoxe, Russell va supposer que l’erreur est de traiter les descriptions définies comme des noms. Il va développer sa théorie des descriptions définies dans un article célèbre nommé « On Denoting ». Le moyen d’éviter le paradoxe est de ne pas traiter les descriptions définies comme des noms. Un énoncé de la forme « l’actuel roi de France est chauve » ne se ramène pas à un énoncé de la forme « N est chauve », où ‘N’ serait un nom. On l’analyse de la façon suivante : il existe un et un seul actuel roi de France et il est chauve. Pour Frege, un énoncé comme ‘l’actuel roi de France est chauve’  est ni vrai ni faux parce que la description est un nom et que ce nom ne désigne rien dans la réalité (la France n’étant plus une monarchie). Pour Russell, la phrase est fausse parce qu’elle affirme qu’il existe actuellement un roi de France et que cela est faux. Si vous entendez quelqu’un parler de l’actuel roi de France, vous pouvez le prendre en défaut et lui dire qu’il se trompe, qu’il est dans l’erreur, que ce qu’il dit est faux, parce qu’il n’y a pas actuellement de roi de France.

La phrase ‘ L’actuel roi de France est chauve ’ n’est pas un énoncé qui ambitionne de rapporter directement un fait dans le monde. Ce n’est pas un énoncé qui parle de choses se trouvant dans le monde, car il fait référence à des mots qui eux sont censés représenter des choses dans le monde. L’énoncé fait référence à l’expression fonctionnelle « x est actuel roi de France », il affirme qu’elle est exemplifiée par un seul individu et que cet individu est chauve. Autrement dit, l’énoncé est d’un type supérieur et fait référence à une expression de type inférieur. En fait, toute expression de la forme ‘le tel et tel’ fait intervenir un discours de type supérieur au sujet de la fonction ‘x est tel et tel’ au sujet de laquelle on affirme qu’elle est exemplifiée par un seul individu.

Ainsi, quand on fait référence à la classe de toutes les classes qui ne se contiennent pas comme éléments, on ne désigne pas vraiment une classe qui se trouverait à côté des autres classes, car c’est cela qui engendrerait un paradoxe. On ne peut jamais référer à l’ensemble de toutes les classes. On ne peut référer qu’à l’ensemble des classes d’un certain type N. Le discours portant sur ces classes est du type N+1. Russell croit même que l’on n’a pas besoin de postuler l’existence de classes. On parle d’expressions fonctionnelles. Un énoncé affirmant l’existence des classes qui auraient la propriété de ne pas se contenir elles-mêmes affirme en fait plutôt que des expressions de type inférieur ont toutes la propriété de ne pas s’appliquer à elles-mêmes. Cette hiérarchie des types résout le paradoxe des classes parce que notre discours se situe à un niveau supérieur et qu’il porte sur des choses de type inférieur. Et puisqu’il est question d’expressions linguistiques, Russell fait disparaître les classes elles-mêmes. On n’a pas besoin de faire intervenir de telles entités abstraites.

Si je me suis intéressé à l’approche russellienne cependant, ce n’est pas pour résoudre le paradoxe des classes, pas plus que pour défendre une position nominaliste qui évacue ces entités abstraites. Je voulais me servir de cette théorie pour l’appliquer aux énoncés d’attitudes propositionnelles et faire disparaître le nom que semble constituer l’expression ‘que p’ dans ‘A croit que p’. J’ai voulu montrer que la subordonnée n’était pas vraiment assimilable à un nom.

Quand on rapporte dans une langue les croyances d’une personne parlant une autre langue (par exemple l’anglophone Adam au sujet duquel je présume qu’il croit que la neige est blanche), je peux dire que Adam croit que la neige est blanche. Ce que je dis alors c’est qu’il existe une phrase anglaise ‘p’ satisfaisant l’expression fonctionnelle ‘Adam croit x’ et qui, relativement à mon manuel de traduction, peut être traduite en français par « la neige est blanche ».

La traduction est autorisée non pas en vertu de l’existence d’un sens abstrait universel et communément partagé, une entité abstraite ayant une existence objective que l’expression ‘que p’ servirait à nommer, mais bien en vertu de la vérité d’un énoncé affirmant l’existence d’une phrase crue par Adam qui peut être traduite par l’énoncé «la neige est blanche» à l’intérieur de ma communauté. Dans cet usage, la subordonnée de la forme ‘que p’ ne fonctionne pas comme un nom. La bonne analyse fait intervenir un énoncé affirmant l’existence d’une phrase au sujet de laquelle s’applique la fonction ‘Adam croit x’ et qui peut être traduite par l’énoncé « la neige est blanche ».

Si Adam est un locuteur francophone, le même énoncé (Adam croit que la neige est blanche) sera de la forme « Adam croit ‘ la neige est blanche’ ». Cette analyse peut cependant ne pas apparaître très satisfaisante, car qu’il s’agisse d’un énoncé traduit ou de la phrase supposément crue par un Adam francophone, ne faisons-nous pas intervenir des noms? Dans les deux cas, on fait intervenir le nom de phrase ‘ la neige est blanche ‘, soit comme comme traduction homophonique, soit comme traduction passant d’un dialecte différent à mon dialecte. On a remplacé les entités abstraites que sont les sens universels et communément partagés par des expressions linguistiques. En quoi cela pose-t-il un problème? Le problème est de devoir supposer que la croyance porte sur des objets purement syntaxiques. Or, n’est-ce pas problématique? Quand on a une croyance, on n’est pas dans une simple relation à un objet syntaxique. La croyance porte sur le contenu véhiculé par la phrase et non pas seulement sur la phrase elle-même. C’est à cause du sens de la phrase que l’on a tendance à y souscrire. Cette dernière remarque est fort juste et c’est la raison pour laquelle il faut faire intervenir des éléments de solution additionnels. En l’occurrence, il faut être sensible à un usage courant des guillemets dans nos langues naturelles en vertu duquel on rapporte les mots exacts qui ont été dits avec leur sens. Si Pierre a dit qu’il allait venir demain s’il ne pleuvait pas, et que quelqu’un me demande de lui rapporter exactement ce qui a été dit par Pierre, je pourrai me rappeler de ses propos exacts et affirmer : Pierre a dit : « Je viendrai demain s’il ne pleut pas ». Ici, je reproduis les mots exacts utilisés par Pierre tout en voulant en même temps rapporter le propos véhiculé par ces mots. C’est un usage courant des guillemets. Quand on attribue la croyance que p à quelqu’un parlant la même langue que nous, on le met en relation avec une phrase p qui reproduit en même temps son propos. S’il n’appartient pas à la même communauté linguistique, la phrase citée est une bonne traduction de son propos à l’intérieur de ma communauté linguistique.

Comment diable peut-on comprendre qu’une expression entre guillemets puisse être autre chose qu’une référence à un objet syntaxique i? Je n’entrerai pas dans trop de détails supplémentaires, mais je me contenterai de dire à l’intention des experts qu’il faut faire à nouveau intervenir une analyse inspirée des écrits de Russell pour bien comprendre cette fonction des guillemets, à savoir celle en vertu de laquelle on rapporte les ‘propos’ de quelqu’un, et donc autant le signifiant que ce qui est signifié. Le langage de la théorie des types est un langage qui, en plus de parler du monde, permet de parler des mots portant sur le monde, de même que des mots portant sur les mots portant sur le monde, et ainsi de suite et il permet de le faire en faisant référence au propos véhiculé par ces mots. L’idée est tout d’abord que ces références à partir d’un niveau N+1 à des mots de niveau N peuvent exister à l’intérieur d’un seul et même langage. On n’a pas besoin d’un métalangage (un langage autre parlant du premier) pour rapporter les propos. Les philosophes formalistes supposent que si des énoncés parlent de certains mots, ces énoncés appartiennent à un langage différent du langage auquel appartiennent ces mots. Or, la théorie des types a justement comme trait caractéristique de permettre à un langage de parler du langage tout en restant dans le même langage, comme nous le faisons régulièrement. Si Jean demande à Jacques de lui rapporter exactement les propos de Pierre, et que Jean, Jacques et Pierre sont des locuteurs d’une même langue, en l’occurrence ici le français, Jacques pourra répondre : Pierre a dit « je viendrai demain s’il ne pleut pas ». Quand Jacques rapporte cela au sujet de Pierre, il fait autant référence à la phrase entre guillemets qu’à ce qu’elle signifie et ce, à l’intérieur d’un seul et même langage. Comment cela est-il possible?

Au lieu d’embrigader le langage courant dans une représentation formelle qui ne correspond pas à l’usage courant, il faut se servir d’un langage formel pour tenter de représenter le plus fidèlement possible l’usage courant. Existe-t-il un langage formel ayant les propriétés souhaitées? La réponse est affirmative. Le langage formel approprié fait intervenir les ressources de la quantification substitutionnelle. Dans un tel langage, les quantificateurs (il existe, tous, quelques-uns, etc.) de même que la fonction guillemets («  ») sont des expressions fonctionnelles d’un type supérieur et non des ressources linguistiques appartenant à un métalangage (un langage portant sur d’autres langages). Ce sont des ressources appartenant à la « langue-objet », mais d’un certain type. Ce langage formel peut être utilisé pour représenter l’usage des quantificateurs et des guillemets des langues naturelles. La fonction guillemet dans un tel langage prend des expressions de niveau N et produit des noms de ces expressions au niveau N+1 mais qui font partie du même langage, même s’ils sont d’un type supérieur. Le contraste est frappant avec une analyse qui supposerait plutôt une hiérarchie de langages différents (langage-objet1, métalangage1 portant sur le langage-objet1, métalangage2 portant sur le métalangage1 précédent, et ainsi de suite). Quand on fait usage des guillemets dans un métalangage, on peut comprendre ce métalangage sans comprendre la signification des mots qui sont nommés, car ils appartiennent à un autre langage, à savoir le langage-objet ou un métalangage de niveau inférieur. Il en va tout autrement d’une expression entre guillemets dans un langage comme celui de la théorie des types de Russell, car les différents types font partie d’un seul et même langage. Lorsqu’un locuteur compétent partageant la même langue que moi comprend un nom de mot, il comprend en même temps la signification de ce mot. La fonction guillemet d’un langage russellien permet de rendre compte de cet usage banal et habituel des guillemets dans nos langues naturelles.

Ainsi, quand j’analyse l’énoncé de la langue française ‘Pierre croit (ou dit) que la neige est blanche par ‘Pierre croit (ou dit) « la neige est blanche », je ne mets pas Pierre en relation avec un pur objet syntaxique. Je le mets aussi en relation avec le propos véhiculé par la phrase nommée. Si Pierre est un locuteur de ma langue, il doit avoir tenu ce propos dans ma langue. S’il est un locuteur d’une autre langue, il doit avoir tenu un propos semblable à celui véhiculé par l’énoncé « la neige est blanche » dans ma propre langue. Le long détour par la théorie des types de Russell m’aura ainsi permis de répondre à la difficulté principale à laquelle est confrontée toute analyse citationnelle des énoncés d’attitudes propositionnelles. Comment peut-on dire que ces énoncés mettent en relation un individu avec une phrase sans réduire cette relation à un rapport avec un pur objet syntaxique, un pur signifiant dépourvu de signification? On peut y parvenir en défendant une théorie des types ramifiées et en interprétant les quantificateurs et autres expressions fonctionnelles (en l’occurrence ici, les guillemets) comme appartenant à un langage substitutionnel.

Dans un tel langage, un nom comme « la neige est blanche » n’est pas une expression primitive appartenant à un métalangage. C’est une expression fonctionnelle du même langage que la phrase nommée, résultant de la substitution de la variable x dans « x » par la phrase « la neige est blanche ». Pour analyser ensuite l’énoncé « Pierre croit que la neige est blanche », il faut dire la chose suivante. Si Pierre est un locuteur du français, dire qu’il croit que la neige est blanche équivaut à affirmer que le résultat de substituer le nom ‘« la neige est blanche »’ à la variable ‘x’ dans la fonction « Pierre croit x » donne un énoncé vrai. Si Pierre est un locuteur d’une autre langue, dire que Pierre croit que la neige est blanche, c’est dire que le résultat de substituer la traduction « la neige est blanche » à x dans « Pierre croit x » donne le vrai.

Dans un langage substitutionnel, les guillemets fonctionnent comme une expression fonctionnelle prenant une expression de la langue pour donner une nouvelle expression appartenant à la même langue. Si on comprend l’expression formée de guillemets, on comprendra l’expression qui se trouve entre guillemets. Je me rappelle d’avoir discuté avec le grand logicien Hugues Leblanc de cette propriété remarquable de la fonction guillemet appartenant à un langage substitutionnel, car cela me semblait pouvoir fournir la bonne analyse de l’usage que nous faisons souvent des guillemets dans les langues naturelles. Ils servent à rapporter le propos exact de quelqu’un et non seulement à nommer dans un métalangage des objets syntaxiques appartenant à un langage-objet. Leblanc est resté circonspect et n’a pas été entièrement convaincu. Je crois que la raison est la suivante. Il comprenait bien qu’un langage formel substitutionnel supposait des niveaux de discours de différents types appartenant quand même à un seul et même langage et qu’un langage substitutionnel ne devait donc pas être compris à partir de la distinction entre langage et métalangage. Il voyait cependant l’analyse proposée comme une comparaison faisant intervenir un langage formel substitutionnel pour éclairer le fonctionnement de la langue naturelle comprise comme un objet formel, indépendamment de son fonctionnement dans des situations discursives proprement humaines. On aurait donc selon lui quand même affaire à deux langages: l’un formel et l’autre naturel, mais appréhendé formellement, le premier pouvant peut-être éclairer le fonctionnement du second.

Je crois cependant que la relation entre les deux est plus étroite que cela. Il faut faire appel à une idée de Wittgenstein pour comprendre la relation entre les deux. Le langage formel fonctionne ici comme une élucidation de la langue naturelle. Pour formuler la même idée dans le vocabulaire du Tractatus logico-philosophicus (la première oeuvre de Wittgenstein), le langage formel sert à identifier la forme logique qui se montre dans la langue naturelle. Cette forme logique est donc organiquement liée à l’énoncé de la langue naturelle et quelque chose se perd quand on cherche à la nommer séparément de cet ancrage. En effet, si elle se montre dans une situation de discours, cette forme logique va de pair avec des règles particulières parmi l’ensemble des règles conventionnellement admises. Dans une situation de discours, les mots ont une signification particulière choisie parmi l’ensemble des significations auxquelles ils sont conventionnellement attachés. Les phrases sont conventionnellement associées à certains types d’actes de langage, parmi l’ensemble des types d’actes auxquels ils sont conventionnellement attachés. Une langue est aussi présupposée parmi l’ensemble des langues auxquelles l’énoncé peut être conventionnellement attaché. Je peux me retrouver dans une situation de discours parfaitement conventionnelle qui consiste à rapporter en présupposant le français les propos d’un autre locuteur dans des actes de discours spécifiques véhiculant des significations spécifiques. Puisque la phrase nommée est une phrase du langage partagé par moi et mon interlocuteur, ce dernier comprendra le propos de Pierre rapporté entre guillemets et ne se rapportera pas seulement à des objets syntaxiques apparaissant entre guillemets.

Ainsi, en me servant du langage substitutionnel pour éclairer le fonctionnement de la langue naturelle, je ne cherche pas à établir une comparaison entre deux langages en quelque sorte dans les airs, indépendamment d’un ancrage dans une situation de discours. Le langage formel doit être plutôt compris comme une élucidation de ce qui se passe dans une situation particulière de discours. Ceci étant dit, cela ouvre un autre enjeu dans lequel je ne m’engouffrai pas. Il importe quand même au plus haut point de souligner qu’une situation de discours n’est pas un évènement. Je ne suis pas en train de dire que pour comprendre le fonctionnement de nos langues naturelles, il ne faut pas en rester à l’examen de certains types (types) de phrases et qu’il faut plutôt tenir compte de leurs occurrences (tokens). Cet enjeu renvoie au débat entre les contextualistes et les minimalistes. Mon propos est ici parfaitement compatible avec le minimalisme. Dans une situation de discours, je fais appel à des significations conventionnelles, des actes conventionnels et des présuppositions conventionnelles. Elles sont toutes attachées à des expressions-types en vertu de conventions. Le fait d’indexer une phrase à des conventions particulières n’a rien à voir avec l’idée qu’il faille localiser la signification de l’énoncé dans des évènements évanescents, comme le postulent les minimalistes. Pas besoin pour comprendre une phrase de la faire dépendre du vouloir dire qui est présent en un instant, un évènement, une occurrence. Ma défense du minimalisme contre le contextualisme se trouve dans un article de 2010, « Speech act pluralism, minimal content and pragmemes », Journal of Pragmatics.

Une dernière remarque s’impose avant de quitter ce sujet difficile. Il faut faire intervenir une autre distinction, à savoir celle qui existe entre les attributions intentionnelles et les attributions matérielles des énoncés d’attitudes propositionnelles. C’est une distinction relativement facile à comprendre. Œdipe croit intentionnellement qu’il veut marier Jocaste, mais en réalité, il veut en fait (matériellement) marier sa mère, étant donné qu’à son insu, Jocaste est en fait sa mère. Si Pierre croit intentionnellement que la planète qui crée des perturbations dans l’orbite d’Uranus est jolie, il peut croire en fait matériellement aussi que Neptune est jolie, et ce, même s’il ignore que Neptune est effectivement la planète qui a ce trait caractéristique. Si Jacques croit que le mont Everest est immense, il croit en fait, matériellement, que Garisankar est immense, puisqu’en fait, à son insu, le Mont Everest désigne la même montagne que Garisankar. Les croyances matérielles sont des croyances qui passent en quelque sorte « par-dessus la tête » de ceux à qui on les attribue (tout en ne passant pas au-dessus de nos propres têtes), bien qu’elles découlent des croyances qu’ils entretiennent intentionnellement. La distinction entre l’objet matériel et l’objet intentionnel est inspirée d’Elisabeth Anscombe. (Voir mon article « Two Concepts of Beliefs » de 1999)

Cela donne quatre types d’énoncés rapportant des croyances à la troisième personne : les croyances intentionnelles et les croyances matérielles des locuteurs de notre langue, de même que les croyances intentionnelles et les croyances matérielles des locuteurs appartenant à d’autres communautés linguistiques. À ces distinctions, il faut ajouter celle qui prévaut entre les énoncés rapportés sur un mode de dicto et les énoncés rapportés sur un mode de re.

Pour un exposé plus détaillé de ma théorie, voir la version anglaise de mon autobiographie dans la section intitulée «Thinking with Words».

Tel est en quelques mots le propos et les enjeux impliqués autant dans ma thèse que dans mon mémoire qui ont donné lieu ensuite à la publication d’articles. Je ne me suis jamais relu, de peur sans doute d’avoir à me désoler des errances, des détours et des confusions dans lesquelles je me suis sans doute perdu, autant dans mon mémoire que dans ma thèse. C’est la première fois que je reviens sur toute cette argumentation avec l’espoir d’en avoir malgré tout fourni une explication un peu plus simple et un peu plus accessible. Bien que ces idées et arguments peuvent malgré tout vous paraître encore très obscurs, sachez au moins qu’elles se sont assez bien faufilées dans de très grandes revues philosophiques de langue anglaise (Journal of Philosophy, Philosophical Studies) ayant un taux d’acceptation très faible.

C’est sur le fond des acquis réalisés dans mon mémoire, dans ma thèse et dans ces quelques publications de langue anglaise que j’ai pu réaliser mon ouvrage Pensée, langage et communauté. J’ai même pu conclure de façon audacieuse cet ouvrage avec des considérations liées à l’identité personnelle. Selon le point de vue développé au tout dernier chapitre du livre, une croyance intentionnelle est une croyance réflexive impliquant la fameuse autorité de la première personne. Dit simplement, si je crois intentionnellement que p, je me représente comme croyant que p et je suis disposé à donner mon assentiment à ‘p’ (réflexivité). Je suis toutefois encore plus intimement lié à p, parce que je sais aussi que je crois que p (autorité de la première personne). Il n’est pas sensé de dire que je crois intentionnellement que p, mais que je ne sais pas que j’ai cette croyance. D’où vient cette autorité de la première personne sur ses propres croyances intentionnelles? Est-ce que j’ai un accès épistémique privilégié découlant de l’introspection? Une autre explication est que la personne qui croit intentionnellement que p est disposée à déclarer et non seulement affirmer qu’elle croit que p. La disposition à déclarer que l’on croit que p explique pourquoi nous avons une autorité de la première personne, autorité qui se trouve au coeur de la croyance intentionnelle. Si on croit intentionnellement que p, c’est qu’on a en quelque sorte déjà pris la décision d’avoir cette croyance. Un certain volontarisme doxastique entrerait ici en ligne de compte. On est alors disposé à performer un acte illocutoire déclaratif semblable à celui qui intervient lorsqu’un président de séance déclare que l’assemblée est ouverte, ou lorsqu’un juge déclare l’accusé coupable d’homicide involontaire. L’acte déclaratoire fait advenir un fait institutionnel pourvu que l’énonciateur soit en position d’autorité pour le faire, que les circonstances soient appropriées et qu’il ait pris la décision de le faire. Ainsi, suite à la déclaration du président de séance ou du jugement prononcé par le juge, l’assemblée est ouverte et l’accusé est coupable. Le président de séance et le juge font advenir des faits institutionnels.  Du moins est-ce le cas si aucune personne dans la salle ou aucun avocat de la défense ne contestent ces décisions.

De la même manière, pour certains énoncés psychologiques à la première personne qui font intervenir une clause relative ‘que p’ après le verbe psychologique et qui sont utilisés intentionnellement, l’individu qui les énonce est disposé à les déclarer. C’est la raison pour laquelle on peut dire qu’il a une autorité de la première personne sur ses croyances intentionnelles. Il fait ainsi advenir un fait institutionnel pourvu que par ses comportements il ne les « conteste » pas. De cette manière, on explique l’autorité de la première personne par le fait qu’une croyance intentionnelle est le résultat d’une décision ayant été prise, et donc le fait d’un certain volontarisme doxastique. Plus l’individu accumule des croyances et autres attitudes psychologiques intentionnelles, plus se multiplient des faits institutionnels déclarés. C’est ainsi que se constitue l’identité institutionnelle d’une personne.

LES PREMIERS PAS D’UNE CARRIÈRE

À la fin de mes études doctorales, j’ai eu la chance de profiter d’une bourse de recherche de la Société Saint-Jean Baptiste, via la Fondation du Prêt d’honneur. J’ai aussi décroché un poste de professeur substitut au département de philosophie de l’UQAM pendant l’année 1986-1987. J’ai enfin pu passer l’hiver de 1988 à Villefranche-sur-mer pour enseigner à une succursale de l’Université Laurentienne, nommée «l’Université canadienne en France». J’étais parmi les profs chanceux d’habiter un appartement avec balcon donnant sur la Méditerranée. À chaque jour, je montais à pied le Mont Leuze où se trouvaient les salles de cours. L’un des mandats de l’Université était de parfaire la langue seconde. Ainsi, les étudiants anglophones pouvaient apprendre le français, alors que les étudiants francophones pouvaient parfaire leur connaissance… de l’anglais! La France comme endroit de prédilection pour les francophones canadiens d’apprendre l’anglais? L’absurdité de la situation m’incita à mordre la main qui me nourrissait en écrivant à mon retour mon premier article dans le Devoir dont le titre était « L’Université canadienne en France : école de bilinguisme? », Le Devoir, 1988.

Les bourses postdoctorales me permirent aussi de poursuivre mes études à UCLA en Californie sous la direction du professeur Tyler Burge de 1988 à 1990. Ce penseur exerça une influence déterminante sur l’orientation de ma carrière. Ses expériences de pensée permettaient de révéler encore une fois, mais d’une autre façon, notre dépendance à l’égard de notre communauté linguistique. Elles étaient parfaitement compatible avec la théorie citationnelle des énoncés d’attitudes propositionnelles. Notre matériau conceptuel dépend souvent des ressources disponibles au sein de notre communauté linguistique. Cela se démontre par de nombreux exemples. Si je me plains à mon médecin de souffrir d’arthrite dans la cuisse, il me corrigera aussitôt en m’indiquant que l’arthrite est une maladie des articulations. La déférence à la l’égard de la communauté des experts fait en sorte de m’inciter à modifier mon emploi des mots. Je ne répondrai pas à mon médecin en lui disant que dans mon idiolecte le mot ‘arthrite’ inclut des douleurs musculaires. J’ajusterai au contraire mon vocabulaire à celui de la communauté scientifique. Cette déférence communautaire se montre non seulement au sujet du vocabulaire technique et scientifique, mais aussi au sujet du vocabulaire perceptuel et du vocabulaire de tous les jours. Je souscrivais en ce sens à l’anti-individualisme en philosophie de l’esprit. Les contenus de nos pensées sont individués de façon anti-individualistes. C’était une autre façon de marteler la même idée. Nous avons des appartenances communautaires langagières. La théorie de Burge, il est vrai, n’impliquait pas nécessairement une conception communautaire du langage. Cela allait être l’un de mes prochains chevaux de bataille.

Pendant mon séjour californien, j’ai assisté à de maintes reprises à des projections de versions remises à neuf d’anciens films hollywoodiens au L A County Museum. Je raffolais des ‘screwball comedies’ des années 1930 mettant en vedette, par exemple, Claudette Colbert.  J’étais aussi à Los Angeles lors des évènements tragiques de Polytechnique et je regardais la télé américaine rapportant les évènements.

Au terme de mes études, alors âgé de 36 ans, j’ai décroché la bourse du Canada qui permit mon intégration à l’Université de Montréal en tant que chercheur adjoint à l’été 1990. Il existe une photo de moi prise au haut de la tour municipale de la ville de Santa Barbara en banlieue de Los Angeles. Je regarde au loin en pensant à la nouvelle vie qui s’ouvre enfin à moi.

Le jour de mon retour, le 22 juin 1990, coïncidait avec l’échec de l’Accord du Lac Meech. En ouvrant le téléviseur dès mon arrivée, j’ai pu juste à temps assister à la déclaration solennelle du Premier Ministre Robert Bourassa affirmant que le Québec était le seul maître de son destin. Le lendemain devant le défunt resto-bar Le Lux sur le boulevard Saint-Laurent, un journaliste américain de la ABC fit avec moi une courte entrevue improvisée au sujet de ce qui allait maintenant advenir du Québec. Je répondis qu’il allait devenir indépendant. Un ami japonais m’avisa le soir même qu’il venait de me voir à la télé. Cette entrevue venait de gruger quelques instants des quinze minutes de gloire qui me sont en principe allouées, si je me fie à Andy Warhol. Deux jours plus tard, le 24 juin 1990, nous étions 250 000 sur la rue Sherbrooke à brandir nos drapeaux bleus.

Très peu de temps après mon arrivée au département de philosophie, j’organisai un colloque qui ferait l’objet d’un numéro spécial de la revue Philosophiques en 1992. Le numéro avait pour thème : Une nation peut-elle se donner la constitution de son choix? Mon article dans ce numéro avait pour titre « Quelques aspects politiques de l’anti-individualisme ». Pour la première fois, je faisais porter ma réflexion sur les conséquences politiques découlant d’une théorie citationnelle des attitudes propositionnelles en philosophie du langage et d’une théorie anti-individualiste en philosophie de l’esprit, telles qu’articulées dans mon mémoire, ma thèse et dans mon premier ouvrage.  Je fis paraître aussi un autre texte dans lequel l’anti-individualisme en philosophie de l’esprit était conceptualisé dans son rapport à la question nationale (« Anti-individualisme, droits collectifs et États multinationaux »). Dans ces textes, je faisais valoir ce qui pouvait se présenter comme un argumentaire en faveur des droits collectifs des peuples fondé sur le fait que nous sommes ontologiquement définis en partie à partir de nos appartenances communautaires linguistiques nationales. Autrement dit, la nature humaine ne se présente pas seulement sous la forme de l’individu citoyen. En plus d’être des animaux et des personnes citoyennes à part entière, nous sommes aussi des parties de tout. Ce sont là les des modalités fondamentales de notre existence.

Malheureusement, si certains pays oublient facilement de considérer les êtres humains comme des personnes citoyennes à part entière, disposant de droits fondamentaux, les pays nord-américains et, plus généralement occidentaux, ont aisément tendance à oublier le fait que nous sommes des parties d’un tout et que ces «tous» sont également des sujets de droits fondamentaux. Les réticences philosophiques à l’égard du concept même de droit collectif me sont apparues comme un obstacle politique menaçant la stabilité des États multinationaux.

Parallèlement à ces premiers balbutiements publics en philosophie politique, j’ai assumé de 1992 à 1995 la présidence de la Société de philosophie du Québec. J’étais en poste lorsque la ministre libérale de l’époque, Madame Lucienne Robillard, a procédé à des coupures dans la banque de cours obligatoires de philosophie dans les CEGEPs.

Après le référendum de 1995, j’organisai une rencontre entre intellectuels canadiens et québécois nommée Dialogue Québec-Canada pour critiquer la ligne dure que l’État fédéral avait commencé à adopter à l’égard du Québec et que l’on appelait le Plan B. Une lettre commune fut signée par presque toutes les 50 personnes participantes. Seules deux personnes refusèrent de la signer : Charles Taylor et Wayne Norman.

L’échec de l’accord du Lac Meech en 1990, puis celui de Charlottetown en 1992, suivi par l’échec référendaire de 1995 m’incitèrent à orienter de plus en plus ma recherche en sur des enjeux politiques. J’avais fondé en juin 1995 avec Daniel Turp et quelques autres le regroupement des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO).  Notre groupe s’incorpora en 1996 et j’en fus le premier président jusqu’à 1999.

Parallèlement à cet engagement politique, j’ai codirigé un numéro spécial du Canadian Journal of Philosophy avec Jocelyne Couture et Kai Nielsen en 1996. Parmi les textes rassemblés dans ce numéro, mentionnons Harry Brighouse, Allen Buchanan, Liah Greenfeld, David Miller, Barrington Moore, Thomas Pogge, Dominique Schnapper et Yael Tamir,

J’ai aussi organisé deux grands colloques : Nationalité, citoyenneté et solidarité en 1998. Parmi les conférenciers, il y avait Gérard Bouchard, Jocelyne Couture, Alain Finkielkraut, Thierry Hentsch, Anne Legaré, Margaret Moore,  Kai Nielsen, Geneviève Nootens, Allen Patten, Ross Poole, Jeff Spinner-Halev et Yael Tamir. Le second colloque, États-Nations, multinations et organisations supranationales, organisé en 2000, était tout aussi prestigieux. Parmi les conférenciers, il y avait Benedict Anderson, Rogers Brubaker, Margaret Canovan, Liah Greenfeld, Montserrat Guibernau, John McGarry, Ken McRoberts, Stéphane Pierré-Caps, Thomas Pogge et Daniel Weinstock. Les actes de ces deux colloques sont parus sous la forme de deux recueils de textes aux Éditions Liber. 

Je publiai aussi coup sur coup deux essais aux Éditions de l’Hexagone : La nation en question en 1999 et Le pari de la démesure.  L’intransigeance canadienne face au Québec en 2001. Ce dernier ouvrage remporta le prix Richard Arès de L’action nationale.

DE LA PHILOSOPHIE DU LANGAGE À LA PHILOSOPHIE POLITIQUE

En somme, si les années 1980 et le début des années 1990 furent surtout marquées par mon investissement en philosophie du langage et en philosophie de l’esprit, les années 1990 furent rapidement dominées par mon engagement politique et mon investissement en philosophie politique. J’avais pris l’habitude de dire que l’hémisphère gauche de mon cerveau (là où se trouvent l’aire de Broca et l’aire de Wernicke à la base de la faculté du langage) traitait de philosophie du langage alors que l’hémisphère droit traitait de philosophie politique. Je savais pourtant que cette image ne fonctionnait pas parfaitement. Vu que j’ai le cœur à gauche sur le plan politique, je n’aimais pas tellement réserver ce sujet à la partie « droite » de mon cerveau. Et puis, entre les deux hémisphères, il y a le corps calleux qui fait la jonction entre les deux.

Plus sérieusement, mon intérêt pour la philosophie du langage et de l’esprit me conduisait tout droit dans la direction d’une conception communautaire du langage, ce qui constituait un bon point de départ pour une caractérisation de la nation. La sémantique citationnelle des énoncés d’attitudes propositionnelles et la position anti-individualiste en philosophie de l’esprit étaient motivées par la volonté de fournir une caractérisation de la personne autrement que seulement comme un animal connecté à un environnement physique, ou un individu-citoyen mis en relation avec d’autres individus citoyens, mais aussi comme un membre inscrit dans un tout, une partie au sein d’une communauté langagière nationale. Du travail restait à faire en ce sens, parce que comme Tyler Burge me le fit remarquer, l’anti-individualisme pouvait seulement dire que mon idiolecte mental était dépendant des idiolectes parlés par les autres personnes. On ne pouvait pas conclure que notre langage était communautaire, à savoir un dialecte compris comme un bien appartenant à un groupe et servant à l’individuer en tant que groupe.

Je voulais aussi offrir une caractérisation de la nation qui ne soit pas essentialiste. Il fallait qu’en son cœur, on trouve un ferment identitaire suffisamment souple pour se transformer et être compatible avec une variété de croyances, de valeurs et de finalités. Il fallait trouver un ferment identitaire qui ne serait pas nécessairement être lié à l’origine ancestrale ou à la langue maternelle. Le langage était le candidat tout désigné pour préserver ces traits caractéristiques.

Deux personnes parlant la même langue et se comprenant mutuellement peuvent malgré tout vivre des désaccords profonds concernant les croyances, les valeurs et les finalités. Une population peut transformer radicalement son caractère, passer d’une société traversée par une tradition religieuse à une société moderne laïque sans que le langage qui est le sien ne disparaisse. La langue de la nation peut être la seule langue officielle au sens d’être la langue publique commune de tous les citoyens, peu importe leur origine ethnique et peu importe leur langue maternelle. Parler d’une seule langue publique commune est compatible avec l’existence de langues minoritaires reconnues et financées.

Le lien identitaire entre la nation et la langue me sont toujours apparus étroits. Deux nations différentes peuvent sans doute partager la même langue, mais cela ne réfute pas la thèse concernant l’importance identitaire de la langue pour la nation. Cela démontre tout au plus que la langue n’est pas le seul trait identitaire devant entrer en ligne de compte pour distinguer les nations entre elles. La langue n’est pas toujours à elle seule un trait identitaire distinctif, mais cela ne lui enlève pas du tout son caractère identitaire. Après tout, l’orientation sexuelle est un trait identitaire de la personne même si deux personnes différentes peuvent partager une même orientation sexuelle. Il peut aussi exister des nations multilingues, mais elles ne peuvent persister que si leur caractère multilingue est formellement inscrit dans leur identité, leur constitution et leurs arrangements institutionnels. Ces nations ne peuvent être viables que si elles sont multilingues de jure et elles demeurent donc des agrégats de cultures sociétales nationales, que ces dernières forment ou non à elles seules des nations.

Les cours prodigués pendant des années en philosophie du langage à l’Université m’avaient permis d’approfondir certaines de mes idées fondamentales sur le sujet. Il fallait tenir compte des enjeux politiques de la langue et des enjeux linguistiques de la politique. Le concept de langue publique commune commandait l’adoption d’une conception conventionnelle, institutionnelle et communautaire du langage. Selon ce point de vue, la langue est une institution prenant la forme d’un ensemble de conventions syntaxiques (enregistrées dans une grammaire) et sémantiques (enregistrées ans un dictionnaire). C’est un bien institutionnel possédé par un groupe. Heidegger a dit que le langage était la Maison de l’Être. Plus prosaïquement, je dirais que c’est une propriété de collectivité, au sens où il est partagé par plusieurs individus, mais aussi au sens où il sert à déterminer l’identité du groupe à travers le temps bien au-delà de chaque individu. Le langage n’a pas qu’une valeur instrumentale pour la personne ou pour le groupe, car il a aussi une portée identitaire. La France ne dit pas autre chose lorsqu’elle écrit dans la constitution que le Français est la langue de la République. En ce sens, les droits linguistiques sont d’abord et avant tout des droits collectifs. Ils induisent aussi des droits individuels, mais ces derniers n’existent en définitive que parce que les droits linguistiques collectifs du groupe dans lequel ils se trouvent sont au départ déjà admis. Ainsi, les membres appartenant aux communautés francophones de l’Ouest canadien ont le droit individuel d’envoyer leurs enfants à une école de langue française, là où le nombre le justifie. Toutefois, s’ils ont ce droit, c’est seulement parce que les communautés de langues officielles en situation minoritaire ont des droits collectifs. Les membres des communautés autochtones peuvent avoir des droits individuels de chasse et de pêche, mais ces droits découlent des droits collectifs ancestraux ou issus de traités des peuples autochtones.

Comme on le voit, une telle conception du langage n’est pas sans engendrer des conséquences politiques immédiates. Il faut affirmer les droits collectifs linguistiques du peuple québécois, et faire du français la langue officielle du Québec. Au sens où je l’entends, cela veut dire qu’il faut que le français soit la langue publique commune du Québec. Parler d’une langue « publique commune » n’est pas un pléonasme. Il existe plusieurs langues parlées dans des espaces publics au Québec. Certains groupes minoritaires ont même des droits institutionnels spécifiques en ce sens. La minorité anglophone a des droits collectifs consacrés à des écoles, des commissions scolaires, des collèges, des CLSC et des hôpitaux de langue anglaise. Les onze peuples autochtones détiennent eux aussi des droits collectifs linguistiques enchâssés dans la Déclaration sur les droits des peuples autochtones de 2007. Mais le français est cette langue publique qui est commune à tous les résidents du Québec. La loi 101 consacre le caractère officiel de cette langue et le projet de loi 96 confère à plusieurs articles de la loi 101 une portée quasi constitutionnelle.

Le projet de loi 96 fait explicitement référence à des droits collectifs, mais il ne remet pas encore en cause la suprématie des droits individuels dans la mesure où ceux-ci sont souvent appelés « droits fondamentaux ». Or, selon moi, les droits collectifs des peuples sont aussi des droits fondamentaux. Cela vaut pour le peuple québécois, mais aussi pour les onze peuples autochtones du Québec. Les droits collectifs de la minorité anglophone du Québec sont aussi des droits collectifs fondamentaux.

J’ai eu l’occasion de développer dans mes livres de 1999 et 2001 une conception de la nation adaptée à la situation du Québec. La conception sociopolitique de la nation suppose l’existence d’une population rassemblée autour d’une langue publique commune, d’institutions publiques communes (celles dans lesquelles la langue publique commune est principalement parlée) et d’une histoire publique commune (celle des institutions publiques communes), compatibles avec des langues, institutions et histoires publiques minoritaires. La nation sociopolitique a aussi comme trait caractéristique de se retrouver sur un territoire juridiquement reconnu mais qui n’est pas souverain. Elle existe aussi enfin lorsque se trouve, regroupée sur ce territoire, la majorité de personnes ayant cette langue, ces institutions et cette histoire publiques communes.

Déjà dans ces ouvrages, je posais la question des nations autochtones. Le Québec souverain serait un État multinational. Il faut donc d’une manière générale croire aux États multinationaux. Or, cela vaut aussi pour le Canada, car là aussi on a affaire à un État multinational. La majorité des citoyens québécois y ont cru aussi et continuent d’y croire, au sens où ils croient à la possibilité de fonctionner en tant que nation à l’intérieur du Canada. Le problème est que bon nombre de militants souverainistes considèrent que la souveraineté est une fin en soi ou alors un moyen pour réaliser une société plus juste. La plupart d’entre eux rejettent toute idée d’État multinational canadien, ou alors considèrent que puisque dans leur esprit, aucune reconnaissance n’est possible à l’intérieur du Canada, il faut alors ignorer les enjeux liés à l’approfondissement d’un État multinational. Ces souverainistes ont donc été progressivement en perte de contact avec la population. Alors que l’appui à la souveraineté baissait dans les sondages, ils se sont dit prêts à remettre en question leurs orientations, mais ils n’ont jamais remis en question l’idée selon laquelle l’appartenance au Canada était une affaire désormais réglée. Ceux qui prétendent avoir été par le passé ouverts au Canada multinational soulignent à grands traits les échecs répétés des réformes constitutionnelles, mais ils ne réalisent pas que l’on peut aussi souligner à grands traits les échecs des élections référendaires de 1970 et 1973, de même que les échecs référendaires de 1980 et 1995. J’ai donc pour ma part tenté d’expliquer à quoi pourrait correspondre une véritable reconnaissance de la nation québécoise à l’intérieur du Canada, bref à quoi pouvait correspondre un Canada véritablement multinational. Si j’ai eu cette préoccupation, ce n’est pas parce que je croyais pour ma part possible de réformer l’ordre constitutionnel canadien. Au contraire, j’ai soutenu et je soutiens encore qu’il est plus que jamais pratiquement impossible de réformer le Canada dans le sens d’un véritable État multinational. (Voir à ce propos mon article intitulé « La proie pour l’ombre » et sa version anglaise « On not finding our way » faisant écho négativement au titre d’un ouvrage de Will Kymlicka.

Je voulais donc bien me livrer à l’exercice visant à formuler les bases d’un fédéralisme multinational de jure pour ne pas me couper de l’ensemble de mes concitoyens. Plusieurs croient qu’une réforme est possible. D’autres estiment que le statu quo existe, qu’il est relativement satisfaisant et sans danger pour l’avenir de notre nation. J’ai donc eu le souci de préciser à quoi pouvait correspondre à mes yeux une réforme satisfaisante sans me faire d’illusion, pour conclure qu’en l’absence d’une telle réforme, on avait le droit de faire sécession.  C’est à cause de cette approche que le collègue Guy Laforest a décrit ma position comme un ‘souverainisme de conclusion’. Cette posture normative à l’égard de la souveraineté a comme avantage de considérer les nations autochtones de la même façon à l’intérieur du Québec. Si le Québec est incapable de reconnaître les onze nations autochtones, celles-ci pourront elles aussi légitimement exercer leur droit à l’autodétermination externe. Elles ne pourront sans doute pas toutes être en mesure de faire sécession (se doter de leur propre appareil étatique), mais elles pourront exercer un droit d’association à l’État de leur choix. Il est immoral de préconiser l’accession du Québec au statut d’État souverain sans la reconnaissance des peuples autochtones, et il est incohérent de leur proposer une telle reconnaissance en étant complètement fermé à l’idée du Canada multinational.

LE LANGAGE COMME INSTITUTION

Quoi qu’il en soit, avec le concept de nation sociopolitique, mes idées sur le langage et celles sur la nation se faisaient déjà écho l’une à l’autre. Mais ça ne s’est pas arrêté là. Mes engagements politiques ayant fait long feu, j’avais un besoin impérieux de retourner à l’écriture. Je publiai L’institution du langage en 2005.

Une première idée centrale peut être retenue de mon ouvrage portant sur l’institution du langage. Elle concerne un argument important en faveur du caractère communautaire du langage qui s’appuie justement sur sa dimension institutionnelle.

En s’inspirant de certains passages des Recherches philosophiques, le célèbre philosophe américain Saul Kripke a développé un argument d’inspiration communautaire. Je suivais depuis un certain temps ses travaux originaux et percutants. Kripke cherche à comprendre la nature du langage en faisant porter son attention sur l’action de suivre une règle. Le problème se pose d’abord et avant tout concernant le fait de suivre une règle du langage, mais il se pose aussi dans le cas de l’action consistant à suivre une règle d’arithmétique élémentaire comme l’addition.

Qu’est-ce qui nous permet de dire que quelqu’un sait additionner?  Si on peut résoudre un problème aussi simple, on pourra s’en inspirer pour comprendre la nature du langage. Comment alors peut-on établir que quelqu’un sait additionner? On l’observe tout d’abord donner les mêmes réponses que nous à des problèmes d’addition. Puis on lui pose des problèmes nouveaux en lui demandant quelle est la somme de deux nombres qu’il n’avait pas additionnés auparavant. S’il donne la bonne réponse, on pourra dire qu’il a une disposition semblable à celle d’un additionneur. Il devrait aussi disposer d’un algorithme. Si on le voit se servir de jetons qu’il empile en comptant jusqu’au premier nombre, qu’il fait une autre pile en comptant jusqu’au nombre suivant, et qu’il répond à la question concernant la somme en donnant comme réponse le nombre correspond au résultat de compter l’ensemble des jetons contenus dans les deux piles, on peut dire qu’il dispose aussi d’un algorithme. A-t-il en plus une certaine capacité à la récursivité? S’il répond à tous les problèmes d’addition qu’on lui pose en mettant les nombres à additionner les uns sous les autres, et qu’à chaque fois il donne les bons résultats entre 0 et 9 sous chaque colonne, et en mettant en retenue, sous la colonne suivante tout résultat dépassant 9, il disposera alors d’une certaine capacité à la récursivité.  Cette capacité consisterait à donner les bonnes réponses aux questions d’addition à partir de la connaissance des bonnes réponses à donner aux problèmes d’addition se situant entre 0 et 9.

Mais est-ce l’observation répétée de la propension à donner les bonnes réponses, à manifester une certaine disposition à donner les bonnes réponses, à disposer d’un certain algorithme et à manifester une certaine capacité à la récursivité revient à savoir additionner? Le problème est qu’à chaque fois, on dispose seulement d’un échantillon limité de comportements. Un sceptique pourrait exiger une preuve que l’individu sait vraiment additionner et nous ne pourrions pas vraiment fournir de preuves. Comment résoudre cet apparent paradoxe? Kripke le résout en disant que l’énoncé « A sait additionner » doit pour être ‘vrai’ être justifié seulement sur la base de raisons comme le fait que A répond comme nous aux problèmes d’addition et ce, dans tous les cas de figure que nous venons de mentionner. L’énoncé pourrait être considéré vrai seulement au sens où nous avons de bonnes raisons de l’affirmer et non parce qu’il existe un fait dans le monde le rendant vrai. C’est la vérité au sens de l’assertabilité garantie.

Autrement dit, Kripke diagnostique la présence d’un paradoxe sceptique dans le texte des Recherches de Wittgenstein, et propose une solution qui laisse intact le doute sceptique. Sa solution est donc sceptique. Kripke dit que c’est la solution que semble adopter Wittgenstein. Plus précisément, il dit que c’est ainsi qu’elle lui est apparue. S’il a raison, le fait de suivre la règle d’addition n’existe pas en soi, indépendamment d’un autre individu qui a de bonnes raisons de l’affirmer. C’est en ce sens que suivre une règle, y compris une règle linguistique, ne peut se faire privément, c’est-à-dire sans une reconnaissance extérieure; et c’est la raison pour laquelle le langage doit être compris comme étant de nature communautaire.

Kripke avait une réputation immense dans le milieu philosophique anglo-américain. Son interprétation n’est pas passée inaperçue et a entraîné d’innombrables commentaires et réactions critiques. La principale critique remettait en cause l’idée selon laquelle Wittgenstein serait un philosophe sceptique. Dans mon livre, j’ai développé une conception institutionnelle du langage qui permet de reformuler l’argument de Kripke sans la conséquence fâcheuse faisant de Wittgenstein un philosophe sceptique. Le parent ou l’enseignant qui regardent l’enfant en train de répondre à des problèmes d’addition prendront la décision de le considérer comme un bon additionneur. Ils déclareront alors qu’il sait additionner. Ils performeront non pas un acte de langage assertif mais bien un acte de langage déclaratif. Ce faisant, ils feront advenir un fait institutionnel. L’enfant acquiert en quelque sorte un statut institutionnel de personne sachant additionner. Selon ce point de vue, bien qu’il n’y ait peut-être pas de fait métaphysique inscrit objectivement dans le comportement de l’additionneur, il existe un fait institutionnel de suivre la règle d’additionnel. Il y a donc des faits de suivre une règle, bien qu’ils ne soient pas des faits métaphysiques existant indépendamment de nous.

Cette conception institutionnelle du langage a eu des répercussions immédiates sur ma conception de la nation. On peut la concevoir elle aussi comme un complexe institutionnel. Il ne suffit pas pour nier l’existence des nations de critiquer celles qui sont fondées sur l’origine ancestrale ou sur la langue utilisée à la maison. On peut se rapporter à la langue publique commune, celle qui est utilisée par des personnes parlant des langues différentes. Ainsi, ceux qui nient l’existence de la nation nient l’existence des institutions. Au lieu d’en faire des constructions idéologiques ou des fictions, on peut les concevoir avec Benedict Anderson comme des artefacts culturels.

DE LA TOLÉRANCE À LA RECONNAISSANCE

Quelle n’a pas été ma surprise de constater que cette façon de voir les choses allait dans le sens de la position défendue par John Rawls. Le libéralisme politique qu’il propose s’appuie sur des conceptions politiques de la personne (citoyen) et du peuple (la société comprise comme union sociale d’unions sociales). Selon Peter Jones, en effet, Rawls défendrait une conception corporative de la nation, comprise comme un ensemble d’institutions de base. L’autre surprise aura été de constater que, pour Rawls, les peuples sont des agents moraux, ils ont des réclamations morales valides et sont des sujets de droit! Rawls, philosophe libéral, admet l’existence de droits pour les peuples, y compris des droits à l’autodétermination, à l’indépendance et même à la sécession !

C’est l’un des thèmes de mon ouvrage De la tolérance à la reconnaissance paru chez Boréal en 2008. Si L’institution du langage me valut des mises en nomination, l’ouvrage de chez Boréal remporta deux prix : le prix Jean Charles Falardeau de la Fédération canadienne des sciences humaines et le prix de l’Association canadienne de philosophie.

Nous sommes des individus citoyens et en même temps les parties d’au moins un tout institutionnel national. Ce sont là deux modalités essentielles en plus de notre humanité animale. Nous sommes des citoyens du monde et, en même temps, des parties prenantes d’un ou de plusieurs peuples. Les personnes ont des droits individuels et les peuples des droits collectifs. Il faut chercher à réaliser un équilibre entre ces deux régimes de droits. Si l’Occident comprend l’importance des personnes, de leurs droits individuels et de leur autonomie, d’autres sociétés comprennent l’importance des collectivités, de leurs droits collectifs et de leur bien commun.

Dix ans plus tard, j’en publierai une reformulation en anglais, moins longue et plus adaptée à un public anglophone. Des chapitres auront été retranchés et de nouveaux chapitres ajoutés. A Liberal Theory of Collective Rights, paru en 2018, fut ma première monographie en anglais.

Pourquoi avoir tardé à ce point à publier en anglais? Suite à la parution de mon livre de 2005 et à l’invitation des PUM, j’ai eu l’occasion de produire une plaquette portant sur ma profession de philosophe. Le hasard aura voulu que ce livre soit publié à mi-parcours dans les 30 ans passés à l’Université de Montréal.

Si je l’évoque à ce stade-ci, c’est à cause de l’enjeu de publier en anglais. La plupart de mes écrits ont été rédigés en français. Sur mes dix premiers ouvrages, un seul fut publié en anglais. 80% de mes articles et chapitres de livre ont été écrits en français. La majorité des conférenciers invités aux colloques que j’ai organisés étaient des francophones. Sur les quatorze recueils de textes ou numéros thématiques, cinq seulement ont été publiés en anglais.

J’ai quand même bien été obligé de constater que lorsque l’on ne publie pas dans la langue de Shakespeare, on reste en marge dans les limbes de la communauté internationale des chercheurs. Je ne m’attendais pas à ce que des auteurs anglophones se mettent à me lire en français, mais j’aurais espéré recevoir un peu plus d’attention et un peu plus souvent des invitations. Il faut dire cependant que mes idées en faveur de l’existence des peuples, de leurs droits collectifs et du droit à l’autodétermination pouvant conduire à la sécession, n’ont sans doute pas aidé à assurer un intérêt marqué provenant du Canada anglais, des États-Unis ou de la France.

Toujours en parallèle à la publication de mes monographies de 2005 et 2008, j’ai tout d’abord fait paraître un recueil de textes chez McGill Queens, The Fate of the Nation State, incluant notamment des contributions de Margaret Canovan, Liah Greenfeld, Avishai Margalit, Mathew Evangelista, David McCrone, Radha Kumar et Rajeev Bhargava.

Je mentionnerais surtout le colloque sur la reconnaissance organisé en 2007 pour célébrer le 200e anniversaire de la publication de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, ouvrage dans lequel on trouve la fameuse discussion portant sur la dialectique du maître et de l’esclave, à la base de la théorie de la reconnaissance. Une demande de subvention fut soumise au CRSH à cette occasion, précisant en plus l’occasion qui nous était offerte de souligner la contribution importante de Charles Taylor sur ce thème. Notre demande fut classée en première position. Le très gros colloque organisé rassemblait des chercheur.e.s de pointe sur le thème. Nous avions même obtenu initialement l’accord d’Axel Honneth, Nancy Fraser et Charles Taylor, mais les problèmes de santé et des obstacles politiques se sont interposés qui nous ont privés de leur participation. J’ai organisé ce colloque en compagnie de mon premier étudiant au doctorat Martin Blanchard, qui a par la suite bifurqué pour s’investir corps et âme dans la défense des locataires. Les Actes du colloque ont été disséminés dans trois publications distinctes : La reconnaissance dans tous ses états, chez Québec Amérique, avec les contributions de Rajeev Bhargava, Charles Blattberg, Michel Wievorka, Geneviève Nootens, Peter Leprecht, Tariq Modood et Avigail Eisenberg. Chez Palgrave, le recueil incluait les textes de Rajeev Bhargava, Avigail Eisenberg, Anna Elisabetta Galeotti, Heikki Ikäheimo, Jacob Levy, Jocelyn Maclure, Tariq Modood, Simon Thompson et Robert R Williams. Enfin, d’autres contributions furent publiées sous la forme d’un numéro spécial de la revue Politique et Sociétés. Il s’agissait des textes de Jean-Philippe Deranty, Estelle Ferrarese, Christian Lazzeri, Christian Nadeau, Hervé Pourtois et Emmanuel Renault.

Pourquoi s’intéresser à ce point à la problématique de la reconnaissance? C’était un thème qui était dans l’air du temps depuis 1992. Est-ce la réédition des écrits de jeunesse de Hegel dans lesquels la reconnaissance occupe une place prépondérante qui explique la publication simultanée de plusieurs ouvrages en 1992? Certains ont évoqué le rôle joué par Paul Ricoeur auprès d’Axel Honneth, Jean-Marc Ferry et Charles Taylor. Il les aurait informés de la publication des écrits hégéliens. Toujours est-il que parurent en 1992 de Honneth La lutte pour la reconnaissance, de Taylor « The Politics of Recognition » et de Jean-Marc Ferry, le tome deux des Puissances de l’expérience portant sur la reconnaissance (Les ordres de la reconnaissance). À ces travaux s’ajoute Recognition : Fichte and Hegel on Recognition, de l’interprète hégélien Robert R Williams, paru lui aussi en 1992.

Mon propre intérêt pour la reconnaissance est le suivant. Les peuples ne peuvent devenir pleinement souverains au sens d’exercer les prérogatives d’un État indépendant que s’ils obtiennent la reconnaissance de la communauté internationale. Autrement, ils ne sont souverains que de facto. De la même manière, il faudrait que les peuples sans État souverain au sein d’un État multinational soient reconnus par cet État, dans sa constitution, ses institutions et les modalités de fonctionnement de ces institutions (statut particulier, fédéralisme asymétrique, pas de déséquilibre fiscal, droit de retrait avec compensation financière sans condition, pleine maîtrise d’œuvre en matière de culture, de télécommunication et d’immigration, etc). Il n’est pas acceptable d’exiger d’un peuple qu’il renonce à la souveraineté et à la pleine reconnaissance. Une situation de domination d’un peuple sur un autre n’est pas viable à long terme et est une source d’instabilité. Si la communauté internationale doit reconnaître le droit à l’autodétermination externe des États pour que ceux-ci soient pleinement souverains de jure, les États multinationaux doivent reconnaître le droit à l’autodétermination interne des peuples pour que ceux-ci soient formellement autonomes au sein de ces États.

L’autodétermination interne est le droit qu’a un peuple de se développer économiquement, socialement et culturellement à l’intérieur d’un État, de même que le droit de déterminer son statut politique à l’intérieur de cet État. C’est la définition classique. Or, la caractérisation institutionnelle du peuple permet de dériver assez facilement ce droit. Au sens institutionnel, un peuple est constitué à partir de ses institutions de base, économiques, sociales et culturelles et il a parfois aussi des institutions politiques. Dans la mesure où l’on veut accorder à un peuple le droit d’exister, il faut lui reconnaître le droit de se développer et cela implique donc le droit de s’autodéterminer.

La distinction entre l’autodétermination interne et l’autodétermination externe est importante. Avec la dérivation que je viens de faire entre la caractérisation institutionnelle du peuple, on peut dire que tous les peuples ont un droit inhérent à l’autodétermination interne, c’est-à-dire un droit qu’ils ont du seul fait d’être un peuple.

Je pense toutefois que les peuples n’ont pas un droit inhérent à l’autodétermination externe. Un peuple doit avoir une cause juste pour justifier son droit à un État souverain. Cette conception induit une théorie de la sécession remède, c’est-à-dire une théorie qui n’accorde à un peuple sans État le droit de faire sécession que s’il faut réparer un tort subi, comme par exemple, avoir été colonisé, opprimé ou dominé.

Allen Buchanan est l’auteur le plus connu appartenant à cette école. Toutefois, il considère que seul un ensemble très restreint de torts subis peut justifier la sécession. Il peut s’agir d’une violation systématique des droits humains (comme les Kurdes du Nord de l’Irak face aux massacres perpétrés par Saddam Hussein), d’une annexion du territoire (comme les pays baltes annexés par la Russie), ou de la violation systématique des accords déjà existants d’autonomie intra-étatique (comme le Kosovo perdant son statut d’autonomie suite à une décision du gouvernement serbe). Ce sont toutefois des conditions très restrictives qui semblent indiquer que, toute chose étant égales par ailleurs, le peuple qui détient déjà un État se voit accorder prima face un droit initial de le détenir. Il ne peut perdre ce droit que si l’une ou l’autre des conditions mentionnées est réalisée.

À mes yeux, une théorie de la juste cause du droit à l’autodétermination a une portée plus large. Elle s’applique autant aux peuples qui ont déjà un État qu’aux peuples qui n’en détiennent pas. Pour qu’un peuple ayant déjà un État ait le droit d’avoir cet État, il doit avoir à son crédit une cause juste. Il doit non seulement éviter de coloniser et opprimer les minorités. Il doit aussi respecter le droit à l’autodétermination interne des peuples minoritaires se trouvant sur son territoire. Corrélativement, cela implique aussi que si ce n’est pas le cas, le peuple minoritaire a le droit de faire sécession. Un peuple qui n’est pas colonisé ou opprimé peut quand même être dominé. Même si la population n’a pas subi de violations systématiques de ses droits et qu’il n’y a pas eu annexion, ou de violations systématiques d’accords d’arrangements intra-étatiques déjà existants, un peuple peut quand même avoir de bonnes justifications pour faire sécession, dès lors que son droit à l’autodétermination interne est bafoué.

Malheureusement, selon la Cour suprême du Canada, le droit à l’autodétermination interne se réduit à un droit à la représentation politique. Ainsi, dès lors que le peuple québécois a le droit de vote et le droit d’élire des représentants à l’assemblée nationale et à la chambre des communes, il s’« autodétermine » à l’interne. Dans un ouvrage collectif que j’ai dirigé et qui rassemblait les actes d’un colloque sur l’autodétermination interne (Repenser l’autodétermination interne, Thémis, 2019), j’ai distingué au moins cinq modalités d’application possible de ce droit : le droit à la représentation politique, le droit au gouvernement autonome, le droit de participer à la conversation constitutionnelle, le droit de se doter de la constitution de son choix et le droit que la reconnaissance du peuple soit formellement précisée dans un texte constitutionnel de l’État englobant dans lequel il se trouve.

Si un peuple n’est pas reconnu à l’intérieur d’un État, il a le droit de rechercher la reconnaissance de la communauté internationale et de vouloir être souverain. Autrement dit, pas nécessairement la souveraineté, mais la souveraineté si nécessaire. Selon cette approche, la souveraineté n’est pas une fin en soi et elle n’est pas seulement qu’un moyen pour réaliser l’idéal démocratique ou un projet de société. C’est aussi et surtout d’abord et avant tout un moyen pour obtenir la reconnaissance internationale en l’absence de reconnaissance à l’intérieur de l’État. J’ai publié mes idées sur ce sujet dans un numéro de la Revue Inquiry («Secession as a Remedial Right») en 2007.

DEVENIR UN PROFESSEUR MILITANT

De 2006 à 2010, j’ai fait partie de l’Assemblée universitaire à l’Université de Montréal. J’y ai défendu le principe de le péréquation interfacultaire en vertu duquel les facultés lucratives servent à financer les facultés qui le sont moins. Un peu partout dans le milieu universitaire, on avait de plus en plus tendance à exiger l’équilibre budgétaire au sein de chaque faculté, et parfois même au sein de chaque département. J’y ai défendu aussi le principe selon lequel l’assemblée universitaire avait en vertu de nos statuts (article 20) la responsabilité de fixer les grandes orientations de l’Université, un principe qui n’a cessé d’être bafoué.

J’ai aussi critiqué ouvertement le processus d’octroi des doctorats honoris causa. Il fut un temps où la faculté des études supérieures (FES) devait se prononcer. L’Université avait déjà accordé un doctorat honoris causa à Paul Desmarais père. Certains voulaient maintenant accorder des doctorats honoris causa à ses deux fils, Paul et André. Or, des collègues au sein de la FES s’y opposèrent. L’année suivante, les règles gouvernant l’attribution de doctorat honoris causa furent modifiées. Désormais, seul le Conseil de l’Université allait avoir la responsabilité de les accorder. La FES ne serait plus dans le coup. C’est ainsi que l’on fit passer à nouveau, et cette fois-ci avec succès, les deux fils Desmarais. Quelques années plus tard, c’est le beau-père de l’un des deux fils, Jean Chrétien, qui fut suggéré. Des membres du Conseil de l’Université s’y opposèrent. Qu’à cela ne tienne, les règles d’attribution furent à nouveau modifiées pour ne relever que d’un comité de nomination qui devrait faire entériner son choix par le comité exécutif de l’Université (composé de six personnes dont deux siégeant aussi au conseil d’administration de Power Corporation) . Le recteur faisait partie des deux comités. On revint ainsi à la charge pour accorder un doctorat honoris causa à l’ancien premier ministre Jean Chrétien. J’ai dénoncé publiquement ces manoeuvres et j’ai exceptionnellement écrit à l’ensemble de la communauté universitaire à ce sujet. Quelques années plus tard, ce fut au tour de Jacqueline Desmarais de recevoir cet honneur. On peut dire que l’honneur était cette fois-ci au moins pleinement mérité.

De 2008 à 2010, je me suis impliqué dans les activités syndicales du SGPUM. J’ai agi comme secrétaire au sein de l’Exécutif pendant toute cette période. Ce fut aussi l’occasion de plusieurs autres engagements, notamment au sein de la Coalition pour la sauvegarde du 1420 boulevard du Mont-Royal, le Couvent des saints noms de Jésus et de Marie. Il s’agissait d’un bâtiment patrimonial à l’extrémité Est du campus. Lorsque l’U de M l’a acheté en 2003, le recteur de l’époque a dit que c’était la plus belle acquisition jamais faite par l’UdeM. On allait non seulement être fidèle au patrimoine matériel, mais aussi au patrimoine immatériel, en poursuivant la vocation éducative de l’institution. Les Soeurs l’ont vendu à l’U de M en prenant au mot cet engagement non écrit. Trois ans plus tard, le bâtiment était mis en vente.

L’U de M qui avait espéré installer le CHUM réunifié à la gare de triage d’Outremont venait d’essuyer un revers. L’hôpital universitaire allait être construit autour de l’hôpital St-Luc. Il fallait bien cependant justifier l’achat du terrain contaminé du CP de la gare de triage au coût de 20 millions de dollars (Paul Desmarais avait agi comme entremetteur pour réaliser cet achat) et les quelque 200 millions qu’il en coûterait pour le décontaminer et le mettre à niveau. C’est alors que naquit l’idée que l’U de M était à l’étroit, qu’elle avait besoin d’espace et qu’il fallait impérativement construire un second campus. En vendant les espaces à bureau sur le boulevard Édouard-Montpetit ainsi que l’espace disponible au 1420 (plus de 20 000 mètres carrés nets), l’UdeM allait pouvoir faire la démonstration qu’elle avait des besoins d’espace. Tous les mensonges ont été bons pour aller de l’avant. Le 1420 était devenu aux yeux de la direction un bâtiment fragile. On ne pourrait pas y installer des départements. Or, la santé publique y était en fait déjà. La structure n’allait pas supporter ne serait-ce qu’une table de billard alors qu’un piano à queue y était déjà pourtant installé. L’U de M est même allée jusqu’à accepter l’offre d’achat de Paolo Catania.

Notre groupe s’est incorporé, s’est structuré, a organisé des concerts-bénéfices pour financer la poursuite en justice (car la Ville essayait de contourner le référendum requis pour modifier la vocation du bâtiment d’institutionnelle à résidentielle). Nous avons aussi déposé des pétitions. Nous nous rencontrions régulièrement à 20 personnes pour fomenter nos coups.

Les forces en présence étaient cependant inégales. Il fallait viser simultanément l’U de M et la ville de Montréal. La ville a modifié le zônage du terrain pour que la modification de la vocation du bâtiment ne soit qu’une affaire de concordance, auquel cas, en vertu de la loi, un référendum ne serait plus requis. L’Office de consultation publique de la Ville a caché ce fait lors des audiences. Nous avons appris seulement après coup le stratagème déployé pour ne pas avoir à faire face à la démocratie citoyenne.

La vente eut finalement lieu, mais nous avons grâce à nos actions en justice provoqué des délais suffisamment longs pour que les travaux de la commission Charbonneau identifient les principaux acteurs de la corruption à la Ville de Montréal. Nous avons donc pu éviter que le bâtiment ne soit cédé à Paolo Catania. Nous avons aussi peut-être contribué à réduire les ambitions de l’U de M qui voulait également initialement se départir de la Faculté de musique, de la salle Claude Champagne, de la Faculté d’aménagement et de plusieurs autres bâtiments pour transférer ces diverses unités à la gare de triage.

L’U de M y a installé le Pavillon des sciences sous le prétexte qu’il en coûterait trop cher de rénover des labos humides sur le campus de la Montagne. Et pourtant, en plus des millions engloutis pour l’achat et la mise à niveau du terrain, les deux campus flambants neufs construits pour accueillir les départements de physique, chimie, biologie et géographie auront coûté 350 millions de dollars.

Tout cela s’est passé sous le regard indifférent ou complaisant de collègues, d’étudiants et de citoyens médusés ou préoccupés de vaquer à leurs autres occupations.

Puis survint le fameux Printemps Érable en 2012. Les étudiants s’opposaient aux hausses de droits de scolarité imposées par le gouvernement libéral. Ils revendiquaient le gel des droits de scolarité, comme une façon de tendre vers la gratuité. Mon expérience universitaire devait culminer en 2013 dans la rédaction d’un ouvrage paru au Boréal sous le titre Une idée de l’université. Propositions d’un professeur militant. Puisque le sujet des droits de scolarité revient périodiquement dans les médias et que l’indexation apparaît à plusieurs comme la meilleure solution, je me permets ici de rappeler l’argumentaire central de ce livre.

Si on veut vraiment l’égalité des chances, il faut permettre à chacun de développer ses talents, peu importe ses revenus. C’est à l’école, au collège et à l’université que l’on peut développer ses talents. L’éducation doit donc être accessible à tous, peu importent leurs revenus.

Ne faut-il pas plutôt appliquer la règle de l’utilisateur-payeur? Pas vraiment. Même si seulement une minorité au sein de la population accède à des études universitaires, l’université est une institution au service de l’ensemble du public, car elle forme des infirmières, des médecins, des psychologues, des travailleurs sociaux, des ingénieurs, des journalistes, des politiciens, des économistes, etc. Mais ceux qui accèdent à l’université n’en retirent-ils pas un avantage personnel? Oui, ils accèderont à un emploi plus lucratif, d’où la nécessité d’un système d’imposition juste et équitable, car de cette manière, il paieraient plus d’impôt. La profession qu’ils exercent et les impôts qu’ils payent constituent une façon de redonner à la société ce qu’ils ont reçu d’elles. Cela est compatible avec l’idée que la formation universitaire qu’ils acquièrent doit être fonction uniquement de leurs talents et non des revenus de leurs parents. Cette formation ne doit pas être accompagnée des frais de scolarité qui nuisent à l’accessibilité.

Des droits de scolarité plus élevés obéissent à la règle de l’offre et la demande. Plus un bien coûte cher, plus il est rare et réservé seulement aux plus riches.

Certains donnent l’Ontario en exemple pour montrer que les droits de scolarité ne nuisent pas à l’accessibilité.  En Ontario, 39% des enfants dont les parents ont un revenu oscillant entre 5000$ et 25 000$ vont à l’Université. Au Québec ce n’est que 18% alors que les droits de scolarité y sont pourtant moins élevés. Mais en Ontario, 62% des enfants dont les parents ont 100 000$ et plus vont à l’université. Au Québec, on passe à 55% pour les mêmes groupes. Donc en Ontario comme au Québec, les plus pauvres reculent davantage devant la possibilité de se payer un tel service, et cela seul suffit à démontrer que les frais de scolarité ont un impact sur l’accessibilité.

Voici une autre raison de mettre en doute l’hypothèse que les droits de scolarité n’ont pas d’impact sur l’accessibilité. Le Gouvernement libéral qui proposait une hausse l’accompagnait d’une amélioration dans le régime des prêts et bourses. Mais pourquoi faut-il le faire si, comme on le prétend, la hausse n’a aucun impact ? En cherchant à pallier les effets de la hausse par une amélioration de l’aide aux étudiants, le Gouvernement se contredisait lui-même et réfutait son principal argument.

On a toutefois entendu un nouvel argument pour légitimer l’idéologie entrepreneuriale qui est à l’œuvre dans le projet de hausser les droits de scolarité. Puisque les plus riches de la société ont davantage accès aux études postsecondaires et puisque plusieurs citoyens au revenu relativement modeste paient de l’impôt, le gel ou la gratuité auraient pour effet de forcer les plus pauvres à payer par leurs impôts les études des plus riches. Ce raisonnement tordu a tout d’abord ceci d’intéressant qu’il reconnaît implicitement que l’accès à l’université est surtout réservé aux plus riches. Je suppose que c’est un argument formulé en désespoir de cause, parce que dans d’autres contextes, les mêmes personnes soutiennent que les droits de scolarité élevés n’empêchent pas aux pauvres d’accéder à l’université. Mais l’argument suppose aussi et surtout que la seule alternative à la hausse est de faire payer les citoyens les plus pauvres.  En somme, l’argument ignore systématiquement la solution qui consiste à ajouter des paliers d’imposition additionnels et à se servir de ces revenus pour financer les universités.

Les sondages révèleraient cependant que «la très grande majorité des Québécois (68 %) est favorable à l’indexation des droits de scolarité universitaires.» Comment expliquer ce résultat? La population ne veut pas que la facture lui soit refilée. Si le sondage offre un choix seulement entre l’indexation et le gel (ou la gratuité), la population choisira l’indexation. Mais si on lui demandait de choisir entre les trois options suivantes: la facture doit leur être refilée, être refilée aux étudiants ou être refilée aux riches, aux entreprises et aux banques, que choisirait-elle? La réponse n’est pas évidente. L’appui massif à l’indexation repose donc sur un sondage tronqué et ne s’appuie sur aucun principe.

L’indexation suppose en outre que le montant actuel ne nuit pas à l’accessibilité, que les étudiants ne font pas leur juste part, que c’est sur eux que doit reposer la solution au financement de l’université, qu’il faut recourir à la tarification plutôt qu’à l’impôt et que les entreprises doivent être épargnées pour ne pas nuire à leur compétitivité. Ce sont là les arguments du Parti Libéral du Québec. Non?

La solution est-elle alors d’indexer quand même les droits de scolarité? Cette solution mitoyenne semble plus juste précisément parce qu’elle permet de couper la poire en deux, entre la gratuité et la hausse. Mais c’est une solution qui présuppose que la somme actuellement exigée est juste. Or, comme je l’ai indiqué précédemment, les droits de scolarité actuels ont un impact sur l’accessibilité.

La gratuité, la qualité et une saine compétition doivent aller de pair Si la gratuité était instaurée progressivement en commençant par le gel, il faudrait en même temps resserrer progressivement les règles d’admission à chaque palier d’étude: du secondaire au cegep, du cegep au baccalauréat, du baccalauréat à la maîtrise et de la maîtrise au doctorat. En ce moment, l’accès aux études supérieures est facile, y compris au niveau du doctorat. Sauf pour l’Université McGill, les établissements universitaires québécois acceptent au doctorat la plupart des étudiants qui font une demande d’admission. Cela explique pourquoi ils ne terminent pas leurs études. Ce passage facile aux études supérieures est la résultante d’un mode de financement qui est fonction du nombre d’étudiants, et ce d’autant plus que la subvention est plus élevée pour un étudiant inscrit aux études supérieures. Par conséquent, pour implanter la gratuité, il faut, en plus d’un resserrement des critères d’admission, modifier aussi progressivement le mode de financement des établissements universitaires en tenant compte d’un éventail de missions, spécifique à chaque établissement (accès des étudiants de première génération, accès en région, accès à telle ou telle formation spécialisée, accès à des programmes liés à une recherche de pointe de calibre mondial, etc.). Les prétentions des divers établissements à cet égard pourraient être évaluées par une commission d’experts indépendants, en partie recrutés à l’extérieur du Québec. Ces trois mesures (gratuité, sélection au mérite et financement selon les missions) seraient davantage respectueuses des principes d’égalité des chances et de qualité et réduiraient la mauvaise compétition entre les établissements qui s’arrachent la « clientèle » étudiante (80 millions de publicité en 5 ans et construction de campus satellites). Elles contribueraient en même temps à réduire le décrochage scolaire à l’université.

Le gel pour le gel n’a aucun sens. Pour donner du sens à cette option, il faut l’inscrire dans une démarche visant à réaliser la gratuité. Il faut adopter une attitude pragmatique et raisonnable et se contenter provisoirement du gel. Cette option pragmatique et raisonnable est cohérente avec l’objectif de la gratuité. En ne suivant pas la courbe de la croissance du coût de la vie, le gel équivaut à une baisse de coût. Les différentes associations pouvaient donc, malgré leurs différends, parler d’une seule voix et défendre une seule et même cause.

LE DÉBAT SUR LA LAÏCITÉ DE L’ÉTAT

Très vite, il fallut s’ajuster à un autre enjeu qui était déjà présent. Le Québec vécut la fameuse crise des accommodements raisonnables. Les fibres identitaires du peuple québécois étaient à fleur de peau, à un point tel que l’on mis en place une commission itinérante chargée de recueillir les doléances de la population : port du turban sikh, port du kirpan en classe, fenêtres givrées du YMCA, aliments kasher ou halal, lieux de prière dans les espaces publics et surtout port du foulard pour les employées de l’État. La charte des valeurs du PQ, devenue une charte de la laïcité, choisit d’interdire les signes religieux ostentatoires pour les employés de la fonction publique. Plus tard, la loi 21 de la CAQ allait interdire le port de signes religieux pour les employés de l’État qui occupent des fonctions dans lesquelles ils font montre d’autorité coercitive.

Pour la première fois de ma carrière, j’ai entrepris de produire un ouvrage écrit à deux mains. Nous avons, Jérôme Gosselin Tapp et moi, produit un ouvrage qui s’est mérité le prix de l’Association canadienne de philosophie.

Dans cet ouvrage, nous cherchons à trouver une voie médiane entre deux modèles de la laïcité : le premier largement influencé par les développements en France issus du début des années 2000, accorde la primauté au principe de séparation entre les religions institutionnelles et l’État; le second, largement influencé par la jurisprudence canadienne, accorde la primauté au principe de neutralité de l’État. En France, on assigne aux signes religieux une signification unique, objective et qui fait fi de la personne et de la signification qu’elle lui accorde. Au Canada, c’est au contraire la signification subjective qui prime, comme en fait foi l’arrêt Anselem. Enfin, la France adopte un modèle assimilationniste alors que l’approche canadienne s’inspire d’un modèle multiculturaliste.

Trouvant inspiration en partie dans les écrits de Rawls, nous sommes parvenus à dégager une avenue non pas mitoyenne, mais bien affranchie de ces deux approches de la laïcité. Nous tenons fermement autant à la liberté des Anciens qu’à la liberté des Modernes et cela veut dire que nous voulons autant assumer le devoir que nous avons de respecter le principe de laïcité institutionnelle au nom du bien commun, que d’exiger le respect de notre liberté de conscience au nom de la valeur d’autonomie. Nous accordons aussi comme Rawls une importance égale aux droits individuels des personnes et aux droits collectifs des peuples.

Plus précisément, Rawls s’appuie sur une conception politique de la personne comprise comme citoyenne (ou résidente permanente) et non sur une conception individualiste de la personne comme antérieure à ses fins, pas plus qu’il ne s’appuie sur une conception de la personne comme définie par ses croyances, ses valeurs et ses finalités. Toutefois, pour pour accéder à cette conception politique, il est essentiel de se respecter réciproquement dans l’espace public et non de forcer le renvoi de ces identités dans la sphère privée. Les doctrines compréhensives de l’identité personnelle font partie de la culture environnante. Or, le respect compris comme tolérance, compréhension et acceptation, requiert que de part et d’autre on permette aux uns et aux autres de manifester leurs identités dans des pratiques plus ou moins pudiques.

Une remarque semblable s’applique aux groupes. Au sens politique de l’expression, ils forment des sociétés et pour accéder au concept de société, il faut qu’un respect réciproque prévale entre celles qui prennent la forme de communautés politiques définies à partir d’une conception de la vie bonne et du bien commun, et les sociétés qui prennent la forme d’associations d’individus en quête d’autonomie.

Dans notre ouvrage, nous faisons en outre la promotion de l’interculturalisme. Cette approche est, comme le multiculturalisme, une politique de pluralisme culturel et elle se distingue donc du modèle assimilationniste. Mais alors que le multiculturalisme valorise à sens unique le patrimoine culturel des individus canadiens, l’interculturalisme préconise le respect réciproque des identités individuelles et collectives.

Dans notre ouvrage, nous adoptons aussi une conception hybride de l’expérience religieuse. La religion a depuis toujours comporté une dimension objective : des textes sacrés, des interprétations canoniques de ces textes, des courants, des coutumes, des pratiques. Mais si on excepte les sociétés où on impose une conception unique à tout le monde, les individus peuvent se rapporter à divers aspects objectifs de la tradition religieuse. Ils ont donc en partie le contrôle sur la signification des signes religieux qu’ils portent. Ils peuvent justifier leur signe religieux en s’appuyant directement sur un texte sacré ou sur l’une des interprétations déjà existantes de ces textes, en s’inspirant d’un courant particulier, voire d’une coutume ou pratique particulière. Imposer une lecture exclusivement objective du texte sacré fait injure à la liberté rationnelle des personnes. Cela revient à adopter une posture paternaliste et à supposer l’aliénation des personnes concernées.

Il faut doter le Québec d’une charte de la laïcité, mais celle-ci doit être une laïcité ouverte. J’ai formulé ce point de vue dans notre livre, mais aussi dans un chapitre de livre (« De la loi 21 à une charte de la laïcité », dans Leila Celis, Dia Dabby, Dominique Leydet et Vincent Romani (dir), Modération ou extrémisme? Regards critiques sur la loi 21, PUL). Je suis apparemment le seul dans cet ouvrage à critiquer la loi 21 tout en reconnaissant l’importance de doter le Québec d’une charte de la laïcité. Le Québec a pourtant le droit collectif de se doter d’une telle charte au nom du bien commun. La charte des droits et libertés ne fait que respecter la liberté de conscience et l’égalité. C’est au nom d’une conception individualiste de la liberté de religion et de la primauté accordée à la neutralité que cette charte n’apparaît pas nécessaire. Quant on cherche vraiment l’équilibre entre la neutralité et le principe d’indépendance, on comprend que l’équilibre à rechercher est entre la liberté de conscience et la laïcité institutionnelle. L’État ne doit pas interdire le port des signes religieux pour les employés de l’État, mais ces derniers ne doivent pas se livrer à du prosélytisme et doivent travailler à visage découvert. Une règle de prédominance de l’uniforme laïque doit prévaloir pour les employés de l’État chargés d’exercer des fonctions d’autorité coercitive, mais cette prédominance autorise alors par définition la possibilité de porter un signe religieux.

Il faut non seulement respecter les croyants, les athées et les agnostiques, et respecter les différentes religions établies, mais aussi respecter les différentes façons de vivre la religion. Si certaines personnes considèrent que le port de signes religieux fait partie de leur identité, c’est parce qu’il est pour eux un marqueur identitaire d’appartenance communautaire. Alors que certaines personnes considèrent la religion comme un domaine relevant de la vie privée et qui ne concerne que leur liberté de conscience, d’autres font de la religion un élément important de leur identité ethnoculturelle. C’est la raison pour laquelle ils refusent de retirer leurs signes religieux dans l’espace public. Dans l’histoire humaine, la religion a toujours comporté une dimension identitaire ethnoculturelle. C’est encore le cas de nos jours : l’hindouisme pour une majorité de citoyens indiens, le judaïsme pour la majorité des citoyens israéliens, l’islam pour plusieurs pays arabes, le christianisme en Occident, l’animisme en Afrique, le confucianisme en Chine, etc.

Au moment de publier La nation pluraliste, j’étais sur le point de m’engager dans la retraite. Elle débuta le 1er janvier 2019. J’ai déjà indiqué que dans L’institution du langage, je trouvais inspiration dans les travaux de Ludwig Wittgenstein. Selon son point de vue, les mots ont plusieurs usages dans différents jeux de langage. L’idée selon laquelle la signification des mots est constituée à partir de l’usage s’est avérée féconde dans un second ouvrage sur la laïcité (Raison, déraison et religion, 2021), un livre dans lequel je cherche à réfléchir notamment aux relations entre croyants et incroyants. La question se pose avec acuité et insistance, surtout quand il s’agit de considérer la possibilité d’enseigner au sein d’un même cursus scolaire un cours d’éthique et culture religieuse en plus d’un cours de sciences répondant aux exigences de la théorie de l’évolution et du naturalisme scientifique.

Pour penser correctement cette cohabitation, il ne suffit pas de considérer l’expérience religieuse et l’expérience scientifique comme deux interprétations possibles de la réalité, chacune admettant que l’autre expérience est peut-être la bonne. Cette façon de voir les choses est celle de Charles Taylor dans L’âge séculier. Taylor ne tient pas compte des deux véritables bouts du spectre de la croyance et de la non croyance. Il y a pourtant des croyants qui ne doutent pas un instant de leur foi et des naturalistes scientifiques qui sont habités par une certitude équivalente et qui ne jurent que par les données de la science.

Pour que les deux clans parviennent à se respecter, et donc à se tolérer, se comprendre et s’accepter, il faut invoquer différents usages du mot ‘vérité’. Le naturaliste scientifique n’admet rien d’autres que la nature scientifiquement comprise et il le fait à partir d’un concept de vérité scientifique (vérité adéquation ou vérité correspondance à l’égard de la réalité physique). La personne religieuse occidentale aura plutôt tendance à se rapporter à un concept de vérité compris au sens de dévoilement ou aletheia. Il s’agit de la vérité authenticité. La personne ayant des convictions religieuses postulant une transcendance se rapportera davantage à un concept de vérité métaphysique, portant sur une réalité suprasensible, qui transcende les meilleurs canons du savoir scientifique. Notons aussi en passant qu’il existe plusieurs autres usages du mot ‘vérité’ (par exemple, au sens de consensus ou au sens de cohérence).

La thèse selon laquelle il existe plusieurs usages du mot ‘vrai’ peut être nommée le ‘pluralisme aléthique’. J’ai défendu cette idée une première fois dans l’étude critique d’un livre de Crispin Wright ( Truth and Objectivity), que j’ai fait paraître dans le Canadian Journal of philosophy. Je l’ai reprise dans une série de séminaires donnés à l’Université Leuven. La version la plus achevée de ces idées est parue sous forme d’article dans un ouvrage collectif (« Pluralisme aléthique et unité de la vérité », dans François Rivenc (dir), Figures de la vérité, ISTE, Volume 5, 2019, 149-164). Je l’ai mise à profit pour résoudre la tension entre les deux figures les plus opposées sur l’axe de la croyance et de la non croyance. On peut tolérer, comprendre et accepter le point de vue de l’autre tout en ne doutant pas du sien. La naturaliste qui fonctionne avec un concept de vérité scientifique peut respecter le fait que l’autre parte d’un concept de vérité authenticité pour justifier sa foi tout en maintenant intacte la certitude d’avoir la bonne perspective sur les choses. Celui qui exploite les ressources de la vérité authenticité pourra comprendre son expérience religieuse comme une sorte de qualia irréductible (de la même manière que pour certains, la douleur ressentie peut avoir un caractère irréductible par rapport au C-fiber firing apparaissant simultanément dans le cerveau). Cette dernière personne peut ne jamais douter de la valeur de son expérience religieuse même si elle comprend le mode d’appréhension du réel de celui qui s’en remet à la science. Celui qui fonctionne à partir d’un concept de vérité métaphysique pourra vivre son expérience religieuse comme une expérience mystérieuse de transcendance. Il saisira intuitivement la présence dans la réalité suprasensible de lois qui nous dépassent mais auxquelles nous sommes soumis. Ces trois postures à l’égard de la religion sont très différentes les unes des autres et elles peuvent être vécues sur le mode d’une certitude profonde. Et pourtant, elles peuvent cohabiter ensemble et se respecter dès lors qu’elles acceptent le pluralisme aléthique. Telle est la fécondité morale de l’idée wittgensteinienne selon laquelle la signification d’un mot est constituée par l’ensemble de ses divers usages.

Soit dit en passant, ce pluralisme n’est pas un relativisme. Même si les trois approches évoquées portent toutes sur le thème de la religion, elles n’ont pas le même domaine d’application. L’athée se rapporte à des données scientifiques résultant d’expérimentations portant sur la nature physique. Le croyant chrétien se rapporte à son expérience ressentie s’appuyant sur l’un ou l’autre aspect de la tradition. Le musulman concevant un dieu transcendant se rapporte à l’existence d’un monde suprasensible. Le relativisme ne survient que lorsque l’on accepte comme équivalentes des opinions portant sur un même domaine d’application. En second lieu, même si parfois les opinions divergent sur un même objet (la perception comme expérience phénoménologique irréductible vs la perception comme objet scientifique d’investigation s’appuyant sur le programme de la naturalisation de l’épistémologie), les deux courants peuvent se respecter tout en ne s’entendant pas sur le concept de vérité adapté à la situation. Autrement dit, c’est une chose est d’admettre que les différents concepts de vérité ont des domaines d’application distincts (pour échapper au relativisme), mais c’est une autre chose que de s’entendre sur les bonnes assignations de ces concepts à des domaines d’application correspondants. Enfin, notons que la tolérance prenant acte des désaccords portant sur les assignations d’un concept de vérité particulier à son domaine d’application n’est pas une tolérance épistémique, motivée par le relativisme, mais bien une tolérance politique, motivée par la recherche de la stabilité dans la société.

COMBATTRE LA THÈSE DU CHOC DES CIVILISATIONS

J’ai très tôt en tant qu’intellectuel adopté un ton critique à l’égard de certaines propensions, particulièrement exacerbées au Québec, en faveur du repli sur soi et de la fuite en avant. Je ne songe pas seulement au confort et à l’indifférence de certaines élites, mais à la condition permanente des personnes ne vivant que de pain et de jeux. Je ne parle pas non plus des personnes qui en arrachent et qui n’ont tout simplement pas le temps de s’informer. Il faut certes chercher à les rejoindre, mais non à les blâmer. Je pense à ceux qui ont assez de temps pour s’informer, mais qui trouvent tous les prétextes pour se détourner des enjeux douloureux et difficiles. Les débats constitutionnels animés depuis le début de 1960 ont abouti à une « lassitude », à un « désabusement », à une «exaspération » et à une  « résignation » qui se résumaient à un sentiment de « morosité ». Ce sentiment était en fait l’alibi que l’on se donnait pour ne pas avoir à affronter notre destin. J’étais et je suis toujours un penseur nationaliste qui pense le destin du Québec en termes collectifs.

Cette posture critique a transpiré dans mes travaux plus « scientifiques ». Tout au long de ma carrière, j’ai voulu traquer les présupposés individualistes logés dans les moindres recoins de la pensée philosophique, d’où mon intérêt initial pour la pensée de Heidegger concernant l’Être et l’oubli de l’Être.  J’ai cependant rapidement déchanté et pris mes distances dès que j’ai aperçu les liens que sa pensée entretenait avec le national-socialisme. J’ai littéralement dévoré les ouvrages critiques, de Viktor Farias à Emmanuel Faye, en passant par le livre inspirant de Luc Ferry et Alain Renaud Heidegger et les Modernes.

Pour faire court, j’ai adopté des points de vue critiques sur l’individualisme en philosophie du langage (grâce à Ludwig Wittgenstein et Saul Kripke), en philosophie de l’esprit (j’ai fait mes études postdoctorales avec Tyler Burge à UCLA) et en philosophie politique (le libéralisme politique de John Rawls conduisant à la formulation d’un Droit des peuples). Un autre de mes héros est David Sloan Wilson qui considère que les groupes sont des unités de sélection en théorie de l’évolution. Il va jusqu’à expliquer le rôle de ferment identitaire de la religion sur le plan collectif (Darwin’s Cathedral, 2002), reprenant en quelque sorte, presque un siècle plus tard, les idées d’Émile Durkheim sur le sujet (Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912).

L’individualisme est, si je puis dire, la religion de l’Occident, mais c’est peut-être parce que le christianisme est la religion de l’Occident, car le christianisme est un individualisme. Avec le Christ, Dieu s’incarne dans l’individu humain.

Aussi, même si j’ai partagé avec Charles Taylor la même attitude critique que lui à l’égard du projet de loi 60 et de la loi 21 sur la laïcité, les raisons que nous avons de le faire sont diamétralement opposées. Il critique ces législations au nom de la liberté individuelle de religion. Je les critique en tant que mesures catholaïques qui excluent des pratiques religieuses communautaires comme le port du foulard et autres signes religieux ostentatoires.  Ces législations révèlent une incapacité toute occidentale à réaliser que la religion est partout ailleurs sur la planète un ferment identitaire collectif. Les personnes voient alors dans les signes religieux des marqueurs identitaires d’appartenance communautaire. La religion est une propriété identitaire de groupe. Il est en ce sens difficile de défendre le port du foulard en se basant seulement sur la liberté de conscience individuelle, car on s’appuie sur une conception chrétienne de l’expérience religieuse (individuelle et privée) qui sert de base à l’argumentaire des opposants au port de signes religieux dans certains secteurs de la fonction publique. Si la religion est d’abord et avant tout individuelle et privée, l’État est en droit d’exiger leur retrait sans que l’on puisse dire que la liberté de religion est violée. Si la religion ne relève que de l’individu et de sa liberté de conscience, la protection de la liberté religieuse ne doit pas nécessairement toujours impliquer le droit de la manifester dans l’espace public. Les accessoires qui manifestent ces croyances ont un caractère accessoire. Mon propre argument tient au contraire compte du véritable rôle identitaire collectif de la religion. Si les personnes croyantes au sein de plusieurs religions ont tendance à dire que le signe religieux fait partie de leur identité, c’est parce qu’il est l’expression d’une identité de groupe.

Justement, rétorqueront les défenseurs de la loi 21 et des autres lois qui, dans le monde, interdisent le port du voile dans l’espace public, la religion chrétienne renvoie la croyance à la liberté de conscience individuelle. Pourquoi les pays de tradition chrétienne ne pourraient-ils pas imposer leur conception individualiste de la religion? Si les chrétiens ont le droit de concevoir la religion de cette façon, ne peuvent-ils pas exiger d’en faire une affaire privée et de considérer secondaire son expression par des signes religieux? Le problème est que la laïcité exige la neutralité et que la neutralité exige de ne pas trancher entre ceux qui vivent leur religion en privé et ceux qui la vivent en communauté. Les défenseurs de la religion comme expérience privée ne défendent pas la laïcité. Ils défendent une conception chrétienne de la religion. S’ils étaient plus sensibles au caractère collectif identitaire de la religion, ils comprendraient qu’en voulant reléguer la religion dans l’espace privée, ils reconduisent un élément central de l’expérience occidentale chrétienne.

J’ai toujours pensé qu’une personne œuvrant comme juge, procureure, gardienne de prison ou policière et qui porterait un signe religieux serait, par cette tenue vestimentaire, l’illustration exemplaire et paradigmatique de la laïcité. En effet, la prédominance de son uniforme laïque sur son signe religieux serait l’expression d’une règle de prédominance des institutions laïques sur son allégeance communautaire religieuse. Même si l’interdit complet des signes religieux pour certains fonctionnaires de l’État se présente sous les hospices de la tolérance, il manifeste en fait une gestion de l’intolérance, que les athées et les chrétiens individualistes partagent à l’égard de ceux qui font de leur foi un trait identitaire collectif. S’ils comprenaient davantage les origines communautaires chrétiennes de leur parti pris en faveur de l’interdit, ils saisiraient aussi mieux à quel point leur prise de position participent non pas de la laïcité mais d’un héritage chrétien.

Quant à l’interdit appliqué aux enseignants, il n’a pas de sens, car l’autorité des enseignants est une autorité intellectuelle et non gouvernementale. Quand ils exercent une certaine coercition sur les élèves, cette dernière est au service de leur autorité intellectuelle et non au service du gouvernement. C’est la raison pour laquelle la laïcité des institutions d’enseignement ne doit pas aller jusqu’à exiger le port d’un uniforme représentant l’autorité de l’État. Si le port de signes religieux chez les enseignants va de pair avec une tenue vestimentaire prédominante laïque, il traduit d’une autre façon la prédominance des institutions laïques sur la religion.

L’expulsion totale des signes religieux trahit davantage l’expression d’un ressentiment communément partagé par les athées, par les chrétiens individualistes qui sont fils et filles de générations entières éprouvées ayant subi la chape de plomb étouffante des anciennes institutions catholiques et par les citoyens issus de l’immigration qui ont subi l’intolérance religieuse de leur pays d’origine. Ces attitudes ont beau rassembler des gens très différents les uns des autres, le consensus qu’elles expriment ne repose pas sur la neutralité à l’égard de l’expérience religieuse.

La présence de signes religieux portés par certaines personnes enseignantes est en fait un reflet de la diversité présente au sein de la société. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi il faudrait protéger les enfants contre l’intrusion dans les classes de la diversité présente dans la société. La présence de cette diversité en classe prépare l’enfant à l’expérience de la tolérance des différences. La classe ne doit pas être un espace sécuritaire au point de requérir d’immuniser les enfants à l’égard de la diversité religieuse. L’expulsion complète de la religion trahit une posture non neutre. Elle se montre en parfaite lumière chez ceux qui, en plus, préconisent l’abandon du cours portant sur l’éthique et la culture des religions (ECR). Et pourtant, ces mêmes personnes bénéficieraient elles-mêmes d’un tel cours, car cela leur permettrait peut-être de voir à quel point leur définition de la religion, comprise comme expérience individuelle, subjective et privée, est tributaire d’une conception chrétienne partagée en Occident. Il est quand même paradoxal et contradictoire de s’appuyer sur une conception particulière de la religion pour promouvoir la laïcité des institutions.

Le foulard est une pratique religieuse collective qui ritualise pour certaines femmes leur adhésion à une communauté religieuse (Oumma). Bien entendu, les autorités politiques, quelles qu’elles soient, ne doivent pas imposer le port du foulard. À l’inverse, nous ne devons pas l’interdire. Si nous sommes vraiment des terres de liberté, il faut le dire et le répéter. Les femmes doivent avoir le droit de choisir. Si nous sommes vraiment neutres, il faut respecter les personnes qui vivent leur religion en privé, mais aussi celles qui la vivent en communauté. Or, la présence de pratiques religieuses communautaires est considérée par certains comme l’intrusion d’un corps étranger nocif au sein de notre collectivité. Une conception non occidentale de la religion vient s’immiscer au cœur même de l’Occident. C’est avec de tels préjugés que s’amorce la mobilisation générale en faveur de la guerre des civilisations, qui est l’antichambre de la doctrine frauduleuse et pathologique du Grand Remplacement.

Dans mon livre de 2021 (Raison, déraison et religion), j’ai amorcé ma réflexion par une analyse de l’ouvrage monumental de Taylor (L’âge séculier) où apparaît son individualisme fondamental (sur les plans ontologique, méthodologique, moral et expressif). Les collectivités sont pour lui des associations d’individus (individualisme ontologique). Les phénomènes sociaux récurrents s’expliquent toujours à partir de ce que les individus font (individualisme méthodologique). Les individus sont les seules sources de revendications morales valides (individualisme moral). L’identité est une quête individuelle narrative (individualisme expressif).

Taylor avoue que toute son analyse vise à rendre compte de l’expérience occidentale. Aussi, sa défense du droit des femmes à porter le foulard est fondée sur la liberté de religion individuelle, comprise comme le rapport que l’individu vit en privé avec sa propre liberté de conscience. Les partisans de la loi 21 conçoivent eux aussi la religion comme relevant de la vie privée des individus, et c’est justement pour cette raison que les femmes qui portent le foulard doivent accepter de l’enlever lorsqu’elles sont des fonctionnaires de l’État disposant d’une autorité coercitive, car on décide pour elles que l’essentiel de leur foi se situe dans l’expérience religieuse qu’elles vivent en privé.

J’ai fourni une autre explication de ce qui se passe. Les femmes qui refusent d’enlever leur foulard au travail réagissent ainsi parce que ce signe religieux fait partie de leur identité. Cette identité n’est pas une identification subjective, mais une appartenance communautaire objective à un groupe culturel. La réaction viscérale de ceux qui réagissent mal est le fait d’une conception individualiste occidentale.

C’est la raison pour laquelle la deuxième moitié de mon livre (les sections 3 et 4) est consacrée à la critique de la thèse du choc des civilisations. Nous avons à l’égard de l’Islam une réaction islamophobe qui met en évidence les limites de notre pensée occidentale. À une autre époque, nous avons été antisémites. Les intellectuels critiques de l’ordre capitaliste occidental étaient déclarés judéo-bolchéviques. Nous sommes maintenant entrés dans l’ère de l’islamophobie et les intellectuels critiques sont déclarés islamo-gauchistes. Dans mon livre, je partage l’espoir rawlsien d’une empathie à l’égard des peuples musulmans suffisamment grande pour générer dans la théorie idéale un accord sur un ensemble communément partagé de principes. Cet espoir de Rawls traduit l’idéal d’une reconnaissance réciproque entre civilisations qui prendrait en défaut la thèse de Samuel Huntington sur le choc des civilisations.

Nous fonctionnons depuis des lustres aussi avec d’autres préjugés occidentaux bien ancrés et bien entretenus contre la Russie et contre la Chine. La russophobie et la sinophobie sont inscrites sans gêne dans nos « gènes ». La russophobie s’est déployée pleinement sous nos yeux dans le conflit opposant la Russie et l’Ukraine. Bientôt, la sinophobie prendra de plus en plus de place si Taiwan décide de se déclarer indépendante. C’est cette dernière qui sera à l’avant-scène de nos haines.

Pour retracer la russophobie présente aux États-Unis, il faut remonter loin dans le temps. La peur du communisme structure notre imaginaire collectif depuis au moins la fin de la 2e guerre mondiale : maccarthysme, guerre de Corée, intervention à Cuba, renversements de régimes en Amérique latine, guerre du Vietnam, aide aux moudjahidines en Afghanistan. La guerre froide prendra fin en 1991 avec la dissolution de l’empire soviétique, mais la russophobie demeurera suffisamment forte pour que soit maintenue l’OTAN. Cette organisation sera de moins en moins défensive et de plus en plus offensive, comme un cheval de Troie européen au service de l’idéal américain d’une hégémonie planétaire unipolaire.

La dissolution de l’URSS aurait pu se faire sans l’animosité continue à l’égard de la Russie. Mais pour certains, c’était la fin de l’histoire, la victoire du capitalisme, voire même du néo-libéralisme. Les États-Unis allaient pouvoir conquérir le monde entier et avaler la Russie. Bill Clinton fut à l’origine de cette frénésie aveugle, ce qui le conduisit à favoriser le décloisonnement des institutions financières et la dérèglementation.

La montée de l’extrême droite suprémaciste blanche aux États-Unis n’était pas que le résultat d’une réaction raciste contre la minorité afro-américaine et d’une xénophobie croissante à l’égard des latino-américains. C’était aussi le résultat de l’islamophobie résultant de la chute des deux tours du WTC en septembre 2001. Il y avait là déjà des conditions favorables à la réactivation de détestations anciennes.

Entre temps, l’Ours avait repris du poil de la bête, s’est redressé économiquement et s’est armé militairement. Cela a favorisé la réapparition de la russophobie aux États-Unis. Cela a donné le Russiagate aux États-Unis : un salmigondis de mensonges entretenus par le parti Démocrate au sujet de Julian Assange, Wikileaks et Donald Trump.  En deux ans d’enquête, le procureur Robert Muller n’a rien trouvé. Les fausses histoires racontées par Christopher Steele impliquant Trump et des prostituées russes n’ont jamais eu lieu. Le mensonge autorisé par Hilary Clinton et véhiculé par ses agents de campagne électorale au sujet de Trump et une banque russe était sans fondement. Les liens entre Wikileaks et les Russes, affirmé par Roger Stone, n’étaient que pure fabrication. L’idée selon laquelle Julian Assange était un agent russe n’existait que dans la tête des Démocrates. La fausse visite de Paul Manafort à Assange à l’ambassade de l’Équateur à Londres fut complètement inventée. Tout cela n’est que mensonges et supercheries. Mais dans le contexte où il faut choisir entre Trump et les démocrates, il ne fallait rien dire. Il fallait même taire les liens entre Hunter Biden et l’entreprise ukrainienne Burisma. 

Selon le Washington Post, Donald Trump aurait apparemment commis trente milles mensonges en quatre ans. Les Démocrates n’en ont proféré qu’un seul, mais c’est tout un mensonge! Ils l’entretiennent depuis plus de six ans maintenant.

En toile de fond, nous avons donc des Américains désireux d’imposer une domination mondiale capitaliste. Le dollar est la monnaie de référence. Le complexe militaro-industriel est financé à coups de 800 milliards de dollars US par année (les Russes ont un budget annuel militaire ne dépassant pas 60 milliards de dollars). Les Américains ont installé 800 bases militaires partout à travers le monde (les Russes n’en ont que 9). Ils dominent militairement la planète. Ils sont intervenus militairement plus d’une centaine de fois depuis 1991 (les Russes ne sont intervenus que quatre ou cinq fois). Les Américains développent les armes les plus sophistiquées. Ils sont en guerre quasi permanente. Ils interviennent partout pour appuyer les changements de régime (près de 40 fois depuis la fin de la 2e guerre mondiale). Ils imposent des sanctions économiques partout à travers le monde. Les deux guerres d’Irak ont fait plus d’un million de morts. Madeleine Albright a estimé que l’intervention américaine en Irak, malgré les 500 000 morts d’enfants, en valait malgré tout la peine. Les sanctions américaines au Venezuela sont responsables d’au moins 40 000 morts. Bien entendu, rien de tout cela ne transparaît dans les médias mainstream.

La première guerre d’Irak était motivée auprès de l’opinion publique par un mensonge. Les soldats irakiens auraient investi une pouponnière à Koweit city et auraient sorti les bébés de leurs bassinettes pour les lancer par terre. Cette histoire, racontée par une personne qui se présentait comme une infirmière témoin de la scène, était en fait inventée de toute pièce, l’«infirmière» étant en fait la fille de l’ambassadeur du Koweit aux USA. La 2e guerre d’Irak, comme chacun sait, était fondée sur un mensonge : les armes de destruction massive et le rôle de Saddam Hussein dans la chute des deux tours du WTC. Quant à l’intervention en Afghanistan, elle était motivée officiellement par la volonté de contrer des attentats terroristes. En fait, la plupart des terroristes responsables de la chute des deux tours étaient saoudiens.

La volonté de puissance américaine va de pair avec une russophobie. La dissolution de l’URSS, raviva en 1991 le rêve d’un monde unipolaire dominé par les USA. La volonté de puissance, thématisée autant chez Nietzsche que dans le Seigneur des anneaux, s’est emparée des Neo-Cons américains. La volonté d’une domination mondiale des USA est à l’origine de l’implication de l’OTAN au Moyen-Orient. Il fallait contrer l’Iran récalcitrant (compétiteur chiite potentiel en matière de pétrole à l’Arabie saoudite sunnite alliée des USA aussi en matière de pétrole) en le cernant par des interventions en Afghanistan et en Irak. Mais il fallait aussi parfois intervenir pour restreindre l’influence et la présence russe. Cela explique l’intervention de l’OTAN au Kosovo (contre la Serbie, alliée des Russes) et en Syrie (aussi alliée des Russes). Les médias rapportèrent l’engagement de l’OTAN au Kosovo pour venir à la défense des Kosovars qui allaient être exterminés par Slobodan Milosevic avec sa stratégie d’encerclement du fer à cheval. Or cette stratégie n’a jamais existé. On justifia l’intervention en Syrie à cause de l’utilisation d’armes chimiques à Douma par Bachar Al Assad. Ce dernier en a sans doute fait usage, mais à Douma c’est moins certain.

C’est la russophobie qui va entraîner tout d’abord le maintien, puis l’élargissement de l’OTAN. Les Américains vont se retirer des accords sur les armes anti-missiles en 2002 et sur les missiles à moyenne portée en 2019. Ils vont installer des bases militaires en Estonie, en Lettonie, en Lithuanie, en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, en Slovaquie et au Kosovo. Ils vont installer des boucliers anti-missiles en Pologne et en Roumanie. Ils vont instrumentaliser le Printemps arabe pour assurer des changements de régime en Libye, en Égypte et en Syrie. Ils vont appuyer des révolutions de couleur rose en Géorgie et orange en Ukraine. Ils vont promettre en 2008 à Bucarest d’intégrer la Géorgie et l’Ukraine à l’OTAN. Les russes vont réagir tout de suite en intervenant en Géorgie : non pas pour annexer le territoire, mais pour bloquer l’inclusion du pays dans l’OTAN. Puisque pour joindre l’OTAN, il ne faut pas avoir de problèmes avec ses minorités internes, les Russes vont reconnaître les républiques indépendantes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. L’Occident ne les reconnait pas, mais ils sont bien obligés d’admettre que la Géorgie a un problème d’intégration de ses minorités. Les Américains vont quand même poursuivre leur ambition d’inclure l’Ukraine. Ils vont préparer, aider, favoriser le changement de régime avec la révolution de Maïdan en 2014. 10% de la révolte à Maïdan était le fait du groupe Secteur Droit, des nationalistes d’extrême droite. Ils étaient armés et leur contribution au renversement du régime aura été décisive. Avec le danger de voir la Crimée passer sous contrôle américain, les Russes vont aussitôt l’annexer. (C’était un cadeau de Kroutchev à l’Ukraine en 1954 et cela échappait pour la première fois de l’histoire, en 1991, au contrôle de la Russie, puisque l’Ukraine était alors devenue indépendante. La Crimée voulut dès cette époque être rattachée à la Russie par voie de référendum). En 2014, un second référendum créa à nouveau les conditions favorables à un rattachement. Dans les médias occidentaux, on ne rapportera que l’évènement de l’annexion illégale de la Crimée, sans expliquer le contexte.

 Les Américains vont financer l’Ukraine à coups de 5 milliards de dollars. Ils vont nommer le premier ministre sans consulter les dirigeants de l’union européenne (Victoria Nuland : « Fuck the EU »). La ministre de l’Économie sera américaine et naturalisée ukrainienne pour l’occasion. Les dirigeants ukrainiens vont au lendemain du coup d’État du 22 février 2014 interdire le russe dans les institutions publiques du pays. Les populations de l’Est vont se rebeller. Les Américains, les Canadiens et autres pays de l’OTAN vont former des soldats ukrainiens, incluant des milices d’extrême droite . Ces dernières, parmi lesquelles se trouve le groupe néo-nazi Azov, vont entrer en action et une guerre civile faisant 14 000 morts aura lieu. Avec l’appui de la France, de l’Allemagne et de la Russie, les Accords de Minsk 1 et 2 viseront à assurer un cessez-le-feu, à modifier la constitution pour rétablir l’autonomie du Donbass et les droits linguistiques de la minorité russophone. Ces accords ne seront jamais appliqués, les Ukrainiens exigeant au préalable un cessez-le-feu et la Russie exigeant au préalable  les changements institutionnels et constitutionnels. La Russie ne voulait pas annexer le Donbass. Elle trouvait un avantage à ce que la population russophone de l’Est pèse de tout son poids dans les décisions politiques du pays, y compris concernant l’inclusion de l’Ukraine dans l’OTAN. Les Russes étaient favorables à une fédéralisation de l’Ukraine.

Voyant que l’équipement militaire s’accentuait, que la formation des soldats s’amplifiait, les troupes russes se sont massées à proximité de la frontière. Alors que la volonté d’inclure l’Ukraine dans l’OTAN était maintenue même en novembre 2021 dans une déclaration officielle du secrétaire d’État Anthony Blinken, et que la coopération militaire faisait de l’Ukraine un membre de facto de l’OTAN, il fallait lancer un ultimatum. Le document préparé par les Russes en décembre 2021 fut balayé du revers de la main. Zelensky promit ensuite de reconquérir le Donbass et la Crimée. Les Russes ont su qu’une autre offensive se préparait. L’armée ukrainienne se massait à proximité du Donbass. La Russie reconnut alors l’indépendance des républiques du Donetsk et du Louhansk.

En mars, même après l’invasion, les Russes exigeaient que l’Ukraine soit neutre par rapport à l’OTAN, qu’aucune arme nucléaire ne soit installée sur leur territoire, que l’annexion de la Crimée à la Russie soit reconnue, de même que l’indépendance du Donetsk et de Louhansk. Ils ne voulaient pas annexer le Donbass. L’Ukraine et la Russie sont venus prêts de s’entendre, mais à deux reprises, ils furent fortement incités par l’OTAN et donc par les USA, de ne pas céder. Zelensky était aussi aux prises avec des éléments d’extrême droite dans son entourage. Un négociateur modéré fut abattu. Les Américains ont ainsi favorisé l’escalade. Nous sommes parvenus au point où les Russes contrôlent presque tout le Donbass. C’est 20% du pays.  

Il semble bien que les Russes ne vont pas désormais vouloir céder le Donbass aux Ukrainiens. Pour certains, cela conforte l’interprétation officielle selon laquelle Poutine rêve de reconstituer l’URSS. Pour d’autres, c’est un moyen d’affaiblir l’Ukraine au point où son entrée dans l’UE n’est pas possible. C’est aussi un moyen d’assurer que les prochains dirigeants ne vont pas repartir en guerre. C’est un moyen de démilitariser le pays et de faire disparaître les éléments néo nazis qui s’y trouvent encore.

Une telle analyse est-elle jamais apparue dans les médias? A-t-on fait entendre cet autre son de cloche? La géopolitique est entrée dans les chaumières sous la forme d’un évènement opposant un méchant russe conquérant, assoiffé de sang, à un sympathique ukrainien. C’était d’autant plus facile d’imposer un sentiment d’indignation que le rôle du méchant était joué par Vladimir Poutine. Le sentiment antirusse était facile à exploiter aussi bien entendu à cause de l’agression dont l’Ukraine venait d’être la victime. La provocation américaine était entièrement occultée. Les Russes venaient de tomber dans le piège à ours et les États-Unis purent ainsi s’engager dans une guerre par procuration, prêts à se battre avec avec les Russes jusqu’au dernier ukrainien. Leur apporter de l’aide militaire pouvait paraître comme un geste généreux à l’égard de l’Ukraine et aucun média mainstream ne souligna que les Américains se servaient des Ukrainiens pour affaiblir la Russie.  

Les médias à l’unisson s’arrangèrent pour décrire Poutine comme un fou, pour dénoncer les atrocités russes commises en Ukraine. L’indignation morale s’est répandue un peu partout en Occident, en Europe et en Amérique du Nord, assez pour que les intellectuels, naguère opposés à la guerre en Irak en 2003, soient maintenant majoritairement en faveur d’une intervention militaire américaine en Ukraine.

Comment en sommes-nous arrivés là? Qu’est-ce qui explique cette guerre des civilisations? Pourquoi ces oppositions frénétiques, dichotomiques et manichéennes?

L’individualisme n’explique pas tout. Cette doctrine est l’expédient justifiant une partie de notre sentiment de supériorité face à l’islam, la Russie et la Chine. Ne sommes-nous pas plus libres ici qu’en Russie ou en Chine? Oui nous sommes des experts en matière de libertés individuelles, surtout cependant celles qui ne dérangent pas le statu quo. Le respect de la vie privée est mis à mal par la NSA. La liberté de presse est mise à mal par l’acharnement contre Julian Assange. La dissidence est muselée sur les médias sociaux. On interdit les chaînes russes spoutnik et RT. Les sonneurs d’alerte sont poursuivis et emprisonnés. Les libertés politiques sont bancales. Le système électoral n’est pas proportionnel. Au Canada comme aux USA, il n’y a pas de place pour les tiers partis. N’empêche c’est vrai que l’occident est mieux que la Russie ou la Chine pour les libertés individuelles. Mais l’OTAN et les USA sont les pires en matière de respect des droits collectifs des peuples. L’OTAN est présent en Ukraine, en Europe de l’EST au Moyen Orient en Colombie et en mer de Chine. Les Russes et les Chinois ont d’abord et avant tout des systèmes de défense sécuritaires visant à préserver leur sphère d’influence. Pourquoi les Américains tiennent-ils à ce point à dominer le monde?

Nous sommes ici face à un choc des civilisations entièrement provoqué. John Mearsheimer qui a une excellente analyse de la situation en Ukraine n’est pas motivé par les mêmes préoccupations lorsqu’il est question de la Chine. Si je partage son analyse concernant l’Ukraine et que j’accorde du crédit à l’idée que l’Ukraine a tout avantage à ne pas écouter les États-Unis et à rester neutre, c’est parce que je souhaite comme tant d’autres la multiplication des pays non alignés et que je cherche comme eux à désamorcer l’escalade entre les grandes puissances. C’est une utopie, mais elle est réaliste. L’Ukraine aurait pu choisir de rester indépendante, non alignée, neutre, sans faire partie de l’OTAN. On aurait pu poursuivre sur la voie démocratique, reconnaître à nouveau la langue russe, et l’autonomie du Donbass, tel que le proposaient les accords de Minsk.  Ces politiques étaient à sa portée. Si elle a choisi d’agir autrement, c’est à cause d’un ressentiment historique, l’Holodomor ayant laissé des traces et ayant été vécu comme un génocide perpétré par une élite judéo-bolchévique. C’est cela qui expliquerait l’antisémitisme présent chez plusieurs nationalistes d’extrême droite ukrainiens. Cela expliquerait la ferveur dans laquelle se trouve la population ukrainienne par rapport Stepan Bandera, ce néo-nazi responsable de la mort de plusieurs milliers de juifs polonais. Même l’ambassadeur de l’Ukraine en Allemagne a refusé de prendre ses distances à l’égard de ce personnage.

Je défends donc une utopie réaliste préconisant la neutralité de l’Ukraine pour désamorcer l’escalade entre les superpuissances. Telle n’est pas ce qui motive Mearsheimer. Si c’est une erreur selon lui d’avoir provoqué les Russes, c’est parce que notre ennemi est selon lui la Chine. Il faudrait faire des Russes nos alliés contre les Chinois. Il critique la russophobie, mais c’est parce qu’il entretient une sinophobie. Mais pourquoi faudrait-il intervenir à Taiwan ? Sa réponse est que nous nous sommes déjà engagés en ce sens. Les déclarations successives des dirigeants américains ne nous permettraient pas de reculer.  Il relègue la discussion sur la nécessité de se désengager du conflit opposant la Chine et Taiwan aux discussions académiques de salon. Et pourtant, il fut un temps où la position qu’il défendait concernant la Russie était considérée comme une discussion de salon. Il devrait alors porter une attention plus grande à ceux qui recommandent d’interrompre l’escalade avec la Chine.

Autre élément révélateur qui va malheureusement dans le sens de Mearsheimer: l’OTAN déclare au sommet de Madrid que la Chine pose une menace à la sécurité de l’Occident. Cette sinophobie déclarée en dit long sur les limites de la « civilisation occidentale » dépourvue d’empathie à l’Ouest à l’égard de la Chine. Par un effet miroir, elle nous permet de mieux comprendre les limites de l’Occident se manifestant à l’Est. La russophobie que l’OTAN manifeste à l’endroit de la Russie trahit une même limite bornée, un même manichéisme, un même sentiment de puissance cherchant à s’exprimer, un même esprit de confrontation. En bref, la table est mise pour de multiples chocs des civilisations.

Si ce n’est pas la doctrine de l’individualisme qui explique à elle seule la thèse du choc des civilisations entretenue à l’Ouest et à l’Est par les Neo Cons américains et leurs nouveaux alliés démocrates, est-ce la compétition capitaliste? On se rapproche peut-être ici de la cause véritable, mais on peut se demander pourquoi il serait si grave d’envisager la domination économique de la Chine dans le monde asiatique, de même que la domination beaucoup plus modeste de la Russie en Europe de l’Est. Est-ce bien grave si les États-Unis d’Amérique ne dominent que l’Amérique du Nord, l’Océanie et une partie de l’Europe?

Dans les zones les plus élevées du pouvoir politique, le patriarcat règne en roi et maître. En géopolitique, la volonté de puissance, une propension culturelle toute masculine, l’emporte sur l’empathie, une propension culturelle féminine. Les femmes sont parvenues à ébranler plusieurs colonnes du temple. Nous devons les accompagner dans la justice pour l’égalité.

L’empathie doit guider notre pensée en géopolitique, à commencer par celle qui concerne le peuple ukrainien. Le sentiment d’indignation morale dirigé contre Poutine et pour Zelensky, qui attribue au premier des visées expansionnistes, qui réclame une intervention américaine et considère que les Ukrainiens ont le droit de se ranger du côté de l’OTAN, ce discours dis-je, tombe dans le piège de la propagande américaine. C’est un sentiment que l’État américain a bien voulu créer. Ce sentiment moral est une bien mauvaise façon de canaliser notre empathie. Les Américains ont l’air d’en avoir en fournissant des armes à l’Ukraine mais ce faisant, ils perpétuent le conflit et se servent des Ukrainiens pour affaiblir les Russes. Ce n’est pas de l’empathie àl’égard de l’Ukraine, c’est du mépris à l’égard de la Russie.

Le scénario qu’ils sont en train de mettre en place avec Taiwan éclaire celui qu’ils ont mis à exécution en Ukraine. Cela va-t-il ouvrir des yeux et tendre des oreilles? L’Islamophobie, la russophobie et la sinophobie tracent le contour d’une «civilisation occidentale» qui se croit supérieure aux autres, et qui est prête à tuer pour imposer son hégémonie, dans des guerres menées par procuration dans lesquelles les Moudjahidines, les Kurdes, les Tchétchènes, les Ukrainiens et maintenant les Taïwanais servent de pions et de chairs à canon.

Tout le monde est aveuglé par les postulats quasi religieux de notre très grande « civilisation occidentale », qui est l’autre nom pour « l’empire américain ». Nous sommes les bons, ils sont les méchants. C’est une morale à deux balles au service d’une géopolitique de pacotille.

L’islamophobie, la russophobie et la sinophobie délimitent les frontières du choc de notre («grande») civilisation avec celles («inférieures») des autres. Ces trois confrontations structurent désormais les limites de notre tolérance. Les esprits formatés ont soudainement tous une opinion bien arrêtée. Poutine est un fou, Xi Jinping est « communiste » et les femmes voilées sont aux avant-gardes d’un islam politique mené tambour battant par les Talibans en Afghanistan et par les Ayatollahs en Iran.

Depuis le 24 février dernier, les voix dissidentes autocritiques de l’Amérique sont rangées qu’elles le veulent ou non dans le clan de Poutine. Demain, nous serons tous décrits comme des partisans farouches de Xi Jinping.

Les petites milices intellectuelles canadiennes au service de l’Oncle Sam font même parfois de l’excès de zèle. Pour l’Ukraine, la SRC fait confiance à Dominique Arel. Pour Taiwan, ce sera maintenant André Laliberté.

En pleine télé, au téléjournal de la SRC, ce dernier affirmait solennellement que Taiwan est un pays indépendant. Il va plus loin que n’ose le faire Taiwan elle-même. Il va même plus loin que les États-Unis ! Ce monsieur détient une chaire en études taiwanaises ! Le fanatisme a bonne presse on dirait.

Il n’y a que 14 pays dans le monde qui reconnaissent Taiwan, mais qu’à cela ne tienne, tout est possible maintenant. La propagande passe pour des faits. Les mensonges éhontés, c’est ok !

Voici les pays sur lesquels André Laliberté s’appuie pour faire ses affirmations en l’air en pleine télé !

NATIONS ET AUTODÉTERMINATIONS

Une fois que l’ouvrage Raison, déraison et religion fut terminé, je pus amorcer l’écriture d’un livre sur les nations et les autodéterminations au XXIe siècle. Les liens entre la philosophie du langage et la philosophie politique allaient encore une fois devoir être approfondis.

J’en étais venu à constater sans même songer à Wittgenstein qu’il semblait exister plusieurs sortes de nations. J’étais parvenu à cette conclusion sans apercevoir au départ que cela venait renforcer l’idée wittgensteinienne de la signification comme usage. J’ai fait ce constat sans remarquer qu’à l’inverse, le postulat wittgensteinien venait renforcer l’idée qu’il existe plusieurs sortes de nations. C’est seulement plus tard que j’ai réalisé à quel point cette multiplicité des sortes de nation et l’idée selon laquelle les mots ont plusieurs usages se renforçaient réciproquement.

J’ai pu identifier sept sortes différentes de nations.  On peut utiliser le mot ‘nation’ pour se référer à un groupe partageant la même origine ancestrale (la nation crie ou inuit), ou pour se référer à un pays comme lorsque l’on parle de la nation italienne, allemande ou japonaise. On peut utiliser le mot pour décrire une population de langue et/ou de culture et d’histoire distinctes occupant une unité administrative sous-étatique située à l’intérieur d’un État souverain (Québec, Catalogne, Écosse). On peut vouloir référer à un groupe de langue, de culture et d’histoire distincte concentré sur un territoire situé à l’intérieur d’un État souverain, mais qui ne dispose pas d’une unité administrative sous-étatique (Acadiens, Alsaciens). Il peut s’agir d’un pays compris comme agrégat de cultures sociétales nationales que celles-ci soient des nations ou des fragments de nations (la Grande-Bretagne, le Canada, l’Espagne, la Suisse et la Belgique). Il peut s’agir d’une population diasporique étalée sur plusieurs territoires discontinus, en fragments minoritaires qui sont en même temps des minorités sur ces différents territoires (l’ancienne diaspora juive ashkénaze avant la 2e guerre mondiale, les Roms). On peut enfin aussi parler de nation multiterritoriale lorsque le groupe de langue, de culture et d’histoire occupe un territoire continu débordant sur plusieurs territoires juridiquement reconnu (Kurdes et Mohawks d’Akwasasne).

Il existe aussi des groupes nationaux qui ne forment pas à eux seuls des nations, mais qui ont quand même un caractère national. Je songe par exemple aux minorités principalement issues de l’immigration ou à celles qui ont un caractère historique, qui ne sont donc pas des immigrants de première génération, mais qui ont encore des attachements à leur société d’origine. Il y a aussi les extensions minoritaires de nations voisines comme les minorités russes dans les pays baltes, la minorité palestinienne en Israël, la minorité tyrolienne en Italie, les minorités catalane et basque en France, la minorité hongroise en Slovaquie et les minorités serbe et croate en Bosnie.

Le sous-titre de l’ouvrage est « Pour un nationalisme de gauche ».

Les opposants à toute politique de la reconnaissance ont de nombreuses autres armes dans leur arsenal, à commencer par le caractère problématique des concepts de peuple, de nation ou d’ethnie, et par le caractère controversé de tout nationalisme. Ces concepts sont des notions que l’on s’empressera de juger obscures ou évasives. C’est la stratégie classique déployée par ceux qui veulent justifier leur réticence à reconnaître les droits des peuples minoritaires. La plupart du temps, cette interrogation vise les nations minoritaires et non les nations formant des États. La plupart du temps, en effet, les doutes au sujet des peuples ne vont pas de pair avec la remise en cause du modèle unique de la nation organisée en État. Et pourtant, les peuples organisés en État ne sont pas si différents des peuples qui sont organisés autrement.

Le questionnement portant sur le statut ontologique problématique de la nation minoritaire sert parfaitement la cause de la nation organisée en État. C’est au sujet de la nation minoritaire que l’on interroge le statut ontologique et non au sujet de celle qui est organisée en État. Tel qu’il se présente actuellement, le courant cosmopolitique ne tombe pas dans ce panneau, puisqu’il accorde aux individus des droits qui l’emportent aussi sur les droits de la nation organisée en État. On notera toutefois une parenté avec le nationalisme d’État. Les deux s’entendent pour ne reconnaître que les droits individuels des personnes, que ces personnes soient des citoyens de l’État ou des citoyens du monde. Le problème est toutefois le suivant. La notion de personne est sur le plan ontologique tout aussi obscure que la notion de peuple ou de nation. Et pourtant, cela ne nous empêche pas de défendre les droits individuels des personnes. On ne voit alors pas pourquoi les peuples organisés ou non en États devraient être privés de droits. Il doit être possible d’admettre que les peuples ont des droits même si la notion de peuple est difficile à définir du point de vue métaphysique. Aussi, sans refuser le défi de chercher à clarifier les concepts de peuple et de nation, je développerai un argumentaire me permettant de traiter les peuples comme on traite les personnes.

Certains sécessionnistes proposent d’abandonner le mot « nationalisme » au profit du mot « indépendantisme ». Et pourtant, qu’est-ce que l’indépendantisme, sinon, l’exercice du droit à l’autodétermination ? Et qu’est-ce que ce droit dans l’une de ses acceptions fondamentales, sinon la volonté de faire en sorte que les frontières de la nation coïncident avec celles d’un État? Et qu’est-ce cela sinon le nationalisme au sens le plus traditionnel de l’expression? La raison pour laquelle ces sécessionnistes sont réticents à parler de nationalisme s’explique aisément. Ils estiment que si l’indépendance est le résultat d’une démarche nationaliste venant d’un peuple sans État, ce peuple doit alors être un peuple « ethnique » et la conception ethnique de la nation doit être rejetée.  Le nationalisme semble s’appuyer sur une définition purement ethnique de la nation qui pratique l’exclusion de tous ceux qui ne sont pas comme « nous ». Mais le nationalisme peut en principe procéder d’une conception inclusive de la nation qui n’exclut pas les minorités se trouvant en son sein. La nation sans État, avons-nous dit, peut être polyethnique et pluriculturelle.

Une autre source de réticence servant à justifier l’abandon du mot ‘nationalisme’ provient de certains politiciens et intellectuels qui ne sont pas encore parvenus à composer avec leur propre passé colonial. En effet, s’il assumait pleinement ce passé, ils parviendraient à voir d’un bon œil les mouvements nationalistes qui sont parvenus à s’en affranchir. Les mouvements de libération nationale cherchant à s’affranchir du joug colonial sont des mouvements nationalistes.

Une troisième source de réticence à l’égard du nationalisme s’explique paradoxalement par une sorte de nationalisme méthodologique. Les intellectuels appartenant à des peuples souverains ne manifestent pas d’enthousiasme à l’égard des problématiques identitaires des peuples sans État, car cela ne correspond pas à leur cas. On observe cette indifférence surtout au sein des États-nations européens. L’Europe rassemble déjà une très grande variété de peuples. Les 27 États-nations qui la composent entraînent déjà une complexité immense. La tentation est grande alors d’ignorer les nations minoritaires corse, bretonne, alsacienne, catalane, basque, galicienne, flamande, tyrolienne, lapone, et féroéenne. Mais cette indifférence provient de la préoccupation unique à l’égard de son propre cas. On est seulement préoccupé par les enjeux entourant son propre État-nation, et cela seul explique déjà l’indifférence à l’égard de la situation des peuples sans État.

L’argument massue des anti-nationalistes renvoie cependant à l’existence de conflits majeurs prenant la forme d’une expression violente conduisant à la guerre, à des crimes contre l’humanité et au génocide. C’est la forme qu’a prise le nationalisme allemand au cœur de la 2e guerre mondiale. On comprendra aisément la réticence ainsi exprimée, mais il ne faut pas oublier que les victimes principales de cette violence formaient elles aussi des peuples. Il s’agissait de peuples qui avaient des droits collectifs à l’autodétermination, le droit au développement égal et le droit à la reconnaissance et à la solidarité venant des autres peuples. Aussi, si on tient effectivement à maîtriser les furies nationalistes, il faut se porter à la défense des droits des nations.

Les auteurs concernés s’en prennent constamment au nationalisme minoritaire. Or, ce sont les nationalismes d’État qui sont les plus souvent responsables des atrocités les plus grandes de ce monde, et non les nationalismes minoritaires. C’est l’État allemand qui a tenté d’exterminer le peuple juif. C’est l’État turc qui a voulu exterminer le peuple arménien et qui s’en prend maintenant au peuple kurde. C’est l’État belge qui est responsable de ce qui est arrivé au Congo. C’est l’État d’Israël qui opprime le peuple palestinien. C’est l’État Birman qui pourchasse sans relâche le peuple Rohingya.

Sans aller jusqu’à commettre l’irréparable, certains nationalismes d’État affichent une réelle intransigeance. C’est l’État espagnol via son tribunal constitutionnel qui s’est interposé en Catalogne pour bloquer le nouveau statut d’autonomie et c’est l’État canadien qui refuse de modifier sa constitution pour accommoder le Québec. Les doutes émis au sujet de la notion de peuple et la rigidité au sujet du droit à l’autodétermination ont en fin de compte une source commune. Tout cela s’explique par la crispation des États existants face aux réclamations légitimes des peuples minoritaires. C’est une position qui reste peu impressionnée par la résurgence de référendums d’autodétermination en Écosse (2014), en Catalogne (2017) dans le Kurdistan irakien (2017) et à Bougainville (2019).

Si j’ai choisi de conserver le terme « nationalisme », c’est cependant d’abord et avant tout parce que je crois qu’il peut être une force de mobilisation des peuples contre l’oligarchie apatride du 1%, au profit d’une théorie de la justice qui prendrait la forme d’un socialisme libéral ou d’une démocratie de propriétaires. J’ai donc été amené à me rapprocher sensiblement des positions adoptées par le philosophe Kai Nielsen. Voir à ce propos les entrevues que j’ai réalisées sur son site web.

Le nationalisme n’a pas de valeur intrinsèque, mais il n’a pas non plus qu’une valeur instrumentale explicable en vertu du rôle qu’il est susceptible de jouer pour l’avènement ou le renforcement de la démocratie ou de la justice sociale. J’ai déjà dit plus haut que sa valeur s’explique par des raisons liées au besoin qu’ont les peuples d’être reconnus. Les peuples souverains de facto ont besoin d’être reconnus par la communauté internationale pour exercer pleinement leurs prérogatives d’États souverains. De la même manière, les peuples sans État ont besoin d’être reconnus par les États souverains. N’empêche, le nationalisme peut aussi avoir pour vertu de devenir un instrument de combat contre le capitalisme sauvage. La gauche devrait en ce sens s’y intéresser.

Au moment d’écrire ces lignes, je l’ai presque terminé. Le manuscrit est trop volumineux pour que je me sente en mesure de le résumer. Il fait 400 pages à simple interligne et contient 650 notes de bas de page. J’ai l’impression de produire un ouvrage testamentaire, interrompu par les bombes pleuvant sur l’Ukraine, au moment où j’étais justement en train d’écrire sur le nationalisme des impérialismes économiques russe, chinois et américain.

Je termine ici cette autobiographie sommaire par une remarque qui peut faire office de bilan. J’ai sur l’un de mes murs une affiche laminée annonçant en polonais une pièce d’Hans Christian Andersen, La Reine des neiges. On y voit le visage d’un garçon (ou est-ce une fille?) dont le visage est caché par des coulisses de peinture mais avec une flamme rouge au fond de la gorge. La voici

J’y vois maintenant la flamme du Saint-Esprit (hihihi) qui au lieu de me surplomber la tête me restait au fond de la gorge. C’est une flamme qui depuis quelques années remonte. Après avoir habité mon corps tout entier, elle s’est logée dans ma tête donnant lieu à des rafales incessantes de mots. On dirait que je suis maintenant capable de la laisser planer parfois comme il se doit au-dessus de ma tête.

Je suis plus heureux que jamais je ne l’ai été. Je lis, j’écris, je promène la chienne, j’écoute de la musique. On rigole au souper en famille.  Mon prochain livre avance! Vu de l’extérieur, c’est une routine plate. Dans ma tête, ça brûle à pleins feux.

Autobiographie musicale

Pour rire, je dis souvent que j’ai raté ma carrière et que j’aurai dû être un disc-jockey au lieu de prof de philo. Je voudrais donc jouer un peu ici au DJ en prenant pour prétexte la rédaction d’une autobiographie de mélomane amateur.

TABLE DES MATIÈRES

LONGUES RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES

LES PREMIÈRES NOTES

DES RACINES ET DES AILES

RACINES ET LUMIÈRES FRANCOPHONES

DE NOUVEAUX COUPS DE CŒUR

LA MUSIQUE S’INSCRIT DANS LE TEMPS

LA MUSIQUE DANS L’ESPACE

COMPOSER OU INTERPRÉTER POUR COMMUNIER

CONCLUSIONS PROVISOIRES

LONGUES RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES

Depuis 2014, je mets en ligne à chaque dimanche matin des « pièces dominicales » sur mon compte Facebook. C’est une façon d’accomplir mon destin depuis toujours refoulé de DJ. À chaque dimanche, je trouve une occasion pour célébrer l’œuvre de quelqu’un, pour souligner un évènement ou exprimer une émotion. Par exemple, lorsque j’appris le décès de Radu Lupu, de Nicholas Angelich et de Gary Brooker, j’ai mis en ligne les pièces dominicales suivantes :

Pièce dominicale 1 : Radu Lupu (30 novembre 1945 – 17 avril 2022)
interprétant Franz Schubert – « Moments musicaux » Op. 94 D. 780: No.2 in A-Flat

Pièce dominicale 2 : Nicholas Angelich (14 décembre 1970 – 18 avril 2022)
et le Quatuor Ebène jouant César Franck – « Quintette pour piano » (extrait)

Pièce dominicale 3 : Gary Brooker (29 mai 1945 – 19 février 2022)
avec Procol Harum – « A Whiter Shade of Pale », en concert au Danemark en 2006

Avant de m’engager dans le récit de cette aventure, je voudrais partager quelques réflexions initiales. Je me suis tout d’abord posé la question : pourquoi tenter l’impossible en essayant de faire le tour de mes centaines (milliers?) de découvertes et préférences? Autre question subsidiaire : pourquoi raconter cette histoire alors qu’elle procède d’une trajectoire singulière parmi une infinité d’autres trajectoires possibles et qu’il est de toute façon impossible d’embrasser le tout de la musique? J’ai une bonne raison de le faire. Je sais bien qu’en un sens, ma perspective est parfaitement subjective et que d’autres, se livrant à un exercice similaire, pourraient produire des listes mutuellement exclusives. J’estime que nous pouvons quand même nous extirper, tous ensemble, du relativisme qui rabat tout à la dimension strictement personnelle. La musique ne se réduit pas à l’effet qu’elle peut produire aléatoirement chez l’un ou chez l’autre. C’est certes une affaire de goût, mais le bon goût et le mauvais goût existent. La musique, vocale ou instrumentale, ne doit pas être instrumentalisée au point de n’être rien de plus que l’occasion de se rappeler de nos histoires personnelles passées. Elle constitue une aventure, certes, mais sous la forme d’une sortie hors de soi, une communion avec d’autres mondes, venus d’ailleurs ou d’outre-tombe. Si je suis prêt à reconnaître que ma perspective est, en un certain sens, subjective; elle se distingue quand même du rappel nostalgique des expériences vécues dans ma vie personnelle.

Un seul et même astre peut être appréhendé par diverses images produites par les cent télescopes qui le visent. N’empêche, malgré nos vécus très différents et les impressions variées atteignant nos rétines lorsque nous regardons dans l’un de ces télescopes, une seule et même image apparait dans chaque télescope et elle témoigne vraiment de l’astre. Ensemble, les images contenues dans la centaine de télescopes peuvent être assez représentatives de l’astre, même si certaines de ses dimensions nous sont à jamais cachées ou obscures. Ces cent images sont autant de témoignages surplombant les millions d’expériences visuelles vécues différemment par les personnes qui les regardent.

Il faudrait que des experts en jazz, en musiques anciennes, classiques et contemporaines, en chansons, en musique du monde, en musiques de films, en musicals, en ethnomusicologie, etc., s’ajoutent à la mienne.  Et malgré tout, cela donnerait une carte du ciel brouillée et encore très imparfaite de l’espace céleste musical. Il y aurait plein de trous noirs, d’oublis majeurs.

Au fond, l’important est d’essayer de s’ouvrir à tout ce qui existe. Du moins est-ce ainsi que j’ai vécu mon rapport à la musique. J’ai passé un été complet à partager de la chanson africaine. Au tournant des années 80, j’avais une collection d’une centaine de disques consacrés exclusivement au New Wave allemand.  J’ai passé une bonne partie des années 1990 et 2000 à éplucher les revues françaises de musique classique auxquelles j’étais abonné (Classica, Répertoire, Le Monde de la Musique, Diapason). Ensemble, ces revues offraient une image cent fois plus précise de l’histoire de la musique. Elles formaient une sorte de télescope Hubble permettant d’apercevoir des constellations musicales jusqu’alors inconnues ou ignorées. J’achetais souvent les disques faisant l’unanimité au sein de ces revues, collectionnant les diapasons d’or et les 10 de Répertoire. Je faisais aussi venir via le distributeur Recommended Records, logé à Londres, des dizaines de disques de musique d’avant-garde actuelle. J’ai ainsi plongé mes tentacules à gauche et à droite avec une soif que je ne parvenais pas à étancher et avec l’envie folle d’embrasser tout, au risque de trop peu étreindre. J’ai ainsi eu très souvent une connaissance approximative des œuvres, des dates, des instruments, des répertoires et des compositeurs. Je ne lis pas les partitions, je ne joue d’aucun instrument et je ne maîtrise pas le vocabulaire musicologique. L’important est la communion vécue avec l’œuvre, et ce, même lorsque la prise de son est imparfaite. J’ai aussi toujours accordé plus d’importance à élargir ma discothèque avec des œuvres distinctes, qu’à accumuler plusieurs interprétations d’une seule et même œuvre.

Malgré ma volonté de ratisser large, des choix sont inévitablement survenus, des sélections sont intervenues et des exclusions ont été opérées. Des centaines de disques achetés n’ont pratiquement jamais été écoutés. Je ne lis presque jamais les livrets accompagnant les disques. Mes propensions à n’écouter que de la musique occidentale ont révélé leurs limites. Plus je m’ouvrais à des choses différentes, plus je constatais que je fonctionnais malgré tout à l’intérieur d’un certain périmètre géographique. Il faut bien admettre aussi que l’on navigue dans un univers d’hommes où la femme est trop souvent absente ou exclue. Ces déterminismes finissent par être très nombreux et ils contribuent à nous enfermer malgré la volonté que nous avons de nous décloisonner. Ils font naître des œillères, d’où l’idée que ma présentation n’offre au mieux qu’une perspective, parfois même biaisée.

Voici l’un de mes nombreux biais. Je privilégie la musique qui a une portée expressive, qui fait passer une émotion, qui a des vertus cathartiques, qui instaure un climat, qui est dépouillée et simplifiée au lieu d’être complexe et exigeante. Cela m’incite à négliger les œuvres dont le contenu est trop intellectualisé. J’ai donc eu tendance à m’éloigner progressivement de l’idéologie moderniste qui caractérise le 20e siècle européen. Ceci étant dit, j’y reviens sans cesse. Certaines œuvres jugées superficiellement comme rébarbatives sont souvent apprivoisées aisément lorsqu’elles prennent la forme d’une trame sonore de film. L’exemple le plus évident est la présence de Krzysztof
Penderecki dans les films de Stanley Kubrick. Certaines œuvres qui nous apparaissent comme très abstraites sont en fait souvent liées étroitement à une esthétique se rapprochant de l’expressionnisme allemand. D’autres œuvres doivent être écoutées un peu comme on regarde des installations, ayant en quelque sorte la vocation d’être placées dans un environnement spatial spécifique pour être correctement comprises.  Toutefois, puisque nous sommes fils et filles de notre époque et que nous menons souvent des vies trépidantes, on peut finir par exiger de la musique qu’elle soit apaisante. On ne rentre pas toujours du travail en voulant se faire bousculer par mille dissonances. 

Je voudrai lier mes découvertes à une trajectoire narrative et faire de cette présentation un récit d’expériences et non une énumération sous forme de liste. Ce n’est toutefois pas toujours facile, la tentation étant à chaque fois de m’arrêter, de compiler et de présenter sous forme de palmarès mes préférences. Je céderai à cette tentation surtout vers la fin. Il est aussi parfois inévitable d’ouvrir des parenthèses et de s’éloigner d’une approche temporelle strictement linéaire.

Autre décision que j’ai prise. Je ne mentionnerai pas certaines pièces évidentes. Il y a des succès que tout le monde connait. Il peut être lassant d’avoir à lire des propos convenus sur des œuvres archiconnues. Dans la mesure du possible, je ne ferai de telles références que si j’estime telle pièce mal comprise ou que je crois avoir quelque chose d’original à dire ou à montrer.

Autre remarque liminaire. La musique dite « classique » tend à disparaître de nos écrans radars. J’ai déjà à ce propos eu l’occasion avec d’autres de déplorer la fin de la chaîne culturelle à Radio-Canada. (Voir mon « De la chaîne culturelle à l’inculture déchaînée » paru dans le Devoir du 16 août 2007)

Il y aurait lieu de tenter de la réanimer et d’en démontrer la pertinence. Je le ferai un peu à l’occasion et de mon humble manière. J’ai d’ailleurs une collection imposante de disques médiévaux, renaissants, baroques, classiques, romantiques, modernistes et contemporains, mais il serait fastidieux et prétentieux de plonger ici dans cette exploration alors que quantité d’autres mélomanes, souvent professionnels, l’ont fait ou peuvent le faire cent fois mieux que moi. Je n’ai pas la prétention de croire que je puis être l’équivalent de musicologues chevronnés. La musique « classique » peut encore à notre époque être vivante, mais pour avoir quelque chose d’original à dire, il faudrait tourner sa langue plus que sept ou soixante-dix-sept fois. Je suis certes mélomane, mais amateur.

Il fut un temps où je suivais de près la musique dite contemporaine. J’assistais régulièrement aux concerts de la SMCQ, sous la direction de Walter Boudreau. Lors de ces soirées, Michel Gonneville agissait parfois un peu comme un maître de cérémonie. Me rappelant d’anciennes prestations de l’Infonie aux pavillons thématiques à Terre des Hommes, alors que Boudreau faisait des siennes avec Raoul (« tout est dans tout ») Duguay et 31 autres comparses musiciens, plusieurs portant des djellabas,

j’allais parfois entendre la SMCQ pour voir où le chef aux basquettes rouges en était. J’ai pu conclure qu’il n’avait rien perdu de sa fougue initiale lorsqu’il réalisa le 3 juin 2000 le projet grandiose de la Symphonie du millénaire : « Une œuvre collective de 19 compositeurs pour 333 musiciens, 2 000 carillonneurs, 15 clochers, grand orgue, un carillon de 56 cloches et deux camions de pompiers ». C’était une belle folie des grandeurs que celle qui consistait à mobiliser musiciens et compositeurs dans l’espace montréalais à partir de l’Oratoire Saint-Joseph, et à y faire carillonner la ville aux cent clochers. Il faut rendre hommage à ces pionniers de la musique d’ici, au Nouvel Ensemble Moderne de Lorraine Vaillancourt, à l’ECM de Véronique Lacroix et non seulement à la SMCQ de Boudreau qui ont fait et qui font encore des pieds et des mains, contre vent et marée, pour faire vivre un milieu culturel musical contemporain. Il faut rendre hommage à la revue Circuit sous la direction de Maxime Mckinley et au Centre canadien de musique sous la direction de Claire Marchand.

Dans la façon qu’ont certains de jouer la carte des grands compositeurs classiques contre la musique contemporaine, il y a une propension à rabattre le caquet, à faire tomber celui ou celle qui cherche à prendre son envol. Il est facile de se cantonner dans ce qui fait l’unanimité.  Même si ce n’est pas en soi très grave, il faut bien voir que c’est aussi souvent une façon de s’immuniser contre le changement. Il y a des compositeurs de grand talent qui, comme Serge Arcuri par exemple, ont une voix originale et qui sont trop souvent ignorés. Je mentionne son nom parce que j’ai déjà eu la chance et l’honneur de l’interviewer. Il est facile de déplorer le fait qu’un grand compositeur des siècles passés ait été méconnu à son époque alors que nous savons maintenant qu’il ne fallait pas l’ignorer, mais nous reproduisons souvent la même erreur en ignorant à notre tour de grands compositeurs toujours vivants. L’État devrait aussi se faire un devoir de rendre disponibles au grand public les œuvres complètes des compositeurs d’ici en les endisquant tous. Il faudrait qu’une Radio-Québec en assure ensuite la diffusion sur des ondes hertziennes.

Je ne vais toutefois explorer les avenues de la musique du XXe siècle qu’avec la plus grande parcimonie. Je m’incline devant ceux qui ont une connaissance intime de la musique vivante contemporaine. Il ne s’agit pas de fermeture mais d’ignorance, d’abord et avant tout. Je demeure ouvert à des transmutations nouvelles susceptibles de me faire changer de cap. J’y parvenais davantage lorsque je menais une vie de solitaire. Mais j’ai aussi et surtout le souci de penser la musique en termes d’enracinement. C’est l’un des leitmotivs qui risque d’être présent tout au long de ce modeste périple. Je suis de la génération qui a été envahie par la chanson populaire, et j’ai toujours voulu rechercher les musiques qui tentent de construire des ponts entre la musique dite savante et ce genre musical que l’on considère trop souvent comme un art mineur, voire un art pour les mineur.e.s ! Je dis cela tout en sachant fort bien que certaines musiques savantes sont cent fois plus enracinées que ces petites chansonnettes accessibles qui prennent toute la place des ondes pendant un jour, pour disparaître à tout jamais le jour suivant. Il n’en demeure pas moins que la chanson populaire va bien plus loin que les ritournelles de vedettes à paillettes, plus loin que le métal dur ou le rock gothique et plus loin que les musiciens, chanteurs ou chanteuses décédé.e.s à 27 ans.

Ce biais que j’ai en faveur de l’enracinement entre cependant en tension avec mon désir d’ouverture à l’égard de tout ce qui existe. L’esprit curieux de découverte que j’ai se heurte aux limites de ma propre facticité. Je vise toujours les cimes de l’universel et de l’intemporel, mais je me dois bien d’assumer ma présence éphémère et terre à terre dans le monde. Nous sommes tous tiraillés par ces deux exigences. Je ne fais pas exception à la règle.
 
Je suis un fervent admirateur de Toru Takemitsu, ce Debussy japonais du XXe siècle,
 
‪‪‪‪Tōru Takemitsu (1930-1996) – « Autumn » (1973)

‪‪‪Tōru Takemitsu – « In an autumn garden » 1/2 (1973-1979)

‪‪‪Tōru Takemitsu – « In an autumn garden » 2/2 (1973-1979)

Tōru Takemitsu – « How Slow the Wind » (1991)

‪‪Tōru Takemitsu – « And then I knew t’was wind » (1992)

Tōru Takemitsu – « Air » (1995))

 

mais aussi un admirateur de Takashi Yoshimatsu:

 

Takashi Yoshimatsu – « Twitter Birds Blog »

Takashi Yoshimatsu – « Kogetsu »

Takashi Yoshimatsu – « Symphony No. 1, Op. 40 – V. Rainbow: Moderato »

Takashi Yoshimatsu – « And Birds are still… »

Takashi Yoshimatsu – « Ode to Birds and Rainbow, Op. 60 » (Fujioka, BBC Philharmonic)

Takashi Yoshimatsu –  « Dream Coloured Mobile »

J’ai adoré entendre les Vêpres de la Vierge de Gilles Tremblay à l’Église de l’Immaculée Conception, qui proposait des enluminures d’instruments modernes à des vêpres d’inspiration ancienne.

J’ai été ébahi par la version de concert de l’opéra Saint-François d’Assise d’Olivier Messiaen Les figures iconiques représentées en arrière-fond exprimaient la foi chrétienne dans la résurrection des âmes.

Je suis capable d’accéder à de nombreuses élévations de ce genre, mais je suis sans cesse rappeler aussi à l’ordre, et bien forcé de reconnaître des racines et des appartenances. D’ailleurs, la musique ne se sort jamais vraiment de l’ethnicité. Ce n’est pas en s’en affranchissant qu’elle est en mesure de s’élever vers le ciel. Takemitsu est on ne peut plus japonais. Tremblay est on ne peut plus québécois. Messiaen est on ne peut plus français.

Ceci dit, les ponts entre la musique classique et la musique populaire ne sont pas faciles à construire. Dans la vaste majorité des cas, le rock ne se marrie pas bien à un ensemble classique et la musique classique, se voulant légère et accessible, est souvent de très mauvais goût. Mais les liens se sont multipliés avec le temps. Les musiciens modernistes se sont intéressés à la musique balinaise. Grâce à Jordi Savall et à l’Ensemble Hespérion XXI, la musique ancienne a renoué avec les musiques dites « ethniques » (notamment dans les deux disques Orient/Occident I et II ).

Jordi Savall Hesperion XXI – Orient Occident (Laili Djan)

Jordi Savall Hesperion XXI – Orient Occident (Sallatu Allah)

Jordi Savall Hesperion XXI – Concert de Jordi Savall « orient-occident » 5 novembre 2016

Avec les Routes de l’esclavage de 1444 à 1888, Savall est même allé jusqu’à présenter des chansons populaires des quatre coins du monde.

Applaudir cela est compatible avec le fait d’aller l’entendre aussi dans un concert d’œuvres de Louis Couperin avec Pierre Hantai au clavecin, à l’Église Saint Théodorite d’Uzès.

La musique européenne des XIXe et XXe siècles a de plus en plus souvent été relativisée comme n’étant qu’une parmi d’autres musiques du monde et qu’une par rapport à celles qui se jouaient à d’autres époques. Un ensemble comme l’Arpeggiata de Christina Pluhar nous a mis en contact avec la chanson populaire italienne du dix-septième siècle.

Athanasius Kircher – «Tarantella Napoletana», L’Arpeggiata –

Anonyme – « La Carpinese », Marco Beasley, L’Arpeggiata
Prends la pelle et ravive le feu,
Va chez ton amoureux passe deux heures dans les jeux. 
Si ta mère se fâche pour ton jeu
Dis lui que ton visage est rouge à cause du feu
Dis lui ce que tu veux, toute femme fait ce qu’elle veut
Le soleil brille lorsqu’il fait beau, tes seins resplendissent,
Femme galante, ta poitrine abrite deux poignards en argent.
Celui qui les touche, ma belle, devient un saint.
Et je les touche, moi, qui suis l’amant.
Nous irons sans doute au Paradis.
Dis-lui ce que tu veux, toute femme fait ce qu’elle veut

Stefano Landi – « A che più l’arco tendere », Tratto da « Homo fugit velut umbra », L’Arpeggiata, Marco Beasley
Pourquoi tendre ton arc, Amour, jamais assagi? Que me cherches tu encore, n’es-tu pas rassasié ? Regarde tomber drue la neige sur mes cheveux, et mes jours arriver désormais à leur terme. Donc, mon cher, soyez pour moi aimable, et j’en serai tout fier; appelez-moi vôtre, mais je ne serai pas votre amante Les amoureux soupirent ardents pour vous en demandant pitié: mes yeux ne font que vous regarder, et cela leur suffit. Ah! Pourquoi ne reviennent pas mes jeunes années, maintenant que sont au monde les fleurs de la beauté? Quelle magicienne peut offrir son aide à mes vœux? Pour que je voie renaître ma vie qui se termine ? Que dis-je ? Qui me répond? Ah! Je ne vois pas la vérité! Me noie et me confond la tempête dans mon esprit; me condamner, me pardonner… entre l’espoir et la crainte. Mais je m’abandonne tout entier entre tes mains, Amour.

Stefano Landi – «Passacaglia della vita», Marco Beasley, L’Arpeggiata
Tu te trompes en pensant que les années ne vont jamais finir. Il faut bien mourir
 La vie est un songe. Elle semble si douce, mais la joie est courte, il faut bien mourir. A rien ne sert la médecine, inutile est la quinine, l’on ne peut pas guérir. Il faut bien mourir. Rien ne valent les jérémiades, les menaces, les bravades, que le courage sait bien bâtir. Il faut bien mourir. Aucune bonne science, ne trouve les paroles pour calmer le désir. Il faut bien mourir. Il n’y a pas d’astuce pour défaire ce nœud, à rien ne sert de fuir, il faut bien mourir. C’est ainsi pour tout le monde. Le malin ne sait pas éviter ce coup bas. Il faut bien mourir. L’on meurt en chantant, l’on meurt en jouant la Cithare, ou la Musette. Mourir, il le faut. On meurt en dansant, en buvant, en mangeant. Avec cette charogne, mourir, il le faut. La Mort cruelle n’est fidèle à personne, et fait honte à tous. Mourir, il le faut. Pourtant, o délire, o grande folie, on croirait mentir. Mourir, il le faut. Jeunes, enfants, et tous les hommes en cendres doivent finir. Il faut bien mourir. Les sains, les malades, les courageux, les doux, ils doivent tous finir. Il faut bien mourir. Et lorsque tu n’y penses pas, dans ton sein, tout se termine. Il faut bien mourir. Si tu n’y songes pas, tu as perdu ta raison, tu es mort et tu peux dire: il faut bien mourir.

Stefano Landi – « Augellin » – Tratto da « Homo fugit velut umbra », L’Arpeggiata, Marco Beasley
Bel oiselet qui pourchasse toujours ton amour entre l’hêtre et le pin. Avec ton doux concert, tu rends plus forts par ton chant, mes pleurs. Mon Soleil trop fier, est bien trop altier, de ma grande douleur. Chloris la bien-aimée, Chloris la belle, me déteste, l’ingrate, cruelle et rétive à mes prières. Puisse-t-elle ne plus être si dure. Je mourrai si elle reste ainsi. Tais-toi, tais-toi, que toute douce, elle apporte ses baisers, mon aurore, à mes lèvres. Viens, oiseau, ne dédaigne pas composer un chant nouveau. De ton sein plein d’amour, montre toute entière, ta joie et mon bonheur.

Stefano Landi – « Canta la cicaleta » Tratto da « Homo fugit velut umbra », L’Arpeggiata, Marco Beasley

La petite cigale chante lorsque le soleil est le plus chaud, et meurt en chantant sans le savoir. Je chante et je vis, pourtant je sens mon cœur bien plus ardent qu’elle. Ainsi veut ma destinée. Si je pouvais mourir en chantant, je serais bienheureux. Orphée sait émouvoir le cruel Enfer. Il pleure, il prie et il soupire, et demande pitié au son de sa lyre: je pleure et je prie cette toute belle si cruelle, à l’amour trop rebelle. Ainsi veut ma destinée. Si je pouvais mourir en chantant, je serais bienheureux.

Stefano Landi – « T’amai gran tempo », Tratto da « Homo fugit velut umbra »,  L’Arpeggiata, Marco Beasley
Longtemps je t’ai aimée et j’ai demandé pitié. Tu m’as toujours trahi, femme infidèle. Va avec des nouveaux amants faire tes preuves, car je suis fatigué et j’ai trouvé ailleurs. Va maintenant ! Je ne te veux plus, car je suis fatigué et j’ai trouvé ailleurs. Déjà par là, au delà du Pô, le Merle est passé… Cours, cours le voir ! Mille fois je pleurais et tu riais. Mille fois je riais et tu pleurais. Ainsi, gracieuse, les amants les plus heureux tu moquais par tes jeux, tes rires et tes pleurs. Crie maintenant, je reste sourd, car je suis fatigué et j’ai trouvé ailleurs. Déjà par là, au delà du Pô le Merle est passé… Cours, cours le voir! Je t’ai été fidèle lorsque j’étais aimé. Je veux te quitter ici, si tu m’as trompé. Va poser tes pièges pour des nouveaux amants, je suis déjà libre et je n’entends pas le sifflet. Crève, maintenant, je ne te veux pas, car je suis fatigué et j’ai trouvé ailleurs. Déjà par là, au delà du Pô le Merle est passé… Cours, cours le voir! Si tu as envie de te poser des questions, regarde ton visage qui n’est plus le même. Maintenant tes lèvres dorées et tes cheveux d’argent me remplissent uniquement de repentir. Maintenant, non, je ne t’adorerai plus, car je suis fatigué et j’ai trouvé ailleurs. Déjà par là, au delà du Pô le Merle est passé… Cours, cours le voir!

Stefano Landi – «Amarillide», Tratto da « Homo fugit velut umbra », L’Arpeggiata, Marco Beasley
Amaryllis, ah! viens, je ne te prie ni ne t’invite pour que tes yeux sereins soient de réconfort au cœur blessé: ma prière est bien trop fière. A raison, j’en désespère. Viens au moins passer une heure, toute contente et toute béate; ici se lève l’Aurore écarlate, ici la terre est humide de rosée, ici passe une vague argentée, ici le vent parle d’Amour. Tu verras des berges sauvages, des bois fermés, des prairies ouvertes, des grottes ombragées, des plages tranquilles, des vallées en friche et des collines labourées. Que dirai-je de toutes ces fleurs, riches d’autant de parfums ? Que personne n’espère le bonheur, par la flèche brûlante d’Amour: sa mère elle-même a vécu et souffert par amour, et a vu naître son réconfort, d’un sanglier transpercé et mort.

Les compositeurs de tout temps ont voulu se rapprocher des folklores anciens. On en trouve des illustrations évidentes chez Bela Bartok

«Romanian Folk Dances», Zoltán Kocsis piano – Barnabás Kelemen violin.

et Luciano Berio
« Folk Songs », Cathy Berberian,

mais aussi parfois chez Johannes Brahms,

«Hungarian Dance no 1», Janos Sandor conducting Hungarian Philharmonic Orchestra, Bolshoï.

Franz Schubert,

« Hungarian Melody in B minor, D 817 », András Schiff,

Franz Liszt,

« Rhapsodie hongroise no 2 »

Antonin Dvorak,

«Slavonic Dance no 1», Seigi Ozawa et la Philharmonique de Vienne.

Isaac Albeniz,

« Asturias », John Williams

Joseph Canteloube,

«Chants’ d’Auvergne : Baïlèro», Anna Caterina Antonacci, soprano

Manuel de Falla

« Cancion » de Siete canciones populares espanolas, ‪Teresa Berganza et Gerald Moore.

Enrique Granados

« Oriental », Danzas españolas

Heitor Villa-Lobos

«Bachianas Brasileires No. 5», Kathleen Battle, Lynn Harrel, James Levine. Une interprétation extraordinaire de Kathleen Battle.

Komitas Vardapet‪

« Garun A»,

Mikis Theodorakis

«‪O Kyklos Tou Nerou» (Le Cycle De L’eau), Angélique Ionatos
Le cycle de l’eau

Chaque pluie apporte une musique
Ainsi se referme le cycle de l’eau
Dans lequel ma solitude fleurit.

Viens lorsque le jour s’en ira
dans les bras d’une mer
pleine de musique

Astor Piazzolla

«Libertango», YoYo Ma, Astor Piazzola.

Osvaldo Golijov

«Una Madre Comió Asado», Dawn Upshaw
Lyrics and Music: Trad. Sephardic song after Jeremiah’s Lamentations

And a mother roasted
and ate her cherished son: 

« Look at my eyes, mother.
I learned the law with them 

Look at my forehead, mother,
I wore the philacteries there 

Look at my mouth, mother:
I learned the law with it. » 

et

Traditionnelle «Mná na hÉireann (Women of Ireland)», Alan Stivell

De Brahms encore, on peut entendre l’écho de la vie populaire dans certaines de ses pièces chorales

« 49 Deutsche Volkslieder » et « 14 Volks-Kinderlieder »).

Et de Ravel

« Cinq mélodies populaires grecques », Karina Gauvin

Mahler résume à mes yeux toute la quintessence de son art dans les lieders qui constituent même parfois le point d’aboutissement de certaines de ses symphonies. Pour vous en convaincre, vous n’avez qu’à prêter l’oreille à ces œuvres-ci :

«Rückert-Lieder», « Ich bin der Welt abhanden gekommen », Claudio Abbado, Lucerne 2009,Magdalena Kozema
 
Me voilà coupé du monde,
Avec lequel j’ai perdu mon temps,
Il y a longtemps que je ne lui ai pas donné signe de vie !
Il doit penser que je suis mort !
Et il m’importe peu qu’il me croit mort
Je n’ai rien à redire à cela,
Car je suis bien mort pour le monde.
Je suis mort à son tourbillon,
Et me repose en un lieu tranquille
Je vis seul dans mon paradis,
Dans mon amour, dans mes chants.

«Lieder eines fahrenden Gesellen» ¼, Herbert Blomstedt PROMS 2010, Christian Gerhaher
Quand ma bien-aimée aura ses noces,
Ses noces joyeuses,
J’aurai mon jour de chagrin !
J’irai dans ma petite chambre,
Ma petite chambre sombre !
Je pleurerai sur ma bien-aimée,
Sur ma chère bien-aimée !

Petite fleur bleue ! Ne te dessèche pas !
Gentil petit oiseau !
Tu chantes au-dessus du pré vert.
Ah, que le monde est beau !
Cui-cui ! Cui-cui !

Ne chantez pas ! Ne fleurissez pas !
Le printemps est fini !
Tous les chants sont terminés maintenant !
La nuit quand je vais dormir,
Je pense à mon chagrin,
À mon chagrin

«Lieder eines fahrenden Gesellen»2/4 «Ging heut Morgen ubers Feld» Vaclav Neumann Hermann Prey
Ce matin, j’ai marché à travers les champs,
La rosée était encore accrochée à l’herbe ;
Le joyeux pinson me parlait :
« Eh, toi ! N’est-ce pas ? Quel beau matin ! N’est-ce pas ?
Toi ! Le monde ne sera-t-il pas beau ?
Cui-cui ! Beau et vif !
Comme le monde me plaît ! »

Et dans le champ les campanules
gaiement, ding-ding,
m’ont carillonné avec leurs clochettes
leur bonjour :
« Le monde ne sera-t-il pas beau ?
Ding-ding ! Il sera beau !
Comme le monde me plaît ! Holà ! »

Et alors, dans l’éclat du soleil,
le monde commença soudain à briller ;
tout a gagné son et couleur
dans l’éclat du soleil !
Fleur et oiseau, petit et grand !
« Bonjour, le monde n’est-il pas beau ?
Eh, toi! N’est-ce pas ? Un beau monde ! »

Mon bonheur commencera-t-il maintenant aussi ?
Non, non, ce à quoi je pense
Ne fleurira jamais !

« Symphonie No. 3 » 4e mouvement, « O mensch! Gibt acht ! » Nietzsche (extrait de Ainsi parlait Zarathoustra, Le chant de minuit) Leonard Bernstein Vienna Philharmonic, Christa Ludwig

Humain, écoute !
Que dit Minuit de sa voix grave?
«J’étais plongé dans le sommeil;
J’émergeai d’un rêve profond : –
L’univers est profond, profond,
Plus que le Jour ne l’imagine.
Profonde, certes, est sa douleur –
Mais plus profonde encore sa joie.
La douleur dit : «Passe et péris!» 
Mais la joie veut l’éternité! –
veut la profonde éternité! »

« Symphonie No. 3 » 5e mouvement, de Des Knaben Wunderhorn
Leonard Bernstein, Christa Ludwig Bimm, bamm, bimm, bamm,…
Il y avait trois anges qui chantaient une chanson douce,
Qui sonnait joyeusement dans le ciel.
Ils se réjouissaient gaiement ensemble
Que Pierre soit délivré des péchés.
Et quand le seigneur Jésus étant à table pour prendre
Le repas du soir avec ses douze disciples
Le seigneur Jésus dit : « Pourquoi te tiens-tu ici ?
Quand je te regarde, tu te mets à pleurer pour moi.
Tu ne dois pas pleurer comme cela ».
« Et je ne devrais pas pleurer, toi, Dieu si bon?
J’ai violé les dix commandements,
Je m’en vais et je pleure amèrement,
Oh, viens et aie pitié de moi. »
« Si tu as violé les dix commandements,
Agenouille-toi et prie Dieu !
Aime Dieu seulement en toute occasion,
Ainsi tu recevras la joie céleste ! »
La joie céleste, la cité bénie ;
La joie céleste, qui n’a plus de fin.
La joie céleste a été donnée à Pierre
Par Jésus et la béatitude à tous.

« Das Lied von der Erde » / Kaufmann · Abbado · Berliner Philharmoniker

Même la lourdeur apparente de la tétralogie de Wagner raconte une histoire digne du Seigneur des anneaux. Je l’aurai vu sur grand écran dans la mise en scène de Robert Lepage filmée à partir du Metropolitan opera. Je partage ici le début du 3e acte. Je verrai le dernier épisode en direct de Glasgow.

J’étais aussi dans les loges à l’Opéra de Montréal en 2017 pour voir Another Brick in the Wall, inspiré de l’album The Wall, du groupe Pink Floyd et son leader Roger Waters. La musique de Julien Bilodeau était parfaitement construite et intelligemment adaptée, tout juste suffisamment à distance de l’œuvre originale. Cette musique devrait être endisquée.

Kent Nagano, Pierre Boulez et l’Ensemble Modern apprivoiseront la musique magnifiquement échevelée de Frank Zappa.

Frank Zappa – « Sad Jane », First Movement, Kent Nagano

Frank Zappa – « The Perfect Stranger », Pierre Boulez

Frank Zappa – « Dog Breathe Variations », Ensemble Modern

Léo Ferré a fort injustement fustigé Pierre Boulez dans « Muss es sein ? Es muss sein ! » (Cela doit-il être? Cela est !) en écrivant :

« La Musique… La Musique…Où est-elle aujourd’hui ? La Musique se meurt Madame ! Penses-tu ! La Musique ? Tu la trouves à la Polytechnique, entre deux équations ma chère, avec Boulez dans sa boutique, un ministre à la boutonnière ».

C’est inutilement méchant à l’égard de ce grand esthète qu’était Boulez. En plus d’être un grand chef d’orchestre, notamment avec celui de Cleveland, (contrairement à Ferré qui était venu gesticuler maladroitement devant les membres de l’Orchestre Métropolitain), il était un compositeur construisant des objets musicaux dans l’espace. On peut s’en rendre compte quand même un peu quand on écoute les repiquages de ses œuvres dans la collection 20/21 de DG, et ce, même si cela s’entend assez mal dans un salon, à moins de jouir d’un appareil quadraphonique.

En même temps, dans la même chanson où il s’en prend injustement à Boulez, Ferré énonce à mes yeux une vérité profonde : « Dans la rue la Musique ! Music ? in the street ! La Musica ? nelle strade ! Beethoven strasse ! ».

Cette vérité se décline de mille et une façons : dans les flashmobs

Music ? in the street !
Queen – « We will rock you », Extrait

La Musica ? Nelle strade !

Antonio Vivaldi – « Les Quatre saisons », Extraits

Beethoven Strasse !

Ludwig Van Beethoven – « Symphonie no 9 », Hymne à la joie

La musique est dans la rue

dans la danse de Zorba le Grec

La musique est dans la rue à Broadway dans les Musicals sur la 42nd Street à Manhattan comme An American Utopia de David Byrne, que j’ai vu en 2019 à New York.

Janelle Monae « Hell You Talmbout »

 ou dans les chansons qui nous rendent nostalgiques du rêve américain, chantées par de très grands interprètes :

Stephen Sondheim (22 mars 1930 à New York et mort le 26 novembre 2021) – « Send in the Clowns », Barbara Streisand

Isn’t it rich?
Are we a pair?
Me here at last on the ground
You in mid-air
Send in the clowns
Isn’t it bliss?
Don’t you approve?
One who keeps tearing around
One who can’t move
Where are the clowns?
Send in the clowns
Just when I stopped
Opening doors
Finally knowing the one that I wanted was yours
Making my entrance again with my usual flair
Sure of my lines
Noone is there
Don’t you love a farce?
My fault, I fear
I thought that you’d want what I want
Sorry my dear
But where are the clowns?
Send in the clowns
Don’t bother
They’re here
Isn’t it rich?
Isn’t it queer?
Losing my timing this late
In my career
Where are the clowns?
There ought to be clowns
Well, maybe next year

Stephen Sondheim / Leonard Bernstein – « Somewhere », Barbara Streisand

There’s a place for us.
Somewhere a place for us.
Peace and quiet and open air
Wait for us somewhere.
There’s a time for us.
Some day a time for us.
Time together with time to spare,
Time to look, time to care.
Someday, somewhere.
We’ll find a new way of living.
We’ll find there’s a way of forgiving.
Somewhere.
There’s a place for us, a time and place for us.
Hold my hand and we’re halfway there.
Hold my hand and I’ll take you there.
Somehow, someday, somewhere.
We’ll find a new way of living.
We’ll find a way of forgiving.
Somewhere.
There’s a time for us, a time and place for us
Hold my hand and we’re halfway there
Hold my hand and I’ll take you there
Somehow, someday, somewhere, somewhere,
Somewhere.

Stephen Sondheim – « Being alive », par Adam Driver
Someone to hold you too close
Someone to hurt you too deep
Someone to sit in your chair
And ruin your sleep
Someone to need you too much
Someone to know you too well
Someone to pull you up short
To put you through hell
Someone you have to let in
Someone whose feelings you spare
Someone who, like it or not
Will want you to share
A little a lot
Someone to crowd you with love
Someone to force you to care
Someone to make you come through
Who’ll always be there
As frightened as you
Of being alive
Being alive
Being alive
Being alive
Somebody hold me too close
Somebody hurt me too deep
Somebody sit in my chair
And ruin my sleep
And make me aware
Of being alive
Being alive
Somebody need me too much
Somebody know me too well
Somebody pull me up short
And put me through hell
And give me support
For being alive
Make me alive
Make me alive
Make me confused
Mock me with praise
Let me be used
Vary my days
But alone
Is alone
Not alive
Somebody crowd me with love
Somebody force me to care
Somebody let come through
I’ll always be there
As frightened as you
To help us survive
Being alive
Being alive
Being alive

Burt Bacharach, Hal David – « The Windows of the World », Dionne Warwick

Ervin Drake – « It Was A Very Good Year », Frank Sinatra

On peut passer par toutes ces étapes pour s’élever ensuite aux grandes œuvres européennes de dévotion : celles de Mozart, de Bach, de Beethoven ou de Brahms.

Nietzsche a déjà écrit que sans la musique, la vie n’aurait aucun sens. C’est vrai sans doute au sens où cela permet de passer au travers des épreuves vécues. C’est vrai aussi au sens où cela humanise. Cela nous ralentit dans la course folle d’une carrière universitaire, logée à l’enseigne d’une institution qui nous impose de performer dans nos études, puis pour l’obtention d’un poste, et ensuite pour la promotion. En ce qui me concerne, je dois avouer que j’ai triché un peu. J’ai en effet passé la moitié de mon temps, de l’école secondaire (1967) au postdoctorat (1990), à écouter des disques. Mes élans furent considérablement ralentis pendant les trente années de carrière universitaire qui ont suivi. Parvenu à la retraite, cependant, tout remonte à la surface. Comme l’arbre sur la montagne dans le Zarathoustra de Nietzsche, j’attends le prochain coup de foudre.
Je retourne à mes amours anciennes, à mes débuts et premiers pas. Mais au moment où je me croyais désormais justifié à annoncer mes limites et à assumer la facticité de mes choix, quitte à refermer les portes pouvant me porter vers des oeuvres plus difficiles, voilà que s’ouvre à moi plus que jamais le XXe siècle musical. Décidément, ma trajectoire est un véritable trampoline. J’en ferai ici le bilan.

La musique donne aussi un sens à la vie au sens où on vit une sorte de transfiguration mystérieuse à l’écoute d’une pièce grandiose. Je n’ai jamais trop cherché à percer ce mystère. En racontant mon histoire de mélomane amateur, j’ai l’impression de retourner au pays des mille symbioses.

LES PREMIÈRES NOTES

La toute première pièce musicale ayant attiré mon attention est « Petite fleur » de Sydney Béchet. Composée en 1952, cette pièce instrumentale dans laquelle Béchet joue la pièce au saxophone soprano (et non à la clarinette, comme je l’ai toujours cru) a aussi été interprétée en chanson avec le texte suivant :

J’ai caché
Mieux que partout ailleurs
Au jardin de mon cœur
Une petite fleur
Cette fleur
Plus jolie qu’un bouquet
Elle garde en secret
Tous mes rêves d’enfant
L’amour de mes parents
Et tous ces clairs matins
Faits d’heureux souvenirs lointains
Quand la vie
Par moment me trahit
Tu restes mon bonheur
Petite fleur
Sur mes vingt ans
Je m’arrête un moment
Pour respirer
Ce parfum que j’ai tant aimé
Dans mon cœur
Tu fleuriras toujours
Au grand jardin d’amour
Petite fleur
Prends ce présent
Que j’ai toujours gardé
Même à vingt ans
Je ne l’avais jamais donné
N’aies pas peur
Cueillie au fond d’un cœur
Une petite fleur
Jamais ne meurt

La voici dans toute sa pureté originelle sans texte ajouté.

Je devais sans doute avoir trois ou quatre ans lorsque j’attirai l’attention de ma mère sur cette pièce qui jouait à la radio. Je me rappelle que ma mère avait été surprise et impressionnée de me voir remarquer ce morceau à un si jeune âge.

En 1965, alors que je n’avais que onze ans, j’avais déjà été marqué par le succès des Beatles débarquant au Shea Stadium de New York et au Ed Sullivan Show. Aussi, je portais un toupet qui me tombait sur le front et un chandail noir à col roulé. De passage sur la rue Sainte-Catherine avec mon père et ma mère, je vois soudainement à l’affiche du cinéma Parisien le film Help des Beatles. Ma mère comprit tout de suite que je voudrais le voir et elle m’y a accompagné. Elle savait comment entretenir mon jardin imaginaire. Je suis resté électrisé à mon siège tout au long de la projection. Il y avait dans les airs de ces « quatre garçons dans le vent » la respiration porteuse d’une joie de vivre perçant l’écran. Je n’accordais pas trop d’attention à l’appel à l’aide du texte accompagnant la chanson principale.

Beatles « You’ve got to hide your love away »

Un autre souvenir me revient de cette époque. Je devais bien avoir 14 ans. Je partais rejoindre mes parents au chalet de Pointe-Calumet avec mon oncle Paul dans sa Plymouth Valiant grise.

Certaines pièces jouant à la radio étaient, me semble-t-il, adaptées au trajet qui était le nôtre : un déplacement avec devant nous un ciel éblouissant de soleil et de nuages de fin d’été. J’ai à ce jour pu les retrouver :

Raymond Lefevre – « Soul Coaxing »

Bert Kaempfert – « That happy feeling »

Vince Guaraldi Trio – « Cast your fate to the wind »

The Tornadoes – « Telstar »

Wonderland  – « By Night »

Cela faisait suite au « Summer of love » de l’année précédente, 1967, que nous avions passé, mon cousin et moi, assis sur son balcon, à regarder de l’autre côté de la rue les deux sœurs Morielli, elles aussi assises sur leur balcon. Nous écoutions en boucle à la radio la déferlante des chansons venant autant du British invasion que de l’Amérique. Nous étions à l’époque de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles et de Flowers des Rolling Stones. Nous étions à l’époque de « Heroes and Villains » des Beach Boys.

« With A Little Help From My Friends »  Ringo & amis

« Ruby Tuesday » interprétée par Franco Battiato

Beach Boys – « Heroes and Villains »

Aux États-Unis, il y avait The Byrds ! Ils adaptèrent des chansons de Bob Dylan (« Mr Tambourine man », « My back pages ») et de Pete Seger (« Turn turn turn ») , mais ma pièce favorite demeure la moins connue « Lady Friend », un B-side. Je suppose. Je peux aussi avoir été influencé par cette version vidéo qui traduit bien l’époque des années 1960.

Nous sommes aussi à l’époque enchanteresse de la féérie nocturne des sorties en ville avec Petula Clark « Downtown » (1965) (la chanson préférée de Glenn Gould).

Pour en saisir toute la sève, il faut coupler « Downtown » avec des pièces du disque Hats (1989) du groupe Blue Nile (cet album est un pur bijou), dont « Downtown Lights », « Let’s go out tonight », mais surtout « Headlights on the parade »,

et les faire suivre de « Steppin’ out » (1982) de Joe Jackson, surtout dans cette version certes moins animée, mais bien plus profonde, lors d’un concert des Proms à Londres.

Cette version lente remet le texte à sa juste place. C’est une chanson d’amour.

J’achèterai mon premier disque chez le disquaire de la rue Bélanger. Ce sera le Bee Gees 1st.

Je me procurerai ensuite avec le même envoutement leurs trois albums subséquents : Horizontal, Idea et l’album double à pochette rouge Odessa. Je ne serai pas de la partie lorsque le monde entier se pâmera de les voir habités par l’univers disco de Saturday Night fever.

Mes préférences se logeront vite à l’enseigne de l’invasion britannique, au centre de laquelle se trouveront The Kinks avec « Sunny Afternoon » (1966) et « Waterloo Sunset » (1967).

C’est aussi le moment où la voix grave de Leonard Cohen commencera à résonner dans mon cœur. C’était le début de ma très grande aventure avec Lenny (nous avons été des millions à le vénérer). Ses dix premiers disques (incluant l’album Live songs de 1973) me sont entrés dans le corps pour ne jamais en ressortir.

Leonard Cohen- «Take this Waltz»

Leonard Cohen – «Avalanche»

Leonard Cohen – « Democracy »

Leonard Cohen – « Everybody knows »

Leonard Cohen – «If it be your will»

Leonard Cohen – « Tower of Song »

Leonard Cohen – « You want it darker »
If you are the dealer
I’m out of the game
If you are the healer
It means I’m broken and lame
If thine is the glory then
Mine must be the shame
You want it darker
We kill the flame

Magnified, sanctified
Be thy holy name
Vilified, crucified
In the human frame
A million candles burning
For the help that never came
You want it darker

Hineni, hineni
I’m ready, my Lord

There’s a lover in the story
But the story’s still the same
There’s a lullaby for suffering
And a paradox to blame
But it’s written in the scriptures
And it’s not some idle claim
You want it darker
We kill the flame

They’re lining up the prisoners
And the guards are taking aim
I struggled with some demons
They were middle-class and tame
I didn’t know I had permission
To murder and to maim
You want it darker

Hineni, hineni
I’m ready, my Lord

Magnified, sanctified
Be thy holy name
Vilified, crucified
In the human frame
A million candles burning
For the love that never came
You want it darker
We kill the flame

If you are the dealer
Let me out of the game
If you are the healer
I’m broken and lame
If thine is the glory
Mine must be the shame
You want it darker

Hineni, hineni
Hineni, hineni
I’m ready, my Lord

J’étais au concert Tower of Songs au Centre Bell le 6 novembre 2017 pour souligner le premier anniversaire de sa mort. Je ne l’aurai vu qu’une seule fois en concert et ce sera à Los Angeles. Ce n’est pas grave, car la présence de Cohen se vivait dans l’intimité de nos appartements.

Voici Damien Rice au concert Tower of Song interprétant « Famous Blue Raincoat ».

Ce fut l’un des moments les plus intimistes de cette soirée et le moment le plus profond et le plus bouleversant pour moi.

Mon été 1967 sera aussi marqué en partie par l’album double de l’écossais Donovan, « A Gift from a flower to a garden ». J’ai le souvenir de courtes piécettes sur des textes de Shakespeare, incluant « Little Boy in Corduroy ».

Je découvrirai aussi Tyranosaurus Rex (T-Rex) et le vibrato de la voix de Marc Bolan, qui nous plongeait dans le monde merveilleux de l’enfance. Sur la pochette de l’un de ses disques, on pouvait lire : « Inside the head of a woman there is a man; inside the head of a man there is a woman; but what wonders roam in the head of a child ». Nonobstant la vision hétéro datée de la phrase, les chansons du premier Bolan nous faisaient entrer dans un monde parallèle semblable à celui du Seigneur des anneaux.

Il est difficile de restituer la magie qui accompagnait cet été de 1967. J’ai longtemps cru par la suite que le passage à des époques plus difficiles constituait un recul provisoire, alors qu’en fait, c’est 1967 qui constituait une exception, une sorte d’alignement des astres que l’on ne retrouvera plus jamais par la suite. Ce qui ne veut pas dire que le meilleur de mes découvertes musicales n’était pas à venir. Au contraire, plus on verse dans le désespoir, la désillusion ou la lucidité, plus les artistes brillent de toute leur incandescence, un peu comme les étoiles le font juste avant de sombrer dans un vaste trou noir.

Je comprendrai seulement plus tard que mes appartenances musicales étaient davantage celles qui prirent naissance l’année suivante. De l’été 1967, je suis directement passé à l’automne 1968. J’avais alors 14 ans. Je découvris un miracle musical qui aura marqué toute ma vie : l’album Shine on brightly, du groupe Procol Harum. Le disque entier est envoutant, mais il y a cette longue pièce de 18 minutes, « In Held twas in I », habitée par une interrogation existentielle bouleversante et transfiguratrice. Je l’aurai écoutée cent fois dans l’obscurité, « évaché » sur le sofa dans le salon familial.

Je découvris à la même époque Simon & Garfunkel. Ce fut tout d’abord « Scarborough Fair ». Puis Bookends, pour « Old Friends » et « America ».

Plus tard, Simon écrira une chanson essentielle qui en dit long sur l’Amérique : « An American Tune ».

J’entrai dans l’hiver du début de 1969 avec le deuxième disque du groupe de Band, retenant tout particulièrement « The Night they drove Old Dixie down » et « Whispering Pines », que j’associe à l’atmosphère du Mother Earth, ce bar café du Vieux-Montréal où j’aboutissais parfois en fin de semaine. Robbie Robertson, leur principal compositeur, était canadien. Leurs chansons enracinées semblent issues du 19e siècle nord-américain. Le groupe lui-même semble être tout droit sorti de cette époque.

« The night they drove old dixie down »

« Whispering Pines »

C’est l’époque présente aussi, par exemple, dans le film Gangs of New York, de Martin Scorsese. Ce réalisateur fera d’ailleurs un film documentaire sur le groupe (The Last Waltz, 1978). Parmi leurs autres faits d’armes, mentionnons qu’ils furent pendant une certaine période les musiciens accompagnant Bob Dylan dans ses tournées.

Bien au-delà de la seule chanson militante et engagée, Dylan (Robert Zimmerman) est le créateur de l’album double Blonde on Blonde (1966) incluant notamment « Sad Eyes Lady of the Low Lands ». Mis à part ce merveilleux disque, mes préférences vont pour Desire (1975) et Street Legal (1978), tous les deux flanqués et suivis de près par Blood on the tracks (1974) et Slow train coming (1979). Je crois que Dylan était alors à son apogée. Je dis cela, mais c’est peut-être parce que c’est l’époque où je le suivais de plus près… à moins que je l’aie suivi de plus près parce qu’il était à son apogée?

« Sad Eyes Lady of the Low Lands »

«Tangled Up in Blue »

« Sara »

« No time to think »

« Slow Train »

Depuis 2019 toutes les pièces de Dylan sont enfin disponibles sur youtube dans les versions originales studio.

2020 est l’année où Dylan fait paraître son 39e disque, 8 ans après « The Tempest », en 2012, qui était le précédent disque de pièces originales. Il avait entretemps produit trois disques contenant des versions nouvelles de pièces initialement interprétées par Frank Sinatra.

Le titre du nouveau disque est sans doute une citation d’une vieille chanson de Jimmy Rogers datée de 1929 ( « My Rough and Rowdy Days »). Le disque est traversé par plusieurs citations de pièces anciennes, de la littérature, du cinéma mais surtout de la chanson, d’où probablement le jukebox sur la couverture.

Trois pièces ressortent du lot: « I contain multitudes », « Key West » et « Murder most Foul ». La première pose la question de son identité. Elle est multiple. Il se sent proche des deux ennemis d’une vendetta, il est un homme aux humeurs variées, il pourrait peindre des nus ou des paysages, il porte en lui cette jeunesse qu’il ne peut plus fréquenter, il est à la fois Anne Frank, Indiana Jones et les Rolling Stones, il conduit des bolides et mange du fast food, joue du Beethoven ou bien du Chopin, il contient des multitudes.

À être tout cela à la fois, porteur comme un vieux jukebox de mille chansons, risquant de se perdre dans les chansons des autres, il faut se rendre à Key West pour se retrouver soi-même. Si vous perdez votre esprit, vous le retrouverez ici. Key West est la clé pour accéder à l’immortalité. La Quête de Key West (Quest ?) se fait sur l’autoroute en écoutant la radio rapporter l’assassinat du président McKinley en 1901.

Pour compléter, la pièce de résistance est « Murder most Foul » (un meurtre horrible), une citation de Shakespeare (Hamlet) dont le point de départ est l’assassinat de John F Kennedy, un évènement qui semble avoir très profondément marqué l’auteur. La pièce a été publiée séparément et même si elle est la plus longue pièce de Dylan jamais écrite, elle est la première à atteindre la première place au palmarès Billboard. La chanson est parsemée de références, de titres, comme un collage d’images qui s’empilent et qu’il énumère comme s’il était habité par l’urgence de tout rapporter et de ne rien oublier de ce qui a pu marquer l’imaginaire américain de l’époque, pour se rappeler tout ce qu’il a vécu et qui le constitue. La pensée vagabonde puis revient en captant quelques secondes de l’épisode tragique. La pièce culmine avec l’image de demandes diverses (des re-Kwests?) faites à Wolfman Jack, un disc jockey animateur de radio qui peut vous faire jouer les pièces que vous lui demandez. Au terme de l’énumération, il demande à l’animateur de jouer « Murder Most Foul ». Dylan lui-même se voit désormais n’être que l’une de ces voix multiples, un élément de la multitude.

Est-ce un disque testamentaire? On y trouve en tout cas également la pièce « Black Rider » sous la forme d’un dialogue avec la mort.

Bob Dylan – « Murder Most Foul »

Twas a dark day in Dallas, November ’63
A day that will live on in infamy
President Kennedy was a-ridin’ high
Good day to be livin’ and a good day to die
Being led to the slaughter like a sacrificial lamb
He said, « Wait a minute, boys, you know who I am? »
« Of course we do, we know who you are »
Then they blew off his head while he was still in the car
Shot down like a dog in broad daylight
Was a matter of timing and the timing was right
You gotta pay debts, we’ve come to collect
We’re gonna kill you with hatred, without any respect
We’ll mock you and shock you and we’ll put it in your face
We’ve already got someone here to take your place
The day they blew out the brains of the king
Thousands were watching, no one saw a thing
It happened so quickly, so quick, by surprise
Right there in front of everyone’s eyes
Greatest magic trick ever under the sun
Perfectly executed, skillfully done
Wolfman, oh wolfman, oh wolfman howl
Rub-a-dub-dub, it’s a murder most foul
Hush, little children, you’ll understand
The Beatles are comin’, they’re gonna hold your hand
Slide down the banister, go get your coat
Ferry ‘cross the Mersey and go for the throat
There’s three bums comin’ all dressed in rags
Pick up the pieces and lower the flags
I’m going to Woodstock, it’s the Aquarian Age
Then I’ll go to Altamont and sit near the stage
Put your head out the window, let the good times roll
There’s a party going on behind the Grassy Knoll
Stack up the bricks, pour the cement
Don’t say Dallas don’t love you, Mr. President
Put your foot in the tank and step on the gas
Try to make it to the triple underpass
Blackface singer, whiteface clown
Better not show your faces after the sun goes down
Up in the red light district, they’ve got cop on the beat
Living in a nightmare on Elm Street
When you’re down in Deep Ellum, put your money in your shoe
Don’t ask what your country can do for you
Cash on the ballot, money to burn
Dealey Plaza, make a left-hand turn
I’m going down to the crossroads, gonna flag a ride
The place where faith, hope, and charity died
Shoot him while he runs, boy
Shoot him while you can
See if you can shoot the invisible man
Goodbye, Charlie
Goodbye, Uncle Sam
Frankly, my Scarlet, I don’t give a damn
What is the truth, and where did it go?
Ask Oswald and Ruby, they oughta know
« Shut your mouth,  » said the wise old owl
Business is business, and it’s a murder most foul
Tommy, can you hear me?
I’m the Acid Queen
I’m riding in a long, black Lincoln limousine
Riding in the backseat next to my wife
Heading straight on in to the afterlife
I’m leaning to the left, got my head in her lap
Hold on, I’ve been led into some kind of a trap
Where we ask no quarter, and no quarter do we give
We’re right down the street from the street where you live
They mutilated his body, and they took out his brain
What more could they do?
They piled on the pain
But his soul’s not there where it was supposed to be at
For the last fifty years they’ve been searchin’ for that
Freedom, oh freedom
Freedom above me
I hate to tell you, mister, but only dead men are free
Send me some lovin’, tell me no lies
Throw the gun in the gutter and walk on by
Wake up, little Suzie, let’s go for a drive
Cross the Trinity River, let’s keep hope alive
Turn the radio on, don’t touch the dials
Parkland hospital, only six more miles
You got me dizzy, Miss Lizzy
You filled me with lead
That magic bullet of yours has gone to my head
I’m just a patsy like Patsy Cline
Never shot anyone from in front or behind
I’ve blood in my eye, got blood in my ear
I’m never gonna make it to the new frontier
Zapruder’s film I’ve seen that before
Seen it 33 times, maybe more
It’s vile and deceitful
It’s cruel and it’s mean
Ugliest thing that you ever have seen
They killed him once and they killed him twice
Killed him like a human sacrifice
The day that they killed him, someone said to me, « Son
The age of the Antichrist has just only begun »
Air Force One coming in through the gate
Johnson sworn in at 2:38
Let me know when you decide to thrown in the towel
It is what it is, and it’s murder most foul
What’s new, pussycat?
What’d I say?
I said the soul of a nation been torn away
And it’s beginning to go into a slow decay
And that it’s 36 hours past Judgment Day
Wolfman Jack, he’s speaking in tongues
He’s going on and on at the top of his lungs
Play me a song, Mr. Wolfman Jack
Play it for me in my long Cadillac
Play me that « Only the Good Die Young »
Take me to the place Tom Dooley was hung
Play « St. James Infirmary » and « The Port of King James »
If you want to remember, you better write down the names
Play Etta James, too
Play « I’d Rather Go Blind »
Play it for the man with the telepathic mind
Play John Lee Hooker
Play « Scratch My Back »
Play it for that strip club owner named Jack
Guitar Slim going down slow
Play it for me and for Marilyn Monroe
Play « Please Don’t Let Me Be Misunderstood »
Play it for the First Lady, she ain’t feeling any good
Play Don Henley
Play Glenn Frey
Take it to the limit and let it go by
Play it for Karl Wirsum, too
Looking far, far away at Down Gallow Avenue
Play tragedy, play « Twilight Time »
Take me back to Tulsa to the scene of the crime
Play another one and « Another One Bites the Dust »
Play « The Old Rugged Cross » and « In God We Trust »
Ride the pink horse down that long, lonesome road
Stand there and wait for his head to explode
Play « Mystery Train » for Mr. Mystery
The man who fell down dead like a rootless tree
Play it for the Reverend
Play it for the Pastor
Play it for the dog that got no master
Play Oscar Peterson
Play Stan Getz
Play « Blue Sky »
Play Dickey Betts
Play Hot Pepper, Thelonious Monk
Charlie Parker and all that junk
All that junk and « All That Jazz »
Play something for the Birdman of Alcatraz
Play Buster Keaton
Play Harold Lloyd
Play Bugsy Siegel
Play Pretty Boy Floyd
Play the numbers
Play the odds
Play « Cry Me A River » for the Lord of the gods
Play Number 9
Play Number 6
Play it for Lindsey and Stevie Nicks
Play Nat King Cole
Play « Nature Boy »
Play « Down In The Boondocks » for Terry Malloy
Play « It Happened One Night » and « One Night of Sin »
There’s 12 Million souls that are listening in
Play « Merchant to Venice »
Play « Merchants of Death »
Play « Stella by Starlight » for Lady Macbeth
Don’t worry, Mr. President
Help’s on the way
Your brothers are coming, there’ll be hell to pay
Brothers? What brothers? What’s this about hell?
Tell them, « We’re waiting, keep coming »
We’ll get them as well
Love Field is where his plane touched down
But it never did get back up off the ground
Was a hard act to follow, second to none
They killed him on the altar of the rising sun
Play « Misty » for me and « That Old Devil Moon »
Play « Anything Goes » and « Memphis in June »
Play « Lonely At the Top » and « Lonely Are the Brave »
Play it for Houdini spinning around his grave
Play Jelly Roll Morton
Play « Lucille »
Play « Deep In a Dream »
And play « Driving Wheel »
Play « Moonlight Sonata » in F-sharp
And « A Key to the Highway » for the king on the harp
Play « Marching Through Georgia » and « Dumbaroton’s Drums »
Play darkness and death will come when it comes
Play « Love Me Or Leave Me » by the great Bud Powell
Play « The Blood-stained Banner »
Play « Murder Most Foul »

L’année 1969 se caractérisa par l’arrivée sur les ondes hertziennes de CHOM FM dont mes animateurs préférés furent Doug Pringle et Earl Jive. Une magie s’emparait toujours de la radio quand ils arrivaient en onde. Ils sont probablement à eux deux responsables de l’éducation musicale d’un très grand nombre de Québécois francophones et cela explique peut-être l’accueil fait ici à des groupes avant-gardistes comme Genesis, Gentle Giant et Jethro Tull. Pendant combien d’heures les ai-je écoutés dans le noir le soir sur ma radio stéréo ? « When the night comes the signals grow on radios…»

Les Beatles, maîtres du monde de la chanson pop, m’avaient déjà ébloui avec « Eleanor Rigby », « Penny Lane » et « Accross the Universe ». Comment était-ce possible d’élever leur musique encore d’un cran? Le 28 octobre 1969, à l’ouverture de la station de radio de CHOM-FM, Pringle fit jouer « Here comes the sun », composée par George Harrison. C’est la pièce qui ouvre la face B de l’album vinyle Abbey Road, un album qui venait juste d’être disponible sur les bacs de disquaires le 1er octobre précédent et dont les points culminants sont « Because » composée par John Lennon, et « Golden Slumbers », composée par Paul McCartney.

Beatles – « Eleanor Rigby »

Beatles – « Penny Lane »

John Lennon – «Accross the universe», Choir! Choir! Choir! avec Rufus Wainwright + 1500 chanteurs et chanteuses
Words are flowing out
Like endless rain into a paper cup
They slither while they pass
They slip away across the universe
Pools of sorrow, waves of joy
Are drifting through my opened mind
Possessing and caressing me
Jai Guru Deva, Om
Nothing’s gonna change my world
Nothing’s gonna change my world
Nothing’s gonna change my world
Nothing’s gonna change my world
Images of broken light
Which dance before me like a million eyes
They call me on and on across the universe
Thoughts meander like a restless wind inside a letter box
They tumble blindly as they make their way across the universe
Jai Guru Deva, Om
Nothing’s gonna change my world
Nothing’s gonna change my world
Nothing’s gonna change my world
Nothing’s gonna change my world
Sounds of laughter, shades of life
Are ringing through my open ears
Inciting and inviting me
Limitless, undying love
Which shines around me like a million suns
It calls me on and on across the universe
Jai Guru Deva, Om
Nothing’s gonna change my world

Beatles – « Here comes the sun »

Beatles – « Because »

Beatles – « Golden Slumbers »

De l’avis de plusieurs, le plus bel album solo des membres du groupe après leur dissolution en 1969 est All Things must Pass de George Harrison. En plus de la pièce titre, on y trouve notamment « Beware of Darkness », « Isn’t it a Pity » et « While my Guitar Gently Weeps » :

George Harrison – « All things must Pass »

George Harrison – « Beware of Darkness »

George Harrison – « Isn’t it a Pity »

George Harrison – « While my Guitar Gently Weeps »

Je découvris aussi grâce à Pringle ce disque inclassable, habité par une atmosphère insolite et onirique, The Hangman’s Beautiful daughter (1968), du groupe Incredible String Band (ISB). Je me procurerai d’ailleurs par la suite tous leurs disques. Je fus confirmé dans mon appréciation quand Pringle affirma lui-même quelques années plus tard que cet album des ISB était un grand disque très en avant sur son temps. C’est un album à écouter entre la fin du mois d’octobre à l’Halloween (« Witches hat ») jusqu’au début de l’hiver (« A Very Cellular Song »).

ISB – « Witches Hat »

ISB – « A Very Cellular Song »

J’ai vu ISB dans un concert au sud de Londres en 1982. Je me rappelle avoir pris un gros taxi noir à la sortie du concert qui devait me conduire à la station Paddington en vitesse pour prendre le dernier train en direction d’Oxford où je séjournais. Au moment où j’accédais à mon siège, le train partait. Oui, il y eut aussi les albums Wee Tam et The Big Huge. Aussi Changing Horses, l’album double U  et Liquid Acrobat as regards the Air.

L’écossais Robin Williamson est l’un des deux leaders du groupe (avec Mike Heron). Plus tard, il fera une carrière solo. L’album « Myrrh » (1972) est mon disque préféré de Williamson.

Robin Williamson – « Strings in the Earth and Air »
Strings in the earth and the air
Make music sweet
Strings by the river
Where the willows meet
There’s music along the river
For love wanders there
Pale flowers on his mantle
Dark leaves on his hair
All softly straying
With head to the music bent
And fingers playing
Upon an instrument
Twilight turns from amethyst
To deep and deeper blue
Lamps light with a pale green glow
The trees of the avenue
The old piano plays an air
Sedate and slow and gay
She bends upon the yellow keys
Her head inclines this way
Shy thoughts and grave wide eyes
And hands that wander as they list
Twilight turns a darker blue
With lights of amethyst.

Robin Williamson – « Sandy Land »

The wheels roll on and on into the older west
Seeking for sleep and you found no rest
Old genetic train is railed to the ground
It keeps your smiles turned down
Dandelion compass and the bible and pin
Seen some seasick sailors since the origin
You may sift your bread you can save your bran
Its hard to make a living on sandy land
The map of human theatre
Its incomplete
Favourite parts are broken hearts and poison
Sweet
Here grins the villain in the smartest car
The hero in the mask of bone
Everyone prompting behind the scenes
For their reasons unknown
The map of human theatre
Its filled with roads
But favourite routes are concrete boots
And overloads.

La chanson « Cold Harbour » est probablement la pièce la plus personnelle et expressive qu’il n’ait jamais écrite. 

Robin Williamson – « Cold Harbour »
Please never name yourself to me
Enough lies we see
Even the moonlight
Come rest, rest awhile beneath the shade
Of all the beauty you have made
And shared with me
You are my pride
To think I once though you had died
In cold harbour
It seems there will be no more goodbyes
For you and I
Dearest companions
There’s time to wipe away what went before
To give away what you have stored
And moor no more moor no more
In cold harbour
It seems there will be no journey’s end
For you and I
Dearest companions
Mother and I we have been singing all we can
I know that you will understand
You can be so strong and kind
No one will be left behind
When we leave
Cold harbour
Cold harbour
Hard hard haven.

Il se destinera plus tard au folklore écossais, ce qui deviendra sa marque de commerce. La pièce inaugurale de ce retour aux sources est « These Islands Green ». Williamson aboutira même chez ECM New Series. J’ai vu Williamson à Montréal, dans les années 1990s. Après avoir interprété une pièce connue (« Koeaddi there », de l’album Hangman, j’ai lancé un bravo au travers des applaudissements nourris qui le fit réagir.

« These Islands Green »

1969, c’est aussi l’année de publication de On the Treshold of a Dream, des Moody Blues. Je découvrirai ainsi par la suite leur précédent Days of Future Past (1967) et le subséquent To our Children’s Children’s Children (1969).

Moody Blues – « Never Comes The Day », « Lazy Day » – « Are You Sitting Comfortably? »

1969, c’est aussi l’année de parution du premier album de Crosby, Stills and Nash. On confond trop souvent l’époque Hippies avec une mode. C’était pour tous ceux qui ont vécu de près ou de loin cette époque une façon de se réenraciner. En témoigne, l’album Déjà vu paru l’année suivante.

Crosby, Stills, Nash & Young – « Carry On »

Ils étaient alors accompagnés de Neil Young, un auteur compositeur lui-même enraciné dans l’Ouest canadien. Il en va de même pour Joni Mitchell qui en plus de composer le chef d’œuvre « Both Sides Now », a su mieux que personne restituer l’ambiance de Woodstock dans une chanson reprise mille fois par la suite.

« Woodstock »

I came upon a child of God
He was walking along the road
And I asked him where are you going
And this he told me
I’m going on down to Yasgur’s farm *
I’m going to join in a rock ‘n’ roll band
I’m going to camp out on the land
I’m going to try an’ get my soul free

We are stardust
We are golden
And we’ve got to get ourselves
Back to the garden

Then can I walk beside you
I have come here to lose the smog
And I feel to be a cog in something turning
Well maybe it is just the time of year
Or maybe it’s the time of man
I don’t know who I am
But you know life is for learning

We are stardust
We are golden
And we’ve got to get ourselves
Back to the garden

By the time we got to Woodstock
We were half a million strong
And everywhere there was song and celebration
And I dreamed I saw the bombers
Riding shotgun in the sky
And they were turning into butterflies
Above our nation

We are stardust
Billion year old carbon
We are golden
Caught in the devil’s bargain
And we’ve got to get ourselves
back to the garden

Il y a des chansons comme ça qui portent sur elles tout le poids d’une époque. Écoutez maintenant « Both Sides Now » :

Rows and flows of angel hair
And ice cream castles in the air
And feather canyons everywhere
Looked at clouds that way
But now they only block the sun
They rain and they snow on everyone
So many things I would have done
But clouds got in my way
I’ve looked at clouds from both sides now
From up and down and still somehow
It’s cloud illusions I recall
I really don’t know clouds at all
Moons and Junes and Ferris wheels
The dizzy dancing way that you feel
As every fairy tale comes real
I’ve looked at love that way
But now it’s just another show
And you leave ’em laughing when you go
And if you care, don’t let them know
Don’t give yourself away
I’ve looked at love from both sides now
From give and take and still somehow
It’s love’s illusions that I recall
I really don’t know love
Really don’t know love at all
Tears and fears and feeling proud
To say, « I love you » right out loud
Dreams and schemes and circus crowds
I’ve looked at life that way
Oh, but now old friends they’re acting strange
And they shake their heads and they tell me that I’ve changed
Well something’s lost, but something’s gained
In living every day
I’ve looked at life from both sides now
From win and lose and still somehow
It’s life’s illusions I recall
I really don’t know life at all
It’s life’s illusions that I recall
I really don’t know life
I really don’t know life at all

Il y a des chansons comme ça qui ont un caractère intemporel.

Voici une autre pièce d’elle :

Joni Mitchell –  « River »

J’ai trois disques d’automne de prédilection. J’ai mentionné plus haut The Hangman’s Beautiful Daughter. J’en mentionnerai un autre plus loin. Mais en 1969, je découvre Happy Sad de Tim Buckley. On y trouve la pièce insupportablement triste « Dream Letter » écrite à l’intention de son fils Jeff qu’il ne verra pratiquement jamais et qui connaîtra le même destin tragique que lui, mais aussi et surtout « Love from Room 109 at the Islander (on pacific coast highway) » qui nous plonge dans le climat de la côte Ouest. La contrebasse et le vibraphone sont là pour créer un climat de rentrée en soi.

« Love from Room 109 at the Islander (on pacific coast highway) »

Rappelons qu’en 1967, Buckley disait dans la chanson « Goodbye hello » une sorte d’au revoir à l’Amérique pour dire bonjour au monde entier. La même année, les Beatles créaient une chanson intitulée « Hello Goodbye », qui adoptait une perspective inverse, puisqu’ils jouissaient d’une popularité nouvelle immense aux États-Unis.

C’était aussi l’époque de Jefferson Airplane et de leur disque Crown of Creation (1968) dont je retenais surtout la chanson « Lather » et la voix sublime de Grace Slick.

« Lather »

Le même hiver j’ai souvenir d’être allé voir avec un ami de l’époque, Brian Ross, le film More avec la musique de Pink Floyd (1969).

Je ne crois pas pouvoir trouver les mots pour décrire l’enchantement produit par les climats nocturnes psychédéliques et insolites de tous ces disques qui nous propulsaient en plein hiver dans des expériences étranges, oniriques, que pour ma part, je n’attrapais qu’à distance, mais sans distanciation.

Odyssey and Oracle du groupe The Zombies m’ouvrira toutes grandes les fenêtres du printemps suivant. La chanson « Care of cell 44 », référant à une chanson de libération de prison, correspondait à la libération ressentie à la sortie de l’hiver. Le mellotron évoquait le soleil. La chanson à la toute fin du disque « Time of the Season » annonçait le début de l’été.

Je m’étais procuré cet album en me fiant au propos du musicien Al Cooper sur la pochette qui décrivait le disque comme « A rose in a garden of weed». Le temps passant, le disque a été supplanté par plusieurs autres comme symbole de l’arrivée du printemps. Désormais, c’est Music of a Thousand Springs du compositeur chinois David Mingyue Liang qui trône en première place dans mon palmarès printanier.

DES RACINES ET DES AILES

Est-ce au printemps de 1969 que je m’étais procuré un « Best of » de Ravel ? J’ai par la suite ouvert à chaque printemps la fenêtre du sous-sol pour humer la brise printanière en écoutant sa Pavane pour une infante défunte. Ravel deviendra vite mon compositeur préféré.

Je passerai ensuite à Tzigane, au Menuet antique, aux Jeux d’eau, à la Sonatine, au Tombeau de Couperin, puis à Ma mère l’Oye et même aux Cinq mélodies populaires grecques. Bientôt je serai marqué par l’œuvre de piano, interprétée par Samson François sur EMI, conférant à cette musique une atmosphère de féérie nocturne, un ton onirique, une vision hallucinée atteignant des sommets dans Gaspard de la nuit. Je reste aussi à jamais marqué par son quatuor. Je découvrirai plus tard le trio en regardant le film Un cœur en hiver de Claude Sautet.

« Pavane pour une infante défunte »

« Gaspard de la nuit »

J’oubliais les inoubliables Concertos pour piano qui marient le jazz américain à la musique orchestrale française. Ravel nommera «Concerto pour la main gauche» l’oeuvre dédiée au pianiste Paul Wittgenstein (frère de Ludwig) qui perdit son bras droit pendant la première guerre mondiale. Puis, il y a le Concerto en sol, au centre duquel on trouve l’Adagio assai suivant.

Vous pouvez si vous le voulez ou si vous le pouvez rester insensible à ça. Moi je ne le peux pas. Alors je ne le veux pas.

Sur la même étiquette Columbia à pochette sur fond blanc qui m’a fait découvrir Ravel, je découvrirai aussi Mendelssohn et la pièce de piano « Auf Flügeln des Gesanges », opus 34 no 2 On the Wings of Song que je chercherai à jouer au piano, toujours dans le même sous-sol. L’Octuor et le Concerto pour violon me sont restés de fidèles compagnons mélodiques par la suite.

J’ai voulu un piano, on m’a acheté un piano. J’ai voulu une batterie, on m’a acheté une batterie. J’ai voulu une guitare, on m’a acheté une guitare. J’ai joué de la batterie dans un groupe improvisé pendant mes études secondaires, à l’occasion d’un évènement réunissant l’école secondaire St-Viateur et une autre école secondaire du quartier. Ils étaient des centaines dans la salle. Je maîtrisais à la perfection le roulement de tambour exigé dans la chanson Sunshine of your love, du groupe The Cream. Plus tard, nous allions nous produire dans une salle de danse en première partie d’un autre groupe dont l’un des membres scia le support de ma caisse claire, ce qui nous mit hors de combat. Du moins est-ce ainsi que nous avons interprété les choses. Cela mit fin à ma très courte carrière de batteur et, plus généralement, de musicien.

Après Ravel, ce fut Debussy. Ici aussi, il y a profusion. Par quelle porte y suis-je entré? Est-ce l’« Arabesque no 1 » que Tippi Hedren fait mine de jouer dans le film The Birds (1963) d’Alfred Hitchcock ? Était-ce son Children’s corner? Non c’est probablement Lily Laskine et sa harpe magique jouant la Petite suite. Il est presque impossible de choisir une pièce sur ce très grand disque.

Debussy « Danses sacrée et profane »

Ce sera plus tard le Prélude à l’après-midi d’un faune. Voici un extrait du ballet produit par la compagnie Marie Chouinard.

Et voici Syrinx ici interprété par Claire Marchand.

Et puis, faisant compétition aux Zombies, à la Pavane de Ravel et à David Mingyue Liang pour traduire l’arrivée du printemps (en plus de Seigen Ono dans «All Men Are Heels» de l’album Comme un garçon, des Spring Dreams (2009) de Bright Sheng sur étiquette Naxos)

« Dreams Song »

et du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky dansé par la troupe de Marie Chouinard (extrait),

il y a le Clair de lune de Debussy interprété par Michel Legrand et Phil Woods.

Il faut bien entendu passer à travers toutes les œuvres de ce très grand compositeur qu’est Debussy. C’est une source inépuisable de beauté. La musique française a toujours occupé une place de premier plan dans ma vie. J’ai toujours eu et ai encore un rapport congénital avec Fauré, Debussy, Satie et Ravel. Ce sont des musiques qui entrent en moi tout naturellement. C’était comme ça à l’adolescence. C’est encore comme cela aujourd’hui. Je pourrais dire la même chose de certaines œuvres du Belge César Franck :

César Franck – « Quintette pour Piano », lento

S’agissant de Fauré, je ne songe pas ici à ses mélodies plus accessibles. Je pense plutôt à ses quatuors et quintettes avec piano. Je n’oublierai jamais ces promenades faisant le tour de Saint-Jean Cap Ferrat près de Beaulieu sur mer sur la Côte d’Azur en 1986 avec ces oeuvres de Fauré dans mes oreilles. Un quintette de Fauré est mis en valeur dans le film Un dimanche à la campagne (1984) de Bertrand Tavernier (1941-2021).

Il est difficile de communiquer tout le monde qui s’entrouve à l’écoute d’une pièce comme cela. Je ne voyais pas cette idée de vérité aletheia de Heidegger dans la toile de Van Gogh peignant des souliers de paysans, telle qu’il la décrit dans « L’origine de l’œuvre d’art », mais je la saisis parfaitement dans ce mouvement de l’opus 115 de Fauré qui exhale un parfum inextinguible racontant toute une époque et qu’il faut écouter en entier.

J’ai accédé à la musique de Fauré et d’une manière générale à la musique française grâce aux vinyles superbes produits par l’étiquette Erato. Je me souviens en particulier du Festin de l’araignée d’Albert Roussel

et du Concerto pour orgue de Poulenc,

mais aussi d’un disque choral des chansons de la Renaissance :

Il y a sur ce disque la pièce « Au vert bois » de Clément Janequin. J’ai à un moment donné vendu tous mes disques vinyles pour des raisons d’espace et ce disque-là n’a à ma connaissance jamais été repiqué en format CD. On peut certes trouver sur youtube la même pièce, mais pas dans la version épurée se trouvant sur ce disque. La fidélité à la prononciation du français de l’époque nuit à la possibilité de la rendre accessible, alors que sur le disque de l’Ensemble vocal Philippe Caillard, l’interprétation plus moderne lui donne un souffle nouveau.

J’ai expérimenté la même chose récemment avec la Passion selon Saint-Jean de Bach. Voici un très court extrait mettant en vedette le ténor Benedikt Kristjánsson que je commente d’ailleurs sur ma chaîne Youtube.

J’y écris : Voici un extrait de la Passion selon Saint-Jean proposée par le ténor Benedikt Kristjánsson. En cette époque de confinement, cette interprétation révèle l’intériorité profonde et le recueillement se trouvant dans chaque recoin de la partition. Grâce à lui, Bach nous tutoie. Ce « Trio johannes passion » pour voix, percussion (xylophone) et orgue/clavecin brille d’une flamme ardente. À l’écoute, on se dit que l’œuvre appelait depuis toujours un tel dépouillement. J’imagine les interprètes en train de clamer : « Vous pouvez nous coincer dans nos derniers retranchements et vous pouvez nous déposséder de toutes les orchestrations coûteuses que vous voulez. À trois, nous affichons notre résistance. Pas besoin de la splendeur éclatante d’un grand orchestre et d’un gros choeur. On peut creuser l’œuvre de l’intérieur. Kristjánsson parvient à restituer l’essentiel de l’œuvre et, en la débarrassant de sa lourdeur passée, il la transmet encore plus efficacement. Certains passages des récitatifs font écho au Sprechgesang de Pierrot lunaire. Le climax est atteint à 1h16 00 avec « Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine», juste avant le chœur final. Je le reproduis ici. À mon sens, à cet instant, ça ne fait pas que fonctionner et être beau. Je dirais presque l’élévation est montrée du doigt comme jamais auparavant.

On trouvera l’interprétation entière de l’œuvre ici.

Je reviens à ma narration en tentant d’en rester à l’essentiel. J’ai vécu un autre coup de foudre venant de Procol Harum avec l’album A Salty Dog (1969). L’autre période fameuse sera celle de Grand Hotel (1973) et Exotic Birds and Fruit (1974).

C’est un peu comme si, après leur disque Home (1970), les murs de cette « maison » furent abattus (Broken Barricades 1971) et le groupe se retrouva dans un Grand Hotel (1973). Sur ce dernier disque, on trouve notamment Christiane Legrand des Swingle Singers, sœur de Michel, accompagnant le groupe dans « Fires (which burnt brightly) », dont voici le texte traduit par moi:

Les feux (de flammes ardentes) par Keith Reid
 
Cette guerre que nous menons est déjà perdue
La raison pour se battre est longtemps demeurée inconnue
La malice, l’habitude occupent le devant de la scène
Les honneurs défendus sont perdus dans l’arène
 
Nos drapeaux, nos clairons trainent dans la poussière
Les plaies entrouvertes, la rouille dans les couloirs
Avant fiers, authentiques, maintenant humbles et courbés
Des feux de flammes ardentes aux forces toutes dépensées
 
Laisse tomber le rideau, le spectacle est fini
Les foules s’en sont allées, les invités partis
Nos fleurs et nos plumes pointent comme des armes
Nos poèmes et nos lettres, autant de déceptions

Il y aurait plusieurs autres choses à dire concernant Keith Read. Je me contenterai d’évoquer seulement quelques autres pièces. Une autre chanson me vient à l’esprit qui capte la relation presque existentialiste au monde exprimée dans les paroles de Reid. C’est « Ghost train » sur le deuxième album solo de Brooker.

La musique et les paroles font référence au monde extérieur comme à une sorte de cirque qui contraste avec l’expérience de la solitude semblable à celle que l’on éprouve lorsqu’on voyage tard le soir seul dans un train.

« Riding on a ghost train. The strangest feeling that you’ve ever known. You’re all alone »

Keith Reid est un peu mon héros. Un détenteur de la flamme fatidique. En lisant ses textes, d’aucuns pourront ne pas être impressionnés, mais c’est qu’il s’agit de textes de chansons. Les mélodies leur donnent vie alors qu’eux, en retour, pérennisent les mélodies. Toujours est-il que je détiens la 43e copie de son livre autographié My own Choice. La tonalité mélancolique, triste ou amère des textes est appuyée par des mélodies écrites en accords mineurs. Il y a quand même parfois des textes qui prennent la forme de chansons engagées. Par exemple, Read ayant immigré aux États-Unis et faisant désormais une carrière solo, est l’auteur du texte que d’aucuns ont associé à la cause de Julian Assange, « You’re the Voice » :

We have the chance to turn the pages over
We can write what we want to write
We gotta make ends meet, before we get much older
We’re all someone’s daughter
We’re all someone’s son
How long can we look at each other
Down the barrel of a gun?
You’re the voice, try and understand it
Make a noise and make it clear
Oh, whoa
We’re not gonna sit in silence
We’re not gonna live with fear
Oh, whoa
This time, we know we all can stand together
With the power to be powerful
Believing we can make it better
Ooh, we’re all someone’s daughter
We’re all someone’s son
How long can we look at each other
Down the barrel of a gun?
You’re the voice, try and understand it
Make a noise and make it clear
Oh, whoa
We’re not gonna sit in silence
We’re not gonna live with fear
Oh, whoa
Ooh, we’re all someone’s daughter
We’re all someone’s son
How long can we look at each other
Down the barrel of a gun?
You’re the voice, try and understand it
Make the noise and make it clear
Oh, whoa
We’re not gonna sit in silence
We’re not gonna live with fear
Oh, whoa
You’re the voice, try and understand it
Make a noise and make it clear
Oh, whoa
We’re not gonna sit in silence
We’re not gonna live with fear
Oh, whoa
You’re the voice, try and understand it
Make a noise and make it clear
Oh, whoa
We’re not gonna sit in silence (we’re not gonna sit in silence)
We’re not gonna live with fear (we’re not gonna live with fear)
Oh, whoa
You’re the voice, try and understand it
Make a noise and make it clear
Oh, whoa
We’re not gonna sit in silence
We’re not gonna live with fear
Oh, whoa

Cette chanson a été interprétée notamment par Chris Thompson, John Farnham et Céline Dion. La voici interprétée par le groupe Heart.

Read s’est tellement éloigné du groupe que Gary Brooker dira qu’il ne sait même pas où il est. À telle enseigne que pour la première fois de son histoire, Procol Harum produira son dernier disque ( Novum 2017) sans la contribution de son célèbre parolier. Un disque sans envergure aucune. Toutefois, en 2021, alors que Brooker luttait contre le cancer, le groupe fit paraître une dernière pièce intitulée « Missing Persons ( Alive Forever ) » qui avait déjà été interprétée en 2007, mais qui était endisquée pour la première fois. Ce fut le dernier enregistrement du groupe.  On éprouve à la fois de la joie et de la tristesse à retrouver une dernière fois la musique de Gary Brooker mariée à un texte de Keith Reid. La voici :

Baby is torn from her mother’s arms
The child that was born to be protected from harm
A river of tears and an ocean of pain
In the briefest of moments, the whole world is changed
A friend that you knew that fell on hard times
A voice on the phone that got lost between lines
Who slipped in a dark place and fell through the cracks
Got caught in a bad space and couldn’t get back
Missing persons, worlds apart
Missing persons, alive in our heart
Here as long as we remember
Missing persons, alive forever
The sickness that comes like a thief in the night
The courage to rage ‘gainst the dying of the light
The stifling blame we can’t express
The numbing shame of our helplessness
Missing persons, worlds apart
Missing persons, alive in your heart
Here as long as we remember
Missing persons, alive forever
The passage of time that we read every day
The face in the paper who just passed away
Music is played for the hero that’s gone
Newspapers fade but the memories live on and on
Missing persons, worlds apart
Missing persons, alive in our heart
Here as long as we remember
Missing persons, alive forever

C’est je crois en 1970 que l’on pouvait écouter ça :

Gordon Lightfoot – « If you could read my mind »

L’été 1970, il me semble que c’était aussi Cat Stevens Tea for the Tillerman. Ce qui m’ouvrit la porte au précédent Mona Bone Jakon (1970), mais aussi aux subséquents Teaser and the Firecat (1971) et Catch bull at four (1972). (Soit dit en passant, Stevens est un grand fan de Procol Harum et il a interprété en concert « The Devil Came from Kansas », tirée de l’album A Salty Dog.)

Cat Stevens – The Wind

Cat Stevens – Katmandu

Cat Stevens – If you want to sing out

Cat Stevens – Sitting

Cat Stevens – Angelsea

Cat Stevens – Peace Train

Mon goût musical s’est formé à l’ère du rock progressif : Genesis (au centre duquel logeait déjà le génie absolu de Peter Gabriel),

« Dancing with the Moonlight knight »

Gentle Giant (dont j’adorais les pièces semi médiévales),

« Think of me with Kindness »

« Aspirations »

« On Reflection »

« His Last Voyage »

Et vous me direz ce que vous pensez de ça. Moi, ça me chavire de joie de voir le duo Milot/Tétreault interpréter « Cogs in Cogs ».

J’ai toujours adoré Jethro Tull et admiré profondément Ian Anderson: pour Aqualung (1971), bien sûr, mais aussi plus tard pour Living in the Past  (1972) et le chef d’œuvre Songs from the Wood (1977).

« Songs from the Wood »

« Velvet Green »

Les frères Derek et Ray Shulman de Gentle Giant sont des troubadours. Ian Anderson est un ménestrel. Leur musique fera époque, tout comme celle de Guillaume Dufay, Josquin des Prés ou Clément Janequin, à une autre époque. Elle se hisse bien plus haut que les souvenirs de beuveries que d’aucuns peuvent avoir vécues en les écoutant. En version épurée, une pièce d’Anderson donne ceci :

« Wondering aloud »

ou cela

« Life’s a Long Song »

Anderson chante : « Life’s a long song, but the tune ends too soon for us all. »

C’était aussi l’époque où il y a eu ça :

Led Zeppelin –  « Stairway to Heaven », Heart

Et ça :

Emerson, Lake & Palmer – « Still…You Turn Me On »

Les deux premiers disques solos de Graham Nash ne m’ont pas laissé indifférent :

Si on demande une chanson qui fait époque, on peut écouter celle-là de Nash.

On peut aussi lever le bras avec Pattie Smith dans cet hymne.

De U2 je retiens celle-ci :

U2 – « It’s a beautiful Day »

Et de Springstein, celle-là :

Bruce Springsteen – « Streets of Philadelphia »

Que dire de Tracy Chapman? N’est-elle pas parvenue à réactiver la chanson engagée avec ça?

Tracy Chapman – « Talkin’ About A Revolution »

Et n’est-elle pas parvenue à chanter son époque avec ça?

Tracy Chapman – « Fast Car »

J’ai toujours été plutôt du côté du soft rock ou du folk rock : Ian Anderson, Tim Buckley, Tracy Chapman, Leonard Cohen, Donovan, Bob Dylan, ISB, Joni Mitchell, Simon & Garfunkel, Pattie Smith, Cat Stevens, T-Rex, etc. Je suis même allé jusqu’à Tim Hardin.

Parmi les chansons emblématiques de l’époque, signalons celles de Peter Gabriel qui méritent un traitement à part. De son premier album solo de 1977 :

« Solsbury Hill »

et « Here Comes the Flood »

De même que « Biko ».

Plus tard, il écrira

« Shaking the Tree »

« In your Eyes »

et de l’album Ovo, il faut retenir au moins ces pièces-ci :

« The time of the Turning », avec les voix de Richie Havens et Elisabeth Fraser

« Make tomorrow today » Richie Havens

« Downside Up »

De Kate Bush, la reine des Vents, je retiens au moins ces trois pièces à couper le souffle :

« Running up that Hill »

« Cloudbusting »

« The Big Sky »

On peut se rappeler aussi la chanson « Say it aint so Joe » (1975) de Murray Head qui annonçait la fin d’une époque.

Voici d’autres grandes pièces qui ont fait époque :

John Lennon Instant Karma

Elton John – « Song for Guy »

David Jon Gilmour & Rick Wright & Roger Waters – «Shine On You Crazy Diamond»
Remember when you were young, you shone like the sun
Shine on you crazy diamond
Now there’s a look in your eyes, like black holes in the sky
Shine on you crazy diamond
You were caught on the crossfire of childhood and stardom
Blown on the steel breeze
Come on you target for faraway laughter
Come on you stranger, you legend, you martyr, and shine
You reached for the secret too soon, you cried for the moon
Shine on you crazy diamond
Threatened by shadows at night, and exposed in the light
Shine on you crazy diamond
Well you wore out your welcome with random precision
Rode on the steel breeze
Come on you raver, you seer of visions
Come on you painter, you piper, you prisoner, and shine

Justin Parker & Natasha Khan – «Laura», Bat for lashes
You say that they’ve all left you behind
Your heart broke when the party died
Drape your arms around me and softly say
Can we dance upon the tables again?
When your smile is so wide and your heels are so high
You can’t cry
Get your glad rags on and let’s sing along
To that lonely song
You’re the train that crashed my heart
You’re the glitter in the dark, oh, Laura
You’re more than a superstar
And in this horror show
I’ve got to tell you so, oh, Laura
You’re more than a superstar
You say that you’re stuck in a pale blue dream
And your tears feel hot on my bed sheets
Drape your arms around me and softly say
Can we dance upon the tables again?
Your smile is so wide and your heels are so high,
You can’t cry
Put your glad rags on and let’s sing along
To that lonely song
You’re the train that crashed my heart
You’re the glitter in the dark, oh, Laura
You’re more than a superstar
You’ll be famous for longer than them
Your name is tattooed on every boy’s skin, oh, Laura
You’re more than a superstar
You’re the train that crashed my heart
You’re the glitter in the dark, oh, Laura
You’re more than a superstar
And in this old horror show
I’ve got to let you know, oh, Laura
You’re more than a superstar
You’re more than a superstar

Sia Furler & Mikkel Eriksen & Tor Hermansen & Benjamin Levine – «Diamonds», Rihanna
Shine bright like a diamond
Shine bright like a diamond
Find light in the beautiful sea, I choose to be happy
You and I, you and I, we’re like diamonds in the sky
You’re a shooting star I see, a vision of ecstasy
When you hold me, I’m alive
We’re like diamonds in the sky
I knew that we’d become one right away
Oh, right away
At first sight I felt the energy of sun rays
I saw the life inside your eyes
So shine bright tonight,
You and I
We’re beautiful like diamonds in the sky
Eye to eye,
So alive
We’re beautiful like diamonds in the sky
Shine bright like a diamond
Shine bright like a diamond
Shining bright like a diamond
We’re beautiful like diamonds in the sky
Shine bright like a diamond
Shine bright like a diamond
Shining bright like a diamond
We’re beautiful like diamonds in the sky
Palms rise to the universe, as we moonshine and molly
Feel the warmth, we’ll never die
We’re like diamonds in the sky
You’re a shooting star I see, a vision of ecstasy
When you hold me, I’m alive
We’re like diamonds in the sky
At first sight I felt the energy of sun rays
I saw the life inside your eyes
So shine bright
Tonight,
You and I
We’re beautiful like diamonds in the sky
Eye to eye,
So alive
We’re beautiful like diamonds in the sky
Shine bright like a diamond
Shine bright like a diamond
Shining bright like a diamond
We’re beautiful like diamonds in the sky
Shine bright like a diamond
Shine bright like a diamond
Shining bright like a diamond
We’re beautiful like diamonds in the sky
Shine bright like a diamond
Shine bright like a diamond
Shine bright like a diamond
So shine bright
Tonight,
You and I
We’re beautiful like diamonds in the sky
Eye to eye,
So alive
We’re beautiful like diamonds in the sky
Shine bright like a diamond

Tragically Hip – « Ahead by a Century »

Spirit – « Nature’s Way »

Annie Lennox – « No More I love yous »

REM – « Losing my Religion »

Antony and the Johnsons – « Another World »

Alanis Morrissette  – « Thank U »

How ’bout getting off of these antibiotics?
How ’bout stopping eating when I’m full up?
How ’bout them transparent dangling carrots?
How ’bout that ever elusive kudo?
Thank you India
Thank you terror
Thank you disillusionment
Thank you frailty
Thank you consequence
Thank you thank you silence
How ’bout me not blaming you for everything?
How ’bout me enjoying the moment for once?
How ’bout how good it feels to finally forgive you?
How ’bout grieving it all one at a time?
Thank you India
Thank you terror
Thank you disillusionment
Thank you frailty
Thank you consequence
Thank you thank you silence
The moment I let go of it was the moment
I got more than I could handle
The moment I jumped off of it
Was the moment I touched down
How ’bout no longer being masochistic?
How ’bout remembering your divinity?
How ’bout unabashedly bawling your eyes out?
How ’bout not equating death with stopping?
Thank you India
Thank you providence
Thank you disillusionment
Thank you nothingness
Thank you clarity
Thank you, thank you silence

Il y avait aussi King Crimson. Je les ai attrapés tard dans leur carrière et ai largement préféré leurs pièces savantes, dépassant à mon sens le disque In the Court of the Crimson King, qui avait été leur plus grand succès.

Regardez les aller plutôt ici :

King Crimson – «The Light of Day»
I woke up into daylight
Wishing I was far away from here
In a place where no one, would even notice if I disappear
But I still hear the distant ringing, that brings me back
This is the moment when the world begins to shake
The point where everything changes – and won’t go back
Now fate has placed a marker in the road
So I will leave this space for good
And I won’t turn back
This could be me
This could be you
In the air
All is sailing
All is sailing
All is sailing away
I’ll be that changeling
I’ll be life…

Pièce dominicale 2 : King Crimson – «Discipline», avec Valérie (Queen Crimson!) Milot à la harpe

Pièce dominicale 3 : King Crimson – «Indiscipline», Live in Mexico City
I do remember one thing.
It took hours and hours but..
By the time I was done with it,
I was so involved, I didn’t know what to think.

I carried it around with me for days and days..
Playing little games
Like not looking at it for a whole day
And then… looking at it.

To see if I still liked it.
I did.

I repeat myself when under stress.
I repeat myself when under stress.
I repeat myself when under stress.
I repeat myself when under stress.

I repeat…
The more I look at it,
The more I like it.
I do think it’s good.

The fact is..
No matter how closely I study it,
No matter how I take it apart,
No matter how I break it down,

It remains consistent.
I wish you were here to see it.

I like it.

Pièce dominicale 4 : King Crimson – «Peace»
Peace is a word
Of the sea and the wind
Peace is a bird who sings
As you smile
Peace is the love
Of a foe as a friend
Peace is the love you bring
To a child
Searching for me
You look everywhere
Except beside you
Searching for you
You look everywhere
But not inside you
Peace is a stream
From the heart of a man
Peace is a man, whose breath
Is the dawn
Peace is a dawn
On a day without end
Peace is the end, like death
Of the war

Et on peut s’enflammer avec David Bowie dans la chanson d’enfer « Heroes » ( 1977) qu’il a composée avec Brian Eno et qui est interprétée ici par King Crimson :

I, I will be king
And you, you will be queen
Though nothing will drive them away
We can beat them, just for one day
We can be heroes, just for one day
And you, you can be mean
And I, I’ll drink all the time
‘Cause we’re lovers, and that is a fact
Yes we’re lovers, and that is that
Though nothing will keep us together
We could steal time just for one day
We can be heroes for ever and ever
What d’you say?
I, I wish you could swim
Like the dolphins, like dolphins can swim
Though nothing, nothing will keep us together
We can beat them, for ever and ever
Oh we can be Heroes, just for one day
I, I will be king
And you, you will be queen
Though nothing will drive them away
We can be Heroes, just for one day
We can be us, just for one day
I, I can remember (I remember)
Standing, by the wall (by the wall)
And the guns, shot above our heads (over our heads)
And we kissed, as though nothing could fall (nothing could fall)
And the shame, was on the other side
Oh we can beat them, for ever and ever
Then we could be Heroes, just for one day
We can be Heroes
We can be Heroes
We can be Heroes
Just for one day
We can be Heroes
We’re nothing, and nothing will help us
Maybe we’re lying, then you better not stay
But we could be safer, just for one day

D’aucuns pourront plutôt préférer cette version de Gabriel.

Le co-compositeur de cette chanson, Brian Eno, a aussi été à l’origine du courant de la « ambient music » qui n’était rien d’autre que l’entrée dans la culture populaire d’une idée depuis longtemps admise au sein de la musique dite savante, avec son disque Music for airports.

Des aéroports, la musique de style ambient s’est insinuée jusque dans les ascenseurs d’hôtel pour remplacer la musique d’ascenseur :

Moby – « Hotel Ambient – not sensitive »

RACINES ET LUMIÈRES FRANCOPHONES

On a beau se pâmer de ces milles écoutes, cela ne doit pas nous empêcher de nous inquiéter de l’acculturation profonde que l’on risque d’encourir. J’avais tellement une connaissance fine de la chanson pop anglo-américaine, que cela me préoccupait. Je me rappelle de m’être retrouvé en auto avec des anglos en plein cœur de Los Angeles en 1989 après avoir discuté pendant des heures avec eux de la souveraineté du Québec. L’indépendantiste que j’étais ne pouvait être à leurs yeux qu’un fervent pratiquant du repli sur soi. La radio jouait dans l’auto et je reconnus aussitôt « Kind of a drag » du groupe The Buckinghams. Ils n’en revenaient tout simplement pas.

Mais cela ne répond pas à la question. Qu’en est-il de mon acculturation? Pour ma défense, disons tout d’abord que je ne suis pas de ceux qui ne jurent que par la chanson de langue française venant de France ou de Belgique et qui jouent la carte de Brel, Brassens, Ferrat et Ferré contre les centaines de chanteurs et chanteuses anglo-américaines. Je ne suis pas non plus de ceux qui, pour détailler un peu plus leur adhésion exclusive en faveur de la francophonie, sont prêts à se complaire dans la chansonnette. En disant cela, je ne vise pas des chanteurs comme Adamo (« C’est ma vie », « In’ challah ») ou Joe Dassin ( « Salut les amoureux ») qui ont accompagné la vie quotidienne de millions de femmes cantonnées souvent contre leur gré dans un rôle de ménagère. En faisant mes devoirs à la table de cuisine, je levais la tête et tendais l’oreille pour les écouter, en étant sensible à cet accompagnement du quotidien difficile vécu par des millions de femmes. Je ne vise pas non plus Charles Aznavour (« À Paris au mois d’août », « Emmène-moi »).

Alors, quid de mon acculturation? Elle n’est pas totale, parce que j’ai toujours adoré les chansons de Gilles Vigneault. Un répertoire gigantesque que j’ai suivi jusque dans le merveilleux disque pour enfants Un trésor dans mon jardin.

Il faut aussi entendre Monique Leyrac chanter  « La Manikoutai » :

 

Qu’on ne vienne pas me dire qu’elle était dans un repli sur soi. Regardez-la au Ed Sullivan Show.

On ne peut faire l’énumération de tous les chefs d’œuvres de Vigneault. Je ne veux pas faire état de ses œuvres les plus connues. Mais en plus de la « Manikoutai », je voudrais que l’on écoute « Il me reste un pays ».

L’un de mes disques préférés des années 1970 est celui de Louise Forestier qui réhabilite le folklore en 1973 avec La prison de Londres, et en particulier, en ce qui me concerne, avec « Les bûcherons ». Le disque restitue aussi un peu, comme la chanson « Ya sa pichou » de Robert Charlebois, le climat qui régnait pendant mon séjour collégial au Vieux-Montréal. Je réalise rétrospectivement qu’en m’inscrivant à ce collège, je voulais en quelque sorte moi aussi me réenraciner. Nous avons à apprendre des peuples autochtones en ces matières. La meilleure façon de le faire est peut-être d’apprendre à cohabiter, à partager et à comprendre leur sens de la terre.

Louise Forestier – « Les bûcherons »

Robert Charlebois –  « Ya sa Pichou »

Comment pourrais-je aussi rester indifférent à « Pourquoi Chanter », une chanson de Jacques Perron et Luc Granger?

Il n’y a pas que les racines. Il y a aussi la lumière. Elle est présente avec une intensité effarante dans la musique et les textes de « Jaune » (1970) et de « Soleil » (1971) de Jean-Pierre Ferland. Alors que certains auraient pu le croire sur son déclin, il reviendra ensuite en force avec « Écoute pas ça » (1995), qui propose un autre florilège de chansons devenues, depuis ce temps, des classiques. J’ai rêvé d’une version longue de la chanson titre avec des développements instrumentaux au cœur de la pièce qui creuseraient davantage, avec la sitar, les sillons allusifs à peine esquissés de l’univers onirique de la fin des années 1960.

Le soleil, c’est aussi celui de Claire Pelletier qui le célèbre sur des vers de Clément Janequin (« L’amour, la mort et la vie »), en pleurant discrètement le décès de sa propre mère.

L’amour, la mort et la vie
Me tourmentent a tout heure
De me laysser ont envye
Et veullent que j’y demeure
Quand je veulx rire je pleure
Du feu d’amour qui s’avive
La vie veult que je meure
Et la mort veult que je vive

Les années 70s, c’est aussi Harmonium, leurs trois disques et toutes les pièces de ces trois disques. Une signature essentielle est celle de Serge Fiori. Moi qui ai longtemps rêvé de voir mis en scène sous forme de ballet dansant les longues tirades de Genesis ou les pièces de Jethro Tull ( « Aqualung », « Thick as a Brick », « A Passion Play »), j’ai vécu la mise en scène des pièces d’Harmonium par le Cirque Éloise comme une révélation, un choc culturel intense, un rappel que l’essentiel continuait d’exister malgré notre fâcheuse tendance à l’ignorer ou l’oublier.

Pour se plonger dans L’Heptade il faut aussi apprécier la collaboration du groupe avec Neil Chotem:

Neil Chotem – «Prologue»

Harmonium – « L’exil»

Harmonium – «Lumière de vie»

Neil Chotem – «Épilogue»

Comment rester indifférent aussi à l’interprétation sublime proposée par Diane Dufresne de la chanson de Michel Rivard « Le retour de Don Quichotte » ?

Comment pourrais-je rester indifférent à Marie-Jo Thério interprétant « Évangéline »?

À Daniel Bélanger interprétant « Les deux printemps »?

À Patrick Watson interprétant « Broken » ?
Tell me where we’re going tonight Home is better than wandering in our heads We tried everything to save our love The best was always waiting to come Did we dig too deep For fifty-one reasons not to lose our souls? And it’s not that you’re not the one And it’s not that you’re not the one We all need a little peace Do you feel a little broken? Do you feel a little broken? Tell me where we’re going so fast Never used to run when we were young And I’m running out of words I still love you like the very first time Pack your bags with all the lives you’ve been before And leave behind what you don’t want no more Sometimes sometimes you wanna wanna go back But it don’t work like that Do you feel a little broken? Do you feel a little broken? Do you feel a little broken? Do you feel a little broken? Memories come and then they go You just learned how to let go Sometimes sometimes you wanna wanna go back But it don’t work like that Do you feel a little broken? Do you feel a little broken? Do you feel a little broken? Do you feel a little broken?

Ou encore à celle-là ?

Patrick Watson – «To build a home», The Cinematic Orchestra

À Richard Desjardins sur les Yankees ?

Richard Desjardins – «Les Yankees»
La nuit dormait dans son verseau,
Les chèvres buvaient au rio,
Nous allions au hasard
Et nous vivions encore plus forts
Malgré le frette et les barbares.
Nous savions qu’un jour ils viendraient
À grands coups d’axes, à coup de taxes
Nous traverser le corps de bord en bord,
Nous les derniers humains de la terre.
Le vieux Achille a dit:
«À soir c’est un peu trop tranquille.
Amis, laissez-moi faire le guet.
Allez! Dormez en paix!»
Ce n’est pas le bruit du tonnerre
Ni la rumeur de la rivière
Mais le galop
De milliers de chevaux en course
Dans l’œil du guetteur.
Et tout ce monde sous la toile
Qui dort dans la profondeur:
«Réveillez-vous!
V’là les Yankees, v’là les Yankees,
Easy come, Wisigoths,
V’là les Gringos!»
Ils traversèrent la clairière
Et disposèrent leurs jouets de fer.
L’un d’entr’eux loadé de guns
S’avance et pogne
Le mégaphone.
«Nous venons de la part du Big Control,
Son laser vibre dans le pôle,
Nous avons tout tout tout conquis
Jusqu’à la glace des galaxies.
Le président m’a commandé
De pacifier le monde entier.
Nous venons en amis.
Maint’nant assez de discussion
Et signez-moi la reddition
Car bien avant la nuit
Nous regagnons la Virginie!»
V’là les Yankees, v’là les Yankees
Easy come, Wisigoths
V’là les Gringos!
«Alors je compte jusqu’à trois
Et toutes vos filles pour nos soldats.
Le grain, le chien et l’uranium,
L’opium et le chant de l’ancien,
Tout désormais nous appartient,
Et pour que tous aient bien compris
Je compterai deux fois
Et pour les news d’la NBC:
Tell me my friend
Qui est le chef ici?
Et qu’il se lève!»
Et le soleil se leva.
Hey Gringo! Escucha me, Gringo!
Nous avons traversé des continents,
Des océans sans fin
Sur des radeaux tressés de rêves
Et nous voici devant vivants,
Fils de soleil éblouissant
La vie dans le reflet d’un glaive.
America! America!
Ton dragon fou s’ennuie,
Amène-le que je l’achève.
Caligula, ses légionnaires,
Ton président, ses millionnaires,
Sont pendus au bout de nos lèvres.
Gringo! t’auras rien de nous.
De ma mémoire de titan,
Mémoire de ‘tit enfant:
Ça fait longtemps que je t’attends.
Gringo! va-t’en!
Va-t’en! Allez Gringo que Dieu te blesse !
La nuit dormait dans son verseau,
Les chèvres buvaient au rio,
Nous allions au hasard
Et nous vivions encore plus forts
Malgré le frette et les barbares.

À Pierre Flynn dans « Le retour » ?

À Lhasa de Sela dans « J’arrive à la ville » ?

À Céline Dion et Fred Pellerin interprétant « L’hymne » ?

À Fred Pellerin interprétant la chanson classique de Jacques Michel « Amène-toi chez nous »?

À Kate & Anna McGarrigle – « Complainte pour Ste-Catherine »

À Angèle Dubeau & La Pietà dans « A Time for Us »

À Avec pas’d casque dans « Intuition no 1 » accompagnant le merveilleux clip de Jérémie Battaglia « Les casseroles », comme témoignage du Printemps érable de 2012 ?

Et puis voilà, il y a ça.

Et donc ça aussi ? Daniel Boucher dans « Chez nous »?

J’espère que la liste est suffisamment longue pour que l’on sente l’énergie créatrice profonde qui émane de nos terres. C’est une liste quand même très incomplète à laquelle il faudrait ajouter en vrac :

Chloé Saint Marie – « La route, l’île et l’été »

Claude Dubois – « Labrador »

Claude Léveillé – « Mon pays »

André Gagnon – « Neiges »

Loco Locass – Wi

Charlotte Cardin – Rêver mieux

Patrick Watson – Here comes the river

Elisapie – Arnaq

Matt Holubowski – «A Home That Won’t Explode»

Réjean Ducharme & Robert Charlebois – « Déménager ou rester là », Pauline Julien

Cowboys fringants – « Droit devant »

Cowboys fringants – « Tant qu’on aura de l’amour »

Cowboys fringants – « L’Amérique pleure »

Cowboys fringants – « Les étoiles filantes »

Comme hymne, c’est difficile de faire mieux.

Mais il y a aussi ça :

Émile Proulx Cloutier- « Les cités grises »

ça :

Arriola – « Quand vous viendrez nous chercher »

et ça :

Pour rêver mieux

Ça n’est qu’un tout petit tour d’horizon de la chanson québécoise. Je serai beaucoup plus court au sujet de la chanson francophone en Europe, car elle est en nombre plus imposant, plus concentrée et plus présente sur leur continent. Je me contenterai donc de mentionner seulement les pièces suivantes qui pourraient avoir été ignorées ou oubliées:

Jacques Prévert – « Dans Ma Maison », Cora Vaucaire

Petru Guelfucci – «Corsica»

Catherine Lara – «Johann»

Catherine Lara – «Le Printemps»

Catherine Lara – «Les Années Poussière»

Catherine Lara – «La craie dans l’encrier»

Catherine Lara – «Les Romantiques»

Claude Nougaro – « Nugayork »

Stromae – « L’enfer »

Laurent Voulzy – « Le soleil donne »

Les Rita Mitsouko – Marcia Baïla

et

Hector Zazou – «I’ll strangle you», avec la voix de Gerard Depardieu

De Léo Ferré, je retiens surtout l’œuvre tardive.  Tout d’abord

Léo Ferré « Quartier latin »

mais aussi le côté noir d’Il n’y a plus rien (1973). Non pas la longue mélopée à n’en plus finir de la pièce-titre, mais « Préface », « Night and Day » et « L’oppression ».

Léo Ferré «Préface»

La poésie contemporaine ne chante plus, elle rampe
Elle a cependant le privilège de la distinction
Elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore
On ne prend les mots qu´avec des gants
À menstruel, on préfère périodique
Et l´on va répétant qu´il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires et du codex

Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n´employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu´ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baise-main

Ce n´est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baise-main qui fait la tendresse
Ce n´est pas le mot qui fait la poésie mais la poésie qui illustre le mot
Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s´ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes

Le poète d´aujourd´hui doit être d´une caste, d´un parti ou du Tout-Paris
Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé

La poésie est une clameur
Elle doit être entendue comme la musique
Toute poésie destinée à n´être que lue et enfermée dans sa typographie n´est pas finie
Elle ne prend son sexe qu´avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l´archet qui le touche


L´embrigadement est un signe des temps, de notre temps
Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes
Les sociétés littéraires, c´est encore la société
La pensée mise en commun est une pensée commune

Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes
Renoir avait les doigts crochus de rhumatisme
Ravel avait dans la tête une tumeur qui lui suça d´un coup toute sa musique
Beethoven était sourd
Il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok
Rutebeuf avait faim
Villon volait pour manger

Tout le monde s´en fout!
L´art n´est pas un bureau d´anthropométrie
La lumière ne se fait que sur les tombes

Nous vivons une époque épique
Et nous n´avons plus rien d´épique
La musique se vend comme le savon à barbe
Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu´à en trouver la formule
Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle
Qui donc inventera le désespoir?

Avec nos avions qui dament le pion au soleil
Avec nos magnétophones qui se souviennent de ces voix qui se sont tues
Avec nos âmes en rades au milieu des rues
Nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions

N´oubliez jamais que ce qu´il y a d´encombrant dans la morale, c´est que c´est toujours la morale des autres

Les plus beaux chants sont des chants de revendication

Le vers doit faire l´amour dans la tête des populations
À l´école de la poésie, on n´apprend pas!
On se bat!

Et puis, encore plus tard, il écrira les chansons suivantes :

«Frères Humains» (Villon)

«Requiem»

et

«Personne »

DE NOUVEAUX COUPS DE COEUR

Je suis entré dans les années 1980 en étant témoin d’une seconde vague britannique, la « new wave ». J’ai eu la chance de faire à cette occasion un séjour prolongé en Grande-Bretagne. J’avais été admis comme « recognized student » à Oxford pour une durée d’un an pendant mes études doctorales. Nous étions en 1982 et 1983. Je faisais des allers-retours entre Oxford et Londres avec dans mon baladeur les mélodies de Gabriel ( « Shock the Monkey »), Simple Minds ( « Promised you a miracle »), Thomas Dolby (« She blinded me with Science ») et Roxy music (« Avalon »). Je suis allé voir Dolby au Marquee club (j’étais juste à deux mètres de lui debout près de la scène).

Roxy Music –  « Avalon »

Thomas Dolby – « Europa and the Pirate Twins »

J’ai vu Siouxsie and the Banshees au théâtre Hammersmith Odeon. Cette dame semble tout droit sortie d’une toile de Gustav Klimt. J’ai fait laminer d’elle un poster que j’ai conservé pendant 20 ans.

Je me permets ici de m’appesantir un peu plus sur cette artiste. Malgré son succès planétaire, on n’a pas encore pris la pleine mesure de sa contribution grandiose. Elle est une icône de la fin des années 2000. Elle impose une perspective féministe que les oreilles masculines ne perçoivent pas ou ne comprennent pas. La plupart de ses chansons font état de débordements émotionnels intérieurs que trop souvent les hommes refoulent ou ne ressentent pas. Mais ce n’est pas tout. Si la musique donne vie aux textes, les textes assurent la pérennité des chansons. Et les clips vidéos transforment les chansons en œuvres d’art. Gustav Klimt n’aurait pas fait autrement s’il avait été partie prenante de ces nombreuses réalisations :

Siouxsie and the Banshees – « ICON »

My eyes went up to Heaven
You didn’t say I’d be blind
Without them

Icons — feed the fires
Icons — falling from the spires

Thine eyes rain down from Heaven
You always said I’d be blind
Without them

Icons — feed the fires
Icons — falling from the spires

Those words hang like vicious spittle
Dribbling from that tongue
Close your eyes to your lies
Force feed more pious meat

Those nebulous codes and disciplines
Stick in that new born throat
Instill a lie — an artificial eye
To view a perfect land

Icons — feed the fires
Icons — falling from the spires

Can I? — stick skewers in my skin
And whirl a dervish spin
Can I? — set myself on fire
To prove some kind of desire

Icons — feed the fires
Icons — falling from the spires

The guilt is golden
The guilt is golden
Those ageless lies
The shuttered eyes
It’s the nightpiece
It’s the Icon

Siouxsie And The Banshees – « Cascade »

Oh the air was shining
Shining like a wedding ring
Barbed like sex
I felt ten thousand volts
My chest was full of eels
Pushing through my usual skin
I opened up new wounds
Pouting, shouting

Oh love, like liquid falling
Falling in cascades
Oh lovelorn victims
Laughing in cascades

The sun was rich
Rich with a song of sin
My breath melted my words
Into strange alphabets
Tormenting my tongue
Pouting, shouting

Oh love, like liquid falling
Falling in cascades
Oh lovelorn victims
Laughing in cascades

The heartbeats were echoing
Echoing the revolver
Emptying into my mouth
I pulled a face from my pocket
And smiled a leper’s grin
I felt somebody close
Pouting, shouting

Oh love, like liquid falling
Falling in cascades
Oh lovelorn victims
Laughing in cascades

Siouxsie & The Banshees – « Spellbound »

From the cradle bars
Comes a beckoning voice
It sends you spinning
You have no choice

You hear laughter
Cracking through the walls
It sends you spinning
You have no choice

You hear laughter
Cracking through the walls
It sends you spinning
You have no choice

Following the footsteps
Of a rag doll dance
We are entranced
Spellbound

Following the footsteps
Of a rag doll dance
We are entranced
Spellbound
Spellbound
Spellbound, oh, oh, oh

Spellbound
Spellbound
Spellbound
Spellbound

And don’t forget when your elders forget
To say their prayers
Take them by the legs
And throw them down the stairs

When you think your toys
Have gone berserk
And it’s an illusion
You cannot shirk

You hear laughter
Cracking through the walls
It sends you spinning
You have no choice

Following the footsteps
Of a rag doll dance
We are entranced
Spellbound

Following the footsteps
Of a rag doll dance
We are entranced
Spellbound

Spellbound
Spellbound, oh, oh, oh
Spellbound
Spellbound
Spellbound
Spellbound
Spellbound

Following the footsteps
Of a rag doll dance
We are entranced

Following the footsteps
Of a rag doll dance
We are entranced

Entranced
Entranced
Tranced, tranced, tranced

Siouxsie & The Banshees – « Dazzle »

The stars that shine
And the stars that shrink
In the face of stagnation the water runs
Before your eyes

Swallowing diamonds
A cutting throat
Your teeth when your grin
Reflecting beams on tombstones

A jamboree of surprises
Playing Russian roulette
Or the lucky dip
A clenched fist to your heart
Coal dust on your lungs

A silver tongue for the chosen one
Heavy magnum in your side
Or a bloody thorn

Skating bullets on angel dust
In the dead sea of fluid mercury
Baby piano crys
Under your heavy index and thumb
Pull some strings-let them sing

The stars that shine
And the stars that shrink
In the face of stagnation the water runs
Before your eyes

Dazzle it’s a glittering prize
Dazzle it’s a glittering prize
Before your eyes
It’s a glittering prize

The stars that shine
And the stars that shrink
In the face of stagnation the water runs
Before your eyes.

Siouxsie And The Banshees – « 92 Degrees »
The day drags by like a wounded animal The approaching disease, 92 degrees The blood in our veins and the brains in our head The approaching unease, 92 degrees Long ago in the headlines, they noticed it too But too late for the loved ones and nearly for you Shaky lines on the horizon Snakey thoughts invade each person Watch the red line creeping upwards Watch the sanity line weaken The volcanic depths of Hades’ ocean Bubble under these crazed eruptions It wriggles and writhes and bites within Just below the sweating skin I wondered when this would happen again Now I watch the red line, reach that number again The blood in our veins and the brains in our head Drink the water with jagged glass Eat the cactus with bleeding mouth Not 91 or 93 but 92 Fahrenheit degrees Drink the water with jagged glass Eat the cactus with bleeding mouth Not 91 or 93 but 92 Fahrenheit degrees Shaky lines on the horizon Snakey thoughts invade each person Not 91 or 93, but 92 Fahrenheit degrees.

Siouxsie & The Banshees – « The Passenger »

I am the passenger
And I ride and I ride
I ride through the city’s backsides
I see the stars come out of the sky
Yeah, the bright and hollow sky
You know it looks so good tonight

I am the passenger
I stay under glass
I look through my window so bright
I see the stars come out tonight
I see the bright and hollow sky
Over the city’s ripped backsides

And everything looks good tonight

Singing
La-la, la-la, la-la-la-la
La-la, la-la, la-la-la-la
La-la, la-la, la-la-la-la, la-la-la

Get into the car
We’ll be the passenger
We’ll ride through the city tonight
We’ll see the city’s ripped backsides
We’ll see the bright and hollow sky
We’ll see the stars that shine so bright
Stars made for us tonight

Oh, the passenger
How, how he rides?
Oh, the passenger
He rides and he rides
He looks through his window
What does he see?

He sees the sign and hollow sky
He sees the stars come out tonight
He sees the city’s ripped backsides
He sees the winding ocean drive

And everything was made for you and me
All of it was made for you and me
‘Cause it just belongs to you and me
So let’s take a ride and see what’s mine

Singing
La-la, la-la, la-la-la-la
La-la, la-la, la-la-la-la
La-la, la-la, la-la-la-la, la-la-la

Oh, the passenger
He rides and he rides
He sees things from under glass
He looks through his window side

He sees things he knows are his
He sees the bright and hollow sky
He sees the city sleep at night
He sees the stars are out tonight

And all of it is yours and mine
And all of it is yours and mine
So let’s ride and ride and ride and ride

Siouxsie & The Banshees « Song From The Edge Of The World »

Let me take you down
To testify
Under the brow of a sparkling sky
We’ll dance away
A distant day
And shout our sins
In a passion play
Over we go
Diving for pearls
Over we go
From the edge of the world
Let the fire fall in
The footsteps we leave
Painted on the ground
We’ll watch the stars
Come crashing down
Upon our heads
Like a madding crown
Let me take you down
To testify
Under the brow of a sparkling sky
We’ll dance away
‘Til the day is done
Then rise again
To unwrap the sun
Over we go
Diving for pearls
Over we go
From the edge of the world
This is the song from the edge of the world

Siouxsie And The Banshees – « The Last Beat Of My Heart »

In the sharp gust of love
My memory stirred
When time wreathed a rose
A garland of shame
Its thorn my only delight
War torn, afraid to speak
We dare to breathe
Majestic
Imperial
A bridge of sighs
Solitude sails
In a wave of forgiveness
On angels’ wings

Reach out your hands
Don’t turn your back
Don’t walk away
How in the world
Can I wish for this?
Never to be torn apart
Close to you
‘Til the last beat
Of my heart

At the close of day
The sunset cloaks
These words in shadowplay
Here and now, long and loud
My heart cries out
And the naked bone of an echo says
Don’t walk away

Reach out your hands
I’m just a step away
How in the world
Can I wish for this?
Never to be torn apart
Close to you
‘Til the last beat
Of my heart

How in the world
Can I wish for this?
Never to be torn apart
‘Til the last beat
‘Til the last fleeting beat
Of my heart

Siouxsie and the Banshees : «The Ghost in You »

You awoke in a burning paper house
From the infinite fields of dreamless sleep
You return to Tiannammen
An eyewitness in a shroud
To see them fall, feel them yield
Reliving the terror of the crowd

Hold the whirlwind, don’t let it blow
Just for a moment I seemed to know
Hold the whirlwind, don’t let it blow
I seemed to know the ghost in you

The whisper of your scream
Sighed through the air
And faith the flag is torn and frayed
Infernal heat, glory in flame
Love was beaten and betrayed

In every step I hear your sobbing
Dare I break the shade with one caress
Dare I trespass to lift the veil
To touch the lips so soft and frail

Hold the whirlwind, don’t let it blow
I seemed to know the ghost in you

Your captive heart’s
The belief you share
With a kiss eternal
Spirits of the square

Hold the whirlwind, don’t let it blow
Hope remains with the ghost in you
Hold the whirlwind, don’t let it blow
I seemed to know the ghost in you

Don’t let it blow
The ghost in you
The ghost in you

Siouxsie: «Not Forgotten »

You buried it so deep
So safe in hidden sleep
But like a tell-tale corpse
Rises to the surface
Over-ripe & bloated
In naked time-lapsed truth
Thought it was lost forever
Remember this
How long has it been
Or have you forgotten
When you first forgot?
Now resurrection the phoenix
Aflame with pride & conceit
Remembers this
Wind blown trees outside
Applauding like the ocean
To the cacophony inside
The waves come rushing in
A crashing whispering
Drowning they drink me
Ah not forgotten
This is not forgotten
Remember this

Il y aurait plusieurs dizaines d’autres pièces à considérer.

J’écoutais beaucoup The Cure ( « A Forest » et l’intégralité de l’album Pornography). Robert Smith était d’ailleurs un proche collaborateur de Siouxsie et il a fait partie du groupe pendant quelques années.

Robert Smith avec The Cure  « A Forest »

Robert Smith avec The Cure  «A Strange Day»

J’étais dans un magasin de musique HMV sur Oxford Street à Londres lorsque toutes les têtes se retournèrent pour regarder Paul Weller du groupe The Jam ( « That’s Entertainment », « Pretty Greens ») faire son entrée.

J’écoutais The Clash (« London Calling »)

et plus tard The Smiths (leur premier album est une autre chose que je qualifierais de chef-d’œuvre. J’adore aussi « The Queen is dead »).

The Smiths « This Charming Man »

The Smiths « Big Mouth Strikes Again »

The Smiths « Cemetary Gates »

Morrissey, le chanteur du groupe a fait une carrière solo par la suite qui l’a conduit jusque en Amérique latine où il a été accueilli comme un dieu.

« There is a Light that Never Goes Out »

J’habitais à Oxford sur Saint-Margaret’s Road dans une maison de chambreurs possédée par Miss Freestone, une toute petite dame d’âge mûr mais très énergique, avec des positions très arrêtées sur tous les sujets. Nous étions trois visiteurs à avoir chacun notre chambre : un australien et surtout Koji Fusa, un copain japonais avec qui je fraternisais. J’écoutais régulièrement toujours religieusement l’émission Le masque et la plume produite en France, mais aussi l’émission de radio de John Peel qui faisait jouer beaucoup de musique reggae. Je lui avais écrit un mot pour me plaindre de la pénétration très imparfaite du new wave allemand en Grande-Bretagne, et il m’avait répondu sur une carte postale que j’ai égarée par la suite, que les Britanniques étaient sans doute encore un peuple très insulaire.

Une fois de retour à Montréal, j’ai fréquenté le bar Glace où toutes les pièces les plus récentes de la new wave jouaient. Nous arrivions vers 22h30 ou 23h00 et nous en sortions à 2h00 ou 2h30 du matin. J’y allais seul et je revenais seul. L’une des pièces emblématiques qui propulsaient tout le monde sur le plancher de danse était « It’s my Life » de Talk Talk, avec la voix magnifique de Mark Hollis qui évoquait celle de Brian Ferry, leader de Roxy Music.

Talk Talk – « It’s my Life »
Funny how I find myself in love with you If I could buy my reasoning I’d pay to lose One half won’t do I’ve asked myself, how much do you Commit yourself It’s my life, don’t you forget It’s my life, it never ends (It never ends) Funny how I blind myself, I never knew If I was sometimes played upon, afraid to lose I’d tell myself, what good you do Convince myself It’s my life, don’t you forget It’s my life, it never ends (It never ends) I’ve asked myself, how much do you Commit yourself? It’s my life, don’t you forget Caught in the crowd, it never ends It’s my life, don’t you forget Caught in the crowd, it never ends It’s my life, don’t you forget Caught in the crowd, it never ends

J’ai vu aussi Kraftwerk au Théâtre Saint-Denis. Ce fut l’un des concerts les plus singuliers auxquels il m’a été donné d’assister.

Kraftwerk « Tour de France »

La plus digne héritière de ce genre musical initié par Kraftwerk en Allemagne est à mon sens Dorothea Raukes et son album Deutsche Wertarbeit :

« Der Grosse Atem »

« Unter Tage »

« Intercity Rheingold »

Au cœur de ce courant brillait aussi la flamme ardente d’Anne Clark :

Anne Clark – « Power Game in Metropolis »

Anne Clark- « Nothing at all »

Anne Clark – « Self Destruct »

La voici dans une pièce d’anthologie. Pump up the Volume !

Anne Clark – « Our Darkness » live 2009

Un autre ange noir allait déployer ses ailes en la personne de Nick Cave :

Nick Cave and the Bad Seeds – «From her to Eternity», (Wings of Desire)

Nick Cave – «Suzanne», (Leonard Cohen)

Nick Cave & The Bad Seeds – «The Ship Song»

Nick Cave & The Bad Seeds – «The Weeping Song»

Nick Cave and The Bad Seeds – «The Good Son»

Nick Cave – «Avalanche», (Leonard Cohen)

Je me suis aussi à l’époque procuré tous les disques de Vini Reilly et son groupe Durutti Column:

The Durutti Column – « All That Love And Maths Can Do »

The Durutti Column – « Prayer »

The Durutti Column – «Pauline»

The Durutti Column – «Never known»

The Durutti Column – «The Missing Boy»

The Durutti Column – «Silence»

The Durutti Column – «Miss Haymes»

The Durutti Column – «Bordeaux Sequence »

The Durutti Column, « When the World »

The Durutti Column – « Dance I »

The Durutti Column, « Arpeggiator »

The Durutti Column – « Spent time »

At the end of the journey
And all you have seen
Remember some faces
From the places you’ve been
And then there’s a sadness
When you try to describe
How these things can happen
And the passing of time
And the passing of time
And the passing of time
The passing of time
Passing of time

J’étais loin de m’attendre à ce que cette « nouvelle vague » soit suivie pendant les années 1980 de plusieurs autres vagues, très différentes celles-là, mais d’aussi grande envergure. L’une de mes expériences les plus intenses des années 1980 fut vécue en 1985 à la SMCQ à l’occasion de la présentation de l’opéra Jacob Lenz de Wolfgang Rihm à partir du roman éponyme de Georg Buchner. Dans une œuvre réalisée en 1977-1978, Rihm, compositeur contemporain, adaptait un roman écrit en 1835 au sujet d’un personnage, Lenz, ayant vécu en 1778.  Tout cela me faisait remonter à l’époque où Hegel débattait dans sa Phénoménologie de l’esprit publiée en 1807 avec Schelling et Jacobi.

J’irai quelques années plus tard (2006) entendre au TNM l’opéra Wozzeck d’Alban Berg qui est une autre adaptation d’un texte de Buchner.

Ces années ne furent donc pas réservées exclusivement à la chanson populaire. Grâce à Recommended Records, je fis aussi l’acquisition de dizaines de disques de musiques actuelles et d’avant-garde; la pop de Van Dyke Parks,

mais aussi des groupes créant dans des atmosphères de BD de fin du monde, tels que Art Zoyd, Univers Zéro et Urban Sax, des œuvres à la grandiloquence un tantinet démesurée. Urban Sax allait être invité en 1987 au festival de Jazz de Montréal pour le grand évènement. Une cinquantaine de saxophonistes en habits d’astronautes arrivèrent de partout, sur les toits, grimpant avec poulies et cordages sur la façade de la Place des arts, ou installés au haut de camions échelles. Le groupe fait régulièrement de telles interventions dans des lieux publics. Il est l’ancêtre des flashmobs, mais il est aussi l’héritier de tous ces créateurs de musique contemporaine qui pensaient de plus en plus à spatialiser la musique, à lui conférer un aspect tridimensionnel, au point d’en faire presque un objet visuel, ou à occuper tout l’espace des salles. Ainsi, Michel Gonneville à la SMCQ avait créé une œuvre disposant les musiciens à différents endroits dans la salle. Certaines œuvres nécessitaient, pour être vraiment appréciées à leur juste mesure, d’être écoutées en concert ou à la maison dans un espace amplifié à 360 degrés.

En plus de participer de ce courant esthétique visant à spatialiser la musique, les interventions d’Urban Sax ont quelque chose d’utopique. Il ne suffit pas de créer de la musique ambient pour aéroport comme le fait Eno, il faudrait faire entendre la musique d’Eno dans des aéroports. C’est cette idée que la musique doit créer des ambiances là où on ne l’attend pas, dans des lieux où l’art n’existe pas. Ce sont des offensives artistiques qui ont quelque chose d’utopique dans la mesure où les artistes sont en réalité presque toujours sur la défensive. La musique et d’une manière générale, l’art, peut occuper notre quotidien. On y parvient avec les arts visuels dans ce qui est appelé l’art public. On peut y parvenir aussi avec la musique, mais la salle de concert est un peu comme un musée. L’art public est l’art visuel déconfiné. Pour déconfiner la musique, il faut envahir les places publiques. Les Beatles ont fait leur ultime sortie publique sur un toit à Londres. Patrick Watson est aussi habitué à ce genre chez nous. Les flashmobs ont propagé cette idée même si c’était par des musiciens amateurs. Les musiques sur les balcons pendant le confinement, en Italie ou ici grâce à Martha Wainwright, nous ont permis de tenir le fort. 

Cette idée de l’occupation entière de l’espace sonore dans une salle salle ou à l’extérieur ne tombe pas du ciel. Elle est un pur produit de la recherche formelle réalisée par le courant moderniste en musique au XXe siècle. Si elle devient visible quand elle aboutit à la musique pop, c’est grâce à ces compositeurs savants restés dans l’ombre.

Il en va de même pour ces musiques qui, dans la chanson populaire comme celle des Cocteau Twins, érigent des murs de son, la densité sonore étant produite par la multiplication dédoublée des bandes enregistrées ou la multitude des instruments. Ce sont des adaptations d’idées explorées auparavant chez des compositeurs comme Iannis Xénakis ou Giacinto Scelsi.

Giacinto Scelsi – « Hymnos » (1963)

Giacinto Scelsi: Natura Renovatur (1967)

Giacinto Scelsi – « Pfhat » (1974)

Les Cocteau Twins ont repris l’idée en remplissant l’espace sonore de guitares électriques, y ont ajouté une drum machine et une voix, celle d’Elisabeth Fraser, au tremolo sorti tout droit des vieux albums de Marc Bolan avec T-Rex.

Cocteau Twins – « Wax and Wane »

Cocteau Twins – « Blind Dumb Deaf »

Pendant la majeure partie des années 1980, j’ai fait venir des disques distribués par Recommended Records en Angleterre. Cela me fit découvrir Lost Jockey et plus tard le leader de ce groupe, Andrew Poppy :

Lost Jockey – « Rise and Fall »

Andrew Poppy – « The Object Is A Hungry Wolf »

1987 est aussi l’année de parution de mon troisième disque automnal préféré. En plus des ISB et de Tim Buckley, David Sylvian va m’enchanter avec l’album Secrets of the Beehive qui est en tous points parfait.

David Sylvian – «September»

The sun shines high above
The sounds of laughter
The birds swoop down upon
The crosses of old grey churches
We say that we’re in love
While secretly wishing for rain
Sipping Coke and playing games
September’s here again
September’s here again

David Sylvian – «Orpheus»

Standing firm on this stony ground
The wind blows hard, pulls these clothes around
I harbour all the same worries as most
The temptations to leave or to give up the ghost
I wrestle with an outlook on life
That shifts between darkness and shadowy light
I struggle with words for fear that they’ll hear
But Orpheus sleeps on his back, still dead to the world

Sunlight falls, my wings open wide
There’s a beauty here I cannot deny
And bottles that tumble and crash on the stairs
Are just so many people I knew never cared
Down below on the wreck of the ship
Are a stronghold of pleasures I couldn’t regret
But the baggage is swallowed up by the tide
As Orpheus keeps to his promise and stays by my side

Tell me, I’ve still a lot to learn
Understand, these fires never stop
Believe me, when this joke is tired of laughing
I will hear the promise of my Orpheus sing

Sleepers sleep as we row the boat
Just you the weather and I gave up hope
But all of the hurdles that fell in our laps
Was fuel for the fire and straw for our backs
Still the voices have stories to tell
Of the power struggles in heaven and hell
But we feel secure against such mighty dreams
As Orpheus sings of the promise tomorrow may bring

Tell me, I’ve still a lot to learn
Understand, these fires never stop
Please believe, when this joke is tired of laughing
I will hear the promise of my Orpheus sing

David Sylvian – «Waterfront»

On the banks of a sunset beach
Messages scratched in sand
Beneath a roaming home of stars
Young boys try their hand
A spanish harbouring of sorts
In Catalonian bars
They were pulled from a sinking ship
And saved for last
On the waterfront the rain
Is pouring in my heart
Here the memories come in waves
Raking in the lost and found of years
And though I’d like to laugh
At all the things that led me on
Somehow the stigma still remains
Watch the train steam full ahead
As it takes the bend
Empty carriages lose their tracks
And tumble to their end
So the world shrinks drop by drop
As the wine goes to your head
Swollen angels point and laugh
« This time your god is dead »
On the waterfront the rain
Is pouring in my heart
Here the memories come in waves
Raking in the lost and found of years
And though I’d like to laugh
At all the things that led me on
Somehow the stigma still remains
Is our love strong enough?

David Sylvian – «Let the happiness in»

I’m waiting on the empty docks
Watching the ships come in
I’m waiting for the agony to stop
Oh, let the happiness in
I’m watching as the gulls all settle down
Upon the empty vessels
The faded whites of their wedding gowns
The songs of hopeless selflessness
The cold December sun
A cold that blisters
The hands of a
Working man wasted
I’m waiting on the empty docks
Watching the ships roll in
I’m longing for the agony to stop
Oh, let the happiness in
Oh, let the happiness in
Oh, let the happiness in
Listen to the waves against the rocks
I don’t know where they’ve been
I’m waiting for the sky to open up
And let the happiness in
Oh, let the happiness in
Oh, let the happiness in
‘Cause it’s coming
Coming on
Oh, let the happiness in
Oh, let the happiness in
‘Cause it’s coming
Coming on, coming on
Oh, let the happiness in
‘Cause it’s coming
Coming on
Oh, let the happiness in
Oh, let the happiness in

De Sylvian, on peut retenir notamment aussi ces quelques autres pièces :

David Sylvian – «Brilliant Trees»

When you come to me
I’ll question myself again
Is this grip on life still my own
When every step I take
Leads me so far away
Every thought should bring me closer home
And there you stand
Making my life possible
Raise my hands up to heaven
But only you could know
My whole world stands in front of me
By the look in your eyes
By the look in your eyes
My whole life stretches in front of me
Reaching up like a flower
Leading my life back to the soil
Every plan I’ve made’s
Lost in the scheme of things
Within each lesson lies the price to learn
A reason to believe
Divorces itself from me
Every hope I hold lies in my arms
And there you stand
Making my life possible
Raise my hands up to heaven
But only you could know
My whole world stands in front of me
By the look in your eyes
By the look in your eyes
My whole life stretches in front of me
Reaching up like a flower
Leading my life back to the soil

David Sylvian – «For the Love of Life» (Monster Ending Theme)

David Sylvian – «Angels»

High in the architecture
Something’s moving
Unrecognisable spirit
Dislocated

It’s the wrong climate
No humidity
Humming humidity

It’s fate belongs to another time
Another place

Projections on fallen masonry
Ghosts of a once pagan place
Standing empty
I stand empty

Dead echoes don’t come back
His stopped cut out
Fuck you

Nothing ever happens
Unbelieving no one’s receiving
A vessel filled
Held and spilled
Nothing

A trace from another time
Another place

It’s simple
You don’t exist
You can’t possess me
You lose on a technicality

High in the architecture
Something’s moving

Nothing

Je découvris aussi deux compagnies de disques belges : Les disques du Crépuscule et Crammed discs. Et grâce à eux, un autre grand choc survint avec la découverte du groupe Tuxedomoon. Ces Américains de la côte Ouest, premiers utilisateurs rocks des synthétiseurs, étaient établis à Bruxelles. Là encore, la présence des synthétiseurs était déjà depuis longtemps un acquis de la musique contemporaine du XXe siècle.

Le groupe n’a jamais eu les sous pour réaliser des superproductions en concert, mais l’‘étincelance’ de leurs disques de studio m’est vite apparue évidente. La superposition intelligente des instruments et des rythmes, chaque instrument obéissant à sa propre logique, conférait à leurs pièces une allure presque cinématographique, multicolore et tridimensionnelle. C’est si l’on veut la version noire des Beatles. Ils composèrent une musique pour accompagner le ballet Divine (1982) de Maurice Béjart.

Les deux plus importantes pièces de résistance sont à mes yeux Desire (1981) et Holy Wars (1985), quoique la Suite en sous-sol (1982) et Time to lose (1986) contiennent aussi des perles inestimables. La voix de Steven Brown, par son chant parlé, rappelle un peu les chansons de Kurt Weil et Bertolt Brecht. C’est une voix d’écorché vif qui dérange l’oreille, alors que les mélodies trahissent la présence d’une âme romantique sous-jacente.

Tuxedomoon – «St. John»
I live, yet do not live
I wait as life goes by
This life I live alone, I view
As robbery of life
And so it is a constant death
With no way out at all
God hear me, what I say is true
I do not want this life
I am so removed from you, I say
What kind of life can I have
I pity me yet my fate is clear
I will keep up this lie
The fish taken from out the sea
Is not without reprieve
Its dying is a brief affair
And then it brings relief
Yet, what convulsive death
Can be as bad as my own life
I live, yet do not live at all
I die, yet do not die at all
The more I live, the more I die
The more I live, the more I die
I live, yet do not die at all
I die, yet do not live at all
I live yet do not live
I wait as life goes by
This life I live alone I view
As robbery of life
And so it is a constant death
With no way out at all
God hear me, what I say is true
I do not want this life
I am so removed from you, I say
What kind of life can I have
I pity me yet my fate is clear
I will keep up this lie
The fish taken from out the sea
Is not without reprieve
Its dying is a brief affair
And then it it brings relief
Yet what convulsive death
Can be as bad as my own life
I live, yet do not live at all
I die, yet do not die at all
The more I live, the more I die
The more I live, the more I die
I live, yet do not die at all
I die, yet do not live at all

Tuxedomoon – «Desire»
You’re the buyer or the seller,
makes you want what you can’t have,
I’m glad I made you cry,
Makes you go where you can’t go,
Makes you want what you can’t have,
Desire
Don’t think
Go buy,
Don’t think
Buying the moment,
Sometimes I want to die in my bed,
All I can think about is « When are we leaving? »,
Everytime I think of you I want a cigarette,
Man chooses himself,
Hero with a thousand faces,
It’s the third night and the walls are shaking,
Boys buying boys,
Pleasure bringing pain, it’s all the same,
I put my hand near my mouth so I know I’m still breathing,
So we joke about the TV set,
Calling it the « eye of Hell »,
I would love to have people see what I see,
I would love to be a pillar of strength in my community,
A little order, a little grace,
Something new to fill up this place,
Live a thousand lives by picture,
Mark, this song is for you,
I’m a lousy lover – I give but never take,
Makes you go where you can’t go, makes you want what you can’thave,
Makes you want what you can’t have
Makes you want what
You can’t have what
Makes you want what
You can’t have what
Makes you want what you
Can’t have what
Can have
Can’t have
Can have
Can’t have
Live a thousand lives by picture

Tuxedomoon – «Holy Wars»
Isn’t there a holy war
You’re going to
With cause enough
Enough to do
The Holy Grail has disappeared
There’s nothing left to fight for here
There’s only fear
Pick up where you last left off
Pick up the little pieces
You left upon the altar
Devoted to yourself
What to do
No stakes in hand
And nothing planned
O what to do
To get to land
Drifting in a godless world
A hallowed life in a hollow world
A lifeless life
Pick up where you last left off
Pick up the little pieces
You left upon the altar
Devoted to yourself
Call your love a deity
Call family the enemy
call yourself free
Scale the Tropics
Mountain climb
Build pyramids to defy time
You’ve got the breaks
Pick up where yopu last left off
Pick up the little pieces
You left upon the altar
Devoted to yourself
And when all is said and done
Just face of death to fall back on
Just take a breath
So what’s all the crying for
Heroes die and then come more
There’s always more
Pick up where you last left off
Pick up the little pieces
You left upon the altar
Devoted to yourself

Tuxedomoon – «Egypt»
Enough is never enough
When the going gets tough
Too many things coming up
For one dope to handle
Just foot in mouth, lean on crutch
Wish I was with the ancient Egyptians
With how many thousand Gods
Someone to turn to, someone to pray to
Someone to listen to the silence of my tears
Enough is never enough
When the going gets tough
A diet of instant time, inspiration
Just foot in mouth, lean on crutch
Firing blanks at critical moments
The going gets tough, the tough go shopping
To buy something a little nothing
To fill up the hole in his heart
To buy something a little nothing
To fill up the hole in his heart
I’m in Egypt
I’m in Egypt

Tuxedomoon – «You» (with lyrics)

Tuxedomoon – «Music #2»

De Tuxedomoon, je suis inévitablement passé à Steven Brown, le leader du groupe. Je me rappelle être allé le voir un soir dans un bar de l’avenue du Parc au deuxième étage. Nous étions tout au plus une douzaine à être venu l’entendre. Son plus beau disque est Half Out (1991). La première des cinq pièces suivantes provient d’un EP (Me and you and the licorice stick, 1986), mais les quatre autres proviennent de cet album.

Steven Brown – «Besides All That»

Steven Brown – «Decade»

Steven Brown – «Voodoo»

Steven Brown – «San Francisco»

Steven Brown – «Out of My Body»

Comme si ce n’était pas assez, je découvris aussi le courant minimaliste à la même époque. Je mentionnerais notamment de Philip Glass, Songs of Liquid Days ainsi que les opéras Satyagraha (1980) and Akhnaten (1983-1984). Le dernier saut de Glass à Montréal en 2015 donna lieu à une performance du compositeur au piano dans des piécettes sans envergure qui ne rendent pas justice à la fougue irrésistible qui habite Song of Liquid Days et certains passages parfaitement déchaînés ou grandioses des deux opéras susmentionnés.

Une autre pièce de Glass, « Façades », tout en intériorité automnale, m’a inspiré le mot suivant : Avec le frais automnal, les bruits ambiants cèdent doucement le pas à nos voix intérieures. Bientôt, il ne restera plus que le bruissement des feuilles sous nos pas pour venir perturber nos pensées.

Philip Glass – « Façades » avec Jon Gibson

J’ai fait mille écoutes de l’œuvre composée avec David Byrne :

Philip Glass – « Open the Kingdom (Liquid Days, Part II) »

Lorsqu’elle est parfaitement bien déchaînée, la musique de Glass engendre une transe quasi tribale complètement irrésistible. L’opéra Satyagraha permet par moments d’en faire la démonstration :

Philip Glass – « Satyagraha: Act II: Confrontation and Rescue »

Une musicalité poétique, comme celle de « Façades » est retrouvée dans l’opéra Akhnaten :

Philip Glass – « Akhnaten », Funeral of Amenhotep

Philip Glass – «Akhnaten» : Hymn

Philip Glass – « Akhnaten », Akhnaten and Nefertiti

Philip Glass – « Akhnaten », Scène 2 : Attack and Fall

Le courant minimaliste ne se résumait pas à Glass. Il y avait eu aussi Terry Riley (« In C » ), Steve Reich ( « Tehillim » 1981 et « City Life » 1995)

Steve Reich- « City Life ! »

aux États-Unis, Michael Nyman en Grande Bretagne (compositeur de la musique du film  «The Piano» de Jane Campion), et Wim Mertens en Belgique. J’avais découvert Mertens avec Recommended Records encore, alors qu’il oeuvrait avec un groupe portant le nom Soft Verdict. J’avais acheté leur EP vinyle contenant sur un côté la pièce « At Home » et sur l’autre côté la pièce « Not at Home ». C’était déjà bien beau mais les Disques du Crépuscule allaient par la suite pendant de longues années produire une quantité industrielle de disques provenant de ce compositeur.

Dans « A Man of no fortune and with a name to come », Mertens parvient, avec ce disque hommage à son père, à une expressivité profonde et inédite. L’album rassemble des pièces pour piano accompagnant une voix de falsetto ne livrant que des phonèmes sans paroles. Je ne sais quelle pièce choisir au sein de ce très grand disque. Je vais rester modéré dans mes propos et dire simplement que c’est un chef d’œuvre absolu. Pour résoudre le dilemme consistant à devoir choisir quelle pièce de ce disque reproduire ici, je vais les reproduire toutes :

Wim Mertens – « Casting No Shadow »

Wim Mertens – « A Tiels Leis »

Wim Mertens- « Hirose »

Wim Mertens – « You See »

Wim Mertens – « Naviamente »

Wim Mertens – « No Testament »

Vous pouvez ne pas vibrer à ce miracle si vous le voulez. Ça ne me dérange pas.

J’ai acheté tous ses disques. Ils sont de valeur inégale. Pour creuser davantage l’œuvre de Mertens, je recommande d’aller entendre les pièces d’un concert donné le 30 septembre 2005 à Antwerp :

Wim Mertens – « Struggle for pleasure »

Wim Mertens – « Maximizing the audience »

Wim Mertens – « Hedgehog’s skin »

Wim Mertens – « Close cover »

Il y avait un élément répétitif à l’origine au sein du courant minimaliste. Il s’est progressivement estompé à mesure que d’autres voix minimalistes se sont affirmées.

Je mentionnerais d’abord Arvo Pärt. Son album Tabula Rasa est peut-être mon disque préféré de tous les temps. Vous devriez écouter « Fratres », avec Gidon Kremer au violon et Keith Jarrett au piano. Je me souviendrai toujours d’être entré dans le magasin « Sam the record man », au deuxième étage d’un vieil immeuble de la rue Sainte-Catherine, pour voir exposés ensemble les deux disques ECM New Series qui se ressemblaient beaucoup : l’album de Pärt et celui de John Adams (Harmonium, avec des poèmes de John Donne et Emily Dickinson). Étions-nous en 1987 ? J’ai décidé de les acheter tous les deux et cela a été le meilleur investissement de ma vie de mélomane amateur.

Arvo Pärt – « Fratres »

Je ne connais pas de disque qui creuse autant les sillons de l’époque pour en sonder les mystères. Je ne connais pas de disque qui parvient à exprimer à ce point l’angoisse d’être au monde et à s’élever suffisamment haut pour interroger l’horizon. On vous dira que c’est le premier disque de son style tintinabuli. Je vous dirai que c’est un disque qui apporte de la Consolation aux âmes déchirées. Ce n’est pas surprenant d’apprendre que pendant plusieurs années, il a été le compositeur vivant le plus joué. On ne compte plus les interprétations existantes de « Fratres ». Bien que cette pièce a par la suite été reprise des dizaines de fois, la meilleure interprétation a toujours été celle du disque initial, impliquant Gidon Kremer au violon et Keith Jarrett au piano. Elle n’a à mon sens été délogée que par la version d’Anne Akiko Meyers.

Du même album, il y a

Arvo Pärt – « Cantus in Memory of Benjamin Britten »

Alfred Schnittke est au piano sur la pièce Tabula Rasa.

Plusieurs autres œuvres de Pärt méritent le détour. En voici un très court échantillon :

Arvo Pärt – « Pari Intervallo »

Arvo Pärt – excerpts for « OF LOVE » Warsaw Ballet
Christ with me, Christ before me, Christ behind me,
Christ in me, Christ beneath me, Christ above me,
Christ on my right, Christ on my left,
Christ when I lie down, Christ when I sit down,
Christ in me, Christ when I arise,
Christ in the heart of every man who thinks of me,
Christ in the mouth of every man who speaks of me,
Christ in the eye that sees me,
Christ in the ear that hears me,
Christ with me.

Arvo Pärt – «Summa»

Voici un extrait de l’album ECM New Series de John Adams.

John Adams – « Harmonium », ‘Negative Love’ BBC Symphony Chorus and BBC Proms Youth Choir BBC Symphony Orchestra Edward Gardner
 
I NEVER stoop’d so low, as they 
Which on an eye, cheek, lip, can prey ;
    Seldom to them which soar no higher 
    Than virtue, or the mind to admire. 
For sense and understanding may 
    Know what gives fuel to their fire ; 
My love, though silly, is more brave ; 
For may I miss, whene’er I crave, 
If I know yet what I would have.
If that be simply perfectest,
Which can by no way be express’d 
    But negatives, my love is so. 
    To all, which all love, I say no. 
If any who deciphers best, 
    What we know not—ourselves—can know, 
Let him teach me that nothing. This 
As yet my ease and comfort is, 
Though I speed not, I cannot miss.
 

Je ne me suis jamais abaissé aussi bas que ceux

Qui, aiment pour un œil, une joue, une lèvre chasser;

Rarement aussi bas que ceux qui ne s’élèvent pas

plus haut qu’une vertu, ou qu’un esprit à admirer.

Car les sens et l’entendement peuvent

Savoir ce qui alimente leur feu ;

Mon amour, bien qu’un peu bête, est beaucoup plus courageux ;

Car je puis me priver, à chaque fois que je désire,

Si je sais déjà ce que je trouverais.

Mais si c’est simplement plus que parfait,

Et que ce ne peut être exprimé que par la négative,

Mon amour est ainsi fait.

A tout ce que tous aiment, je réponds par un non.

Si celui qui déchiffre le mieux les choses peut savoir,

ce que, nous-mêmes, ne savons pas

Qu’il m’apprenne donc ce rien.

Telle est ma paix, mon réconfort.

Sans me presser, rien ne me manque.

Nous étions à la croisée des chemins au sein du courant minimaliste. Adams quittait de plus en plus le moule contraignant de la musique répétitive, alors que Pärt venait de prendre ses distances du courant moderniste.

Chaque pays de l’Europe de l’Est semble avoir eu à cette époque son compositeur fétiche. Ils étaient tous enracinés et ils creusaient leur musique à partir du tréfonds de leurs expériences historiques respectives. En plus de l’estonien Arvo Pärt (et de ses deux compatriotes Veljo Tormis et Erkki-Sven Tüür), il faut compter sur le lettonien Peteris Vasks, le Polonais Henrik Gorecki, le Géorgien Giya Kancheli, les finlandais Aulis Salinen et Einojuhani Rautaavaara, ainsi que l’Ukrainien Valentin Silvestrov.

Veljo Tormis – « Lauliku Lapsepõli »

Erkki-Sven Tüür – « For Ukraine »

Pēteris Vasks – «Vientulais Engelis» (Lonely Angel), Meditation for Violin & String Orchestra

Pēteris Vasks – «Plainscapes» (Lidzenuma ainavas) for choir, violin, and cello

Peteris Vasks – « Vasara » (Summer)

Henrik Gorecki – Symphonie no 3, 2e partie, Dawn Upshaw

Giya Kancheli – « V & V for violin and orchestra », Gidon Kremer

Aulis Salinen – « Winter was hard », Kronos Quartet

Einojuhani Rautaavaara – « Concerto for Birds and Orchestra “Cantus Arcticus”, Op. 61»

Valentin Silvestrov – « Prayer for Ukraine »

Valentin Silvestrov – « Indescribable blue, tender! »

Valentin Silvestrov  – « Farewell, O World, O Earth… »

Adieu, ô monde, ô terre, adieu, terre inamicale, adieu ! Ma douleur brûlante, mes tortures cruelles. Au-dessus des nuages ​​je me cacherai. Et toi, ma chère Ukraine, je laisserai derrière moi les nuages ​​et tomberai dans la rosée pour parler avec toi, Pauvre patrie veuve. Je viendrai à minuit quand la rosée tombera abondamment sur les champs ; Et doucement, tristement, nous parlerons de ce que l’avenir nous réserve. Jusqu’au lever du soleil. Nous parlerons de vos malheurs, Jusqu’à ce que vos fils en bas âge soient grands et se dressent contre les ennemis.

LA MUSIQUE S’INSCRIT DANS LE TEMPS

Si les arts visuels ont débouché sur des installations et des performances, la musique débouche toujours sur un couplage avec d’autres formes d’art, y compris le ballet et l’opéra, ce qui n’est pas nouveau, ou alors plus simplement et plus abstraitement avec les arts visuels, dans la mesure où l’intérêt porté au timbre, à la sonorité et à la prise de son, pousse le mélomane, même amateur, à écouter la musique un peu comme on regarde une œuvre d’art. Le plus bel exemple d’une attention portée au timbre, à la couleur ou à la lumière est offert par Olivier Messiaen :

Olivier Messiaen – « O Sacrum Convivium » (1937)

Olivier Messiaen – « Oraison » (1937)

Olivier Messiaen — « Trois petites liturgies », I. Antienne de la conversation intérieure (1943-1944)

Olivier Messiaen – « Turangalîla-Symphonie: VI. Jardin du sommeil d’amour » (1946-1948)

Olivier Messiaen – « Un Vitrail et des Oiseaux » (1986)

Olivier Messiaen – « Éclairs Sur L’au-delà », Le Christ, Lumière Du Paradis (1991)

La musique peut s’incarner dans des textes, mais elle peut aussi s’incarner dans des images et ce, d’autant plus qu’une image, comme chacun sait, vaut souvent mille mots.

Johann Sebastian Bach – « Sarabande », Suite pour violoncelle solo No. 1 en sol majeur, BWV 1007 Avec 500 ans de Portraits féminins issus de l’histoire occidentale de l’art.

Camille Saint- Saens – « Le carnival das animaux », et le fauvisme

Richard Wagner – « Lohengrin » (ouverture) et Wassily Kandinsky – « De lo espiritual en el arte »

Frédéric Chopin – « Valse Op. 64 No.2 », Arthur Rubinstein, avec Edgar Degas

Claude Debussy – « Prélude à l’après-midi d’un faune » avec
Louis Valtat (1869- 1952), Eugène-Louis Boudin (1824- 1898), Alfred Sisley (1839- 1899), Claude Monet, Oscar Claude Monet (1840- 1926),
Camille Pissarro (1830- 1903), Frederic Bazille, Jean Frédéric Bazille (1841- 1870), Edgar Degas, Hilaire-Germain-Edgar De Gas (1834- 1917),
Armand Guillaumin (1841- 1927), Pierre-Auguste Renoir (1841- 1919).
Les œuvres avec la mythologie d’un ‘faune’ sont de: Agostino Carracci (1557- 1602), Filippo Lauri (1623- 1694), Arnold Böcklin (1827- 1901),
Peter Basin (1793- 1877), Karl Friedrich Schinkel (1781- 1841), Carlos Schwabe (1866- 1926)

Eric Satie – « Nocturne no 1 » avec
Georges de Feure, Leon Spilliaert, Gustav Klimt, Magnus Enckell et Charles Rennie Mackintosh
.

Piotr Illitch Tchaikovsky – « Valse des Fleurs », avec Pierre Auguste Renoir

Igor Stravinsky – « Petruschka », extrait de la version piano, avec Wassily Kandinsky

Maurice Ravel – « Pièce en Forme de Habanera » avec Steinlen, Manet, Marc, Kirchner, Warhol, Monet, Renoir, Degas, Picasso

Gustav Mahler – « Symphony No. 5 – IV. Adagietto », The Mahler – Klimt Project

Arnold Schönberg – « String Quartet No. 1 in D minor, Op. 7 », 4e mvnt,  avec Edvard Munch

‪‪Arnold Schoenberg – « Piano Concerto op. 42 », Expressionisme abstrait

Arnold Schoenberg – « Cinq pièces orchestrales, opus 16 » : IV, Péripétie

Anton Webern – « Passacaglia per orchestra Op. 1 », Egon Schiele

Benjamin Britten – « Prelude and Fugue for 18-part String Orchestra », avec JMW Turner

Francis Poulenc – « Sonate pour flûte », 1er mouvement, avec Kim Parker

Morton Feldman – « The Rothko Chapel » (extrait) avec Mark Rothko

Alfred Schnittke – « Suite in the old style » (Pantomine)

Osvaldo Golijov – « Una Madre Comió Asado », Dawn Upshaw

Hold Your Horses – « 70 Millions »

Buckethead – « Spokes for the Wheel of Torment »

La musique peut s’incarner dans des images et dans des mots, mais elle peut aussi s’incarner dans le temps et battre au rythme des saisons.

PRINTEMPS

Daniel Bélanger – «Tu tombes»

Cesse un peu de jeter
De l’ombre sur le jour
Avril est morne
Les neiges fondent
C’est le cours du printemps
Dans ce qu’il a de triste
Et tu en rajoutes un peu plus
Sur la liste
Essaie de comprendre
C’est fort, plus fort que toi
Tu tombes
Ça court les rues les docteurs
On ira voir
Essaie de comprendre mieux
C’est fort, plus fort que moi
Je tombe

Seigen Ono – « All Men Are Heels »

Richard Strauss – « Ainsi parlait Zarathoustra », Rafael Payare

Antonio Vivaldi – «Le Printemps », Grégoire Jeay

Antonio Vivaldi – « Les quatre saisons », Printemps 1 recomposé par Max Richter

Antonio Vivaldi – « Les quatre saisons », Printemps

Gustav Mahler – « Das Lied von der Erde » (1908-1909)  Jonas Kaufmann · Claudio Abbado · Berliner Philharmoniker

Igor Stravinsky – «Le sacre du printemps», Compagnie Marie Chouinard

Jean Philippe Goude – « Rock de Chambre- Fonquitude »

 

ÉTÉ

Jean-Pierre Ferland – « Je ne veux pas dormir ce soir »

Daniel Bélanger – « Intouchable et Immortel »

Chloé Sainte-Marie – « La route, l’ile et l’été »

Kraftwerk – « Tour de France »

Peter Gabriel – « Solsbury Hill »

Daniel Mille – « Les Minots »

Seigen Ono feat. Arto Lindsay – « Pessoa Quase Certa »

 

AUTOMNE

Antonio Vivaldi – « Autumn », The Four Seasons, Julia Fischer

Antonio Vivaldi – « Autumn », The Four Seasons, I Musici

Max Richter – « Autumn 1 »

Max Richter – « Autumn 2 »

Max Richter – « Autumn 3 »

Tōru Takemitsu – « Autumn » (1973)

Astor Piazzolla – « The 4 Seasons of Buenos Aires »

Philip Glass – «The Poet Acts»

Max Richter : « November »

Jean-Philippe Goude – « L’Homme Dévasté »

Michel Rivard « La lune d’automne »

 

HIVER

Now Make We Merthe, Purcell consort of Voices ( incluant Simon Preston, Robert Tear, David Monrow, etc.), « Boston Skyline »

Grégoire Jeay, « Alleluia », Ensemble La Volta, Musica Mystica, (il faut aller cliquer la pièce)

J.S. Bach – «Kommt, Ihr Angefochtnen Sunder», Arias,  BWV 30, Nr. 5, Magdalena Kozena, Archiv

J.S. Bach, « Schafe können sicher weiden » Arias, Magdalena Kozena

Vivaldi – « Quatre saisons » (L’hiver)

Robert Schumann – « Quintette pour piano, op. 44. 2e mouvement » Ingmar Bergman- «Fanny et Alexandre» Prologue

Leos Janacek – « Our Father »

Astor Piazzola – « As Quatro Estações – Inverno », Mari Samuelsen, violin, Håkon Samuelsen, cello

Ola Gjeilo & Charles A. Silvestri – « Tundra »

Eric Whitacre – « Glow »
Softly falls the winter snow, whispers to the sleeping world below: “Wintertide awakes,” morning breaks and sets the earth aglow. In gentle tones of warmest white, Proclaim the glory of Auroroa’s light. Sparrow wings in a clear clean voice, a sweet, silver carol for the season born. Radiant wings as the skies rejoice, Arise and illuminate the morn. Softly falls the winter snow, whispers to the sleeping world below: “Glow, like the softly falling snow.”

Jethro Tull – « A Christmas Song »
Once in Royal David’s City stood a lonely cattle shed,
where a mother held her baby.
You’d do well to remember the things He later said.
When you’re stuffing yourselves at the Christmas parties,
you’ll just laugh when I tell you to take a running jump.
You’re missing the point I’m sure does not need making
that Christmas spirit is not what you drink.
So how can you laugh when your own mother’s hungry,
and how can you smile when the reasons for smiling are wrong?
And if I just messed up your thoughtless pleasures,
remember, if you wish, this is just a Christmas song.

Ólafur Arnalds – « For Now I am Winter » ft. Arnór Dan

ColdWorld – « Winterreise »

 

La musique s’incarne aussi dans le temps qu’il fait. Voici six pièces parmi tant d’autres possibles (Gabriel « Red Rain », CCR « Who will stop the Rain », Doors « Riders on the Storm », Johnny Rivers « Summer Rain », Lovin Spoonful « You and me and rain on the roof », etc.) qui chantent la pluie:

Luc Ferrari – « Presque rien n° 2, ainsi continue la nuit dans ma tête multiple »

Barbara – « Nantes »

Jacques Prévert – « Barbara » dit par Cora Vaucaire

Bob Dylan « A hard Rain »

Psychedelic Furs – « Heaven »

Gene Kelly – « I’m singing in the rain »

La musique peut aussi s’incarner dans le temps, comme musique de cinéma. Pendant mes deux années postdoctorales à UCLA, j’écoutais tous les jours l’émission de radio de Tom Schnabel ( » Morning becomes eclectic « ) sur KCRW, la station de radio NPR. Je pouvais ainsi me familiariser avec toutes sortes de musiques venant du monde entier. Je me souviens avoir écouté une fois la chanson numéro un au palmarès du Caire ! Mais mes découvertes culturelles préférées étaient au cinéma. J’allais voir des copies renouvelées de vieilles screwball comedies au LA County Museum.

Voici quelques-unes de mes trames musicales préférées. Ceux qui ont un certain âge se rappelleront que cette pièce de Glazounov ouvrait la série québécoise Les pays d’en haut :

Akexandre Glazunov – «The Seasons Op.67 Autumn:Petit Adagio »

Il y a aussi celle-ci, magnifique :

Jean Cousineau – « Mon oncle Antoine », Claude Jutras (1971)

Ce sont deux pièces enracinées dans notre histoire.

Voici maintenant des extraits de bandes sonores plutôt ‘existentialistes’ qui traduisent une certaine difficulté d’être :

Robert Schumann – « Quintette pour piano »

Gustav Mahler – « Symphonie no 5 », Adagietto

Krzysztof Komeda – « Rosemary’s Baby » Roman Polansky (1968)

Wendy Carlos – « Theme from a ‘Clockwork orange’ », adaptée de Henry Purcell « Funeral for Queen Victoria », Stanley Kubrick (1971)

Jerry Goldsmith – « Chinatown », Roman Polansky (1974)

Philippe Sarde – « Le locataire », Roman Polansky (1976)

Jean-Luc Barbier – « Dans la ville blanche », Alain Tanner (1983)

Yann Tiersen –  « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain », Jean-Pierre Jeunet (2001)

Thomas Newman –  « Revolutionary Road »,  Sam Mendes (2008)

Richard Wagner – « Prélude à Tristan und Isolde », Lars von Trier « Melancholia », dernière scène.

Je me rappelle aussi de la musique qui ouvrait les émissions de Bernard Pivot.
Rachmaninov – « Concerto pour piano no 1», 1er mouvement, interprété par Valentina Lisitsa.

Jerome Brainin – « The Night Has a Thousand Eyes » interprétée par Sonny Rollins pour Bouillon de culture.

Jean-Philippe Goude – « Caractères », en ouverture de Caractères.

J’aime aussi les pièces mises en ligne par Krishanth Suriyapragasam :

Thomas Newman – « Private Citizen »

Johan Söderqvist – « The Riot »

Jóhann Jóhannsson – « Soccer Game »

Jóhann Jóhannsson – « Alejandro’s Song »

Toutefois, rien ne bat la trame sonore de The Shining pour faire la démonstration que les œuvres de musique moderne ou contemporaine sont elles-mêmes très enracinées dans l’expérience humaine concrète:

Hector Berlioz – « Dies irae », The Shining, Stanley Kubrick (1980)

Gyögy Ligeti – « Lontano », The Shining, Stanley Kubrick (1980)

Krzysztof Penderecki – « The Awakening of Jacob », The Shining, Stanley Kubrick (1980)

Krzysztof Penderecki – « Urenja Ewangelia », (Excerpt) The Shining, Stanley Kubrick (1980)

Krzysztof Penderecki – « Polymorphia », The Shining, Stanley Kubrick (1980)

Krzysztof Penderecki – « De Natura Sonoris » No. 2, The Shining, Stanley Kubrick (1980)

Krzysztof Penderecki – « Utrenja  (Kanon Paschy) », The Shining, Stanley Kubrick (1980)

LA MUSIQUE DANS L’ESPACE

En plus de pouvoir s’incarner dans des textes, des images, des saisons, des climats et des films, elle peut s’incarner de différentes façons dans l’espace. Non pas ces espaces intersidéraux dans lesquels la musique électronique de pacotille espère nous amenés, mais bien les espaces habités par des êtres humains.

Un courant politique fut amorcé dès le début des années 1990 en faveur du respect de la diversité culturelle pour contrer l’hégémonie américaine, et il s’est accentué par la suite au point d’aboutir en 2005 à l’adoption de la Convention sur la diversité des expressions culturelles. Nous prenions enfin conscience de la nécessité de respecter la diversité des cultures nationales. 148 pays signèrent cette convention, sauf les États-Unis et Israël. Cela s’est traduit par le développement, au cœur même de la musique dite savante, de compagnies de disques ayant un ancrage régional principal, comme pour s’opposer aux grandes compagnies de disques multinationales. Ainsi, dans le numéro 15 de l’excellente revue Opéra dont le responsable est le collègue, camarade et ami Daniel Turp, je publiais au printemps 2018 en page 50 un « Plaidoyer pour une musique chorale contemporaine, vivante et incarnée ». J’écrivais notamment ceci :

« La musique enregistrée, qui est vivante, originale et intelligente, ne se trouve plus tellement dans ces grands espaces aseptisés et désincarnés que sont devenues les grandes compagnies de disques multinationales, mais bien dans des compagnies, inscrites dans des cultures locales spécifiques, comme Analekta, Atma, Ondine, Supraphon, Dacapo, CPO, Timpani, Alpha, Hyperion, etc. De la même manière, la musique chorale de notre temps est elle aussi de plus en plus enracinée dans des cultures nationales particulières. Elle révèle toute sa profondeur et son sens lorsqu’elle assume ses racines. Je propose ici une liste subjective forcément incomplète, pour ne pas dire carrément tronquée, car elle ratisse large à travers les styles, la géographie et le temps. »

J’ai déjà eu l’occasion de souligner l’importance historique d’Erato pour la promotion de la musique française. J’aurais pu mentionner aussi le label Calliope. On peut dire que Naïve et surtout Timpani ont pris le relais. Bien entendu, Harmonia Mundi et Alpha ne font pas seulement connaître des œuvres françaises ni seulement des interprètes de ce pays, mais un souci esthétique très français caractérise aussi ces étiquettes. Sur chacun des disques Alpha apparaissait une toile caractéristique de l’époque de l’œuvre musicale du compositeur. Le Québec peut d’ailleurs s’enorgueillir d’avoir vu pendant toutes ces années l’historien de l’art de l’Université Laval, Denis Grenier, inlassable promoteur de musique ancienne et excellent disk jockey animant une émission du dimanche matin sur la station de radio CKRL, écrire des notes liminaires savoureuses mettant l’œuvre reproduite sur la couverture avec la musique se trouvant sur le disque. Denis m’a d’ailleurs une fois invité à animer pendant toute une matinée une émission à la radio. J’y faisais mes propres suggestions de musique ancienne en faisant attention, pour ne pas heurter Denis, de faire jouer surtout des disques avec instruments anciens. J’ai quelque part, enfouies dans ma musique entreposée, les bandes sonores rassemblées sur trois CDs de cette émission qui me permit enfin, l’espace d’un instant, de réaliser ma vocation de DJ.

Atma et Analekta mettent en valeur les interprètes d’ici. C’est grâce à la compagnie Analekta que Geneviève Soly a pu faire connaître sur la scène mondiale ses découvertes musicologiques sur l’œuvre de Christoph Graupner.

« Partita in A Major, GWV 149, D-DS Mus ms. 1231, ca.1720: Praeludium (et Fugue) »

C’est grâce à Atma que le Quatuor Molinari fait sa marque dans le monde entier.

Henryk Gorecki- « String Quartet No. 2, Op. 64 « Quasi una fantasia »: II. Deciso – Energico »

La compagnie Centredisques fait valoir les créations canadiennes. Hyperion est une compagnie britannique. Ondine est une entreprise finlandaise, Bis est suédoise et Dacapo est danoise. Les labels Praga et Supraphon sont tchèques. CPO met en valeur les œuvres du centre de l’Europe. Les disques du crépuscule ont beaucoup fait en Belgique pour faire connaître l’œuvre de Wim Mertens. DG est on ne peut plus allemande. ECM est le label du génial Manfred Eicher, autant pour la promotion du jazz que, via ECM New Series, la musique contemporaine. Jordi Savall a même créé son propre label AliaVox, faisant notamment valoir la musique arabo-andalouse. Il est à l’origine d’innombrables livres disques savants.

Le souffle épique qui a animé pendant presque toute la dernière moitié du vingtième siècle la chanson populaire anglo-américaine s’est quelque peu estompé au début du XXIe siècle. Je retiens quand même Radiohead, Bjork et Coldplay comme figures emblématiques de cette apparente fin de parcours.

Radiohead – «Everything In Its Right Place »

Radiohead – « 2 + 2 = 5 »

Radiohead – « Knives Out »

Radiohead – « There, There », The Israel Jazz Orchestra

Björk – « Jóga »

Björk – « Pagan Poetry »

Bjork – « Aurora »

Bjork – « Dancer in the dark », avec Thom Yorke

The Chainsmokers & Coldplay –  « Something Just Like This »

Coldplay – « Paradise »

Coldplay – « A Sky Full Of Stars »

Coldplay – « Fix You »

Coldplay avec Rihanna – Paralympic Games Closing Ceremony, London 2012 « Viva la Vida »

Une certaine flamme anglo-américaine s’est quelque peu éteinte, mais ce n’est pas une raison pour réintroduire à nouveau une frontière tranchée entre la musique savante et la musique populaire. Il faut au contraire ouvrir la porte encore plus grande à la diversité de la chanson populaire.

Mon premier contact avec l’œuvre de Franco Battiato eut lieu vers la fin des années 1980 (son disque Genesi de 1987). Je ne me doutais pas qu’il allait plus tard devenir pour moi un aussi grand artiste. On trouve tout plein de chansons sublimes de Battiato sur youtube. J’ai l’embarras du choix, mais je me contenterai de n’en mentionner que quelques-unes :

Franco Battiato – «L’ombra della luce»
Défendez-moi contre les forces adverses
La nuit, dans mon sommeil, quand je suis inconscient
Quand mon chemin est incertain
Et ne m’abandonne jamais
Ne me quitte jamais
Ramenez-moi sur un terrain plus élevé
Dans un de vos royaumes de calme
Il est temps de quitter ce cycle de vies.
Et ne me quitte jamais
Ne me quitte jamais
Pour les joies de l’affection la plus profonde
Ou les plus petits désirs du cœur…
Ne sont que l’ombre de la lumière
Me rappeler à quel point je suis malheureux
Loin de vos lois
Comment ne pas perdre le temps qu’il me reste
Et ne me quitte jamais
Ne m’abandonne jamais
Pour la paix que j’ai ressentie dans certains monastères.
Ou la compréhension vibrante de tous les sens dans la célébration
Ne sont que l’ombre de la lumière

Franco Battiato – «Torneremo ancora», Royal Philharmonic Concert Orchestra
Nous reviendrons Un son descend de loin Absence de temps et d’espace Rien n’est créé, tout est transformé La lumière est en train de devenir lumineuse Elle rayonne dans tout le cosmos Citoyens du monde Ils cherchent une terre sans frontières. La vie ne s’arrête pas C’est comme un rêve La naissance, c’est comme le réveil Jusqu’à ce que nous soyons libres Nous reviendrons Encore et toujours Vous savez Le rêve est réel Et un monde qui n’est pas touché Nous attend pour toujours Les migrants de Ganden Dans les corps de lumière Sur les planètes invisibles Les moyens sont nombreux Mais un seul Celui qui mène à la vérité Jusqu’à ce que nous soyons libres Nous reviendrons Encore et toujours

Franco Battiato e Alice,  « Summer on a Solitary Beach »
Nous avons passé l’été sur une plage isolée. Et l’écho d’un cinéma en plein air nous parvenait Et sur le sable une chaleur tropicale, venue de la mer Et l’après-midi, quand le soleil nous nourrissait De temps en temps, un cri couvrait la distance Et l’air des choses devenait irréel Mer, mer, mer je veux me noyer Emmène-moi loin, vers un naufrage Loin, loin, loin de ces rivages Emmène-moi loin, sur les vagues Un été merveilleux, sur une plage solitaire Contre la mer « Le Grand Hôtel Goéland Magique ». Au loin, un mineur brun est revenu Mer, mer, mer je veux me noyer Emmène-moi loin, vers un naufrage Loin, loin, loin de ces rivages Emmène-moi loin sur les vagues

Franco Battiato – « Voglio Vederti Danzare »
Je veux te voir danser. Comme les gitans du désert. Avec des candélabres sur la tête. Ou comme les femmes balinaises les jours de fête. Je veux te voir danser. Comme des derviches tourneurs Sur les épines Ou au son des bracelets de cheville Katakali. Et tourne autour de la pièce en dansant, en dansant Et autour de la pièce pendant que vous dansezEt Radio Tirana diffuse Musique des Balkans alors que Danseurs bulgares Pieds nus sur les braises brûlantes En Irlande du Nord Aux bals d’été Des couples plus âgés qui dansent Au rythme de sept octaves Et autour de la pièce, alors qu’ils dansent, dansent Et ils font le tour de la pièce Dans les rythmes obsessionnels, la clé Aux rites tribaux Royaumes de chamans Et des musiciens gitans rebelles Dans la vallée du Pô Dans les salles de danse d’été Vieux couples qui dansent Vieilles valses viennoises

Nous avons perdu Franco Battiato, en même temps que nous perdions Angelikí Ionátou, connue en France sous le nom d’Angélique Ionatos. C’est une compositrice et chanteuse grecque née le 22 juin 1954 à Athènes et morte le 7 juillet 2021 aux Lilas. Sa contribution est immense. On n’a pas fini d’en mesurer l’ampleur et la profondeur. En voici un aperçu très parcellaire. Je me permets d’insister surtout ici sur son dernier album de 2015, Reste la lumière. Un album testamentaire.

Angélique & Photis Ionatos – « Y a-t-il de la place pour les poètes »
J’ai bercé des enfants incurables avec des fables sur les étoiles
J’ai imaginé de belles histoires pour déguiser le présent,
Y a-t-il de la place au ciel pour les poètes…
Y a–t-il de la place au ciel pour moi,
J’ai traversé les limites de vos visages, et les anneaux de vos regards
J’ai vu le monde derrière mes larmes il était si beau que depuis j’y crois
 Y a-t-il de la place au ciel pour les poètes
Y a-t-il de la place au ciel pour moi
 J’ai chanté la lumière de tes yeux sans les avoir jamais connus
Je t’ai cherché dans le cœur de l’exil, je t’ai trouvé dans le rire de l’ami
 Y a-t-il de la place au ciel pour les poètes…
Y a-t-il de la place au ciel pour toi
Maintenant que sur un bois de vil prix on a cloué tes mains
Maintenant qu’avec la lame du crime on a cloué mon cœur
 Je sais qu’il y a de la place au ciel pour les poètes
Qu’il y a de la place au ciel pour moi…!

Angélique Ionatos – « Le Sanglot des anges »

Angélique Ionatos – « La route »

Angélique Ionatos – « Anges féminins »

Angélique Ionatos – « Optimisme (Et si l’arbre brûle) » / Αισιοδοξία (Κι άν τό δέντρο καίγεται)

Et si l’arbre brûle, reste la lumière
 
Et si l’arbre brûle reste la cendre et la lumière.
Dans le désert les cactus prennent racine.
Si les sources se sont taries, il pleuvra à nouveau.
Le jeune fils reviendra à la maison abandonnée.
Sous la neige épaisse les graines veillent à la frontière de la cour le vent mauvais s’épuise.
Et si nous sommes restés nus et entourés de loups notre décision de nous battre reste intacte.

Extrait d’une entrevue avec Angélique Ionatos – le Triton

La musique s’enracine dans une variété de cultures présentes sur différents territoires. On peut en mesurer l’ampleur en faisant de toutes petites plongées dans des univers distincts : les pièces africaines, américaines, arméniennes, chiliennes, chinoises, espagnoles, grecques, indiennes, iraniennes, italiennes, japonaises, latino-américaines, proche-orientales et turques. On imagine où nous conduiraient une exploration plus poussée qui chercherait à appréhender tout ce qui se fait dans le monde. Voici donc quelques enracinements possibles.

AFRIQUE

L’Afrique n’est pas un pays. C’est un continent. Il y a des merveilles aux confins de ces diverses cultures. Le florilège très modeste proposé ici devrait suffire à nous convaincre d’explorer plus avant les diverses cultures nationales de cet espace immense. J’ai sélectionné des chansons et, parmi celles-ci, celles qui sont associées à des clips remarquables qui nous font à eux seuls voyager. Plusieurs de ces pays sont gouvernés par des colons ou des néo-colons, ce qui nous renvoie à l’Occident colonial ou néocolonial et nous amène obligatoirement à un peu moins de fermeture à l’égard de la pensée décoloniale. Ceux qui la dénonce servent la cause d’un Occident refusant de voir ses torts. Certains occidentaux ont souvent tendance, de façon parfaitement indécente, à servir des leçons de démocratie à ces peuples historiquement opprimés. C’est une tentative maladroite de se dédouaner par rapport à un passé trouble et meurtrier.

Kasse Mady Diabate, African Classical Music Ensemble- « Tunde Jegede »

Salif Keita & Cesaria Evora – « Yamore »

Sona Jobarteh – « Gambia »

Youssou N’Dour – « Seven Seconds », ft. Neneh Cherry

Youssou N’Dour – « Immigres »

Angelique Kidjo – « Agolo »

Mumford & Sons & Baaba Maal – « There Will Be Time »

Shakira – « Waka Waka » (This Time for Africa)

Cesaria Evora – « Petit pays »

Cesaria Evora – « Sodade »

Toumani Diabaté/Mangala Camara – « Mali Sadio »

Fally Ipupa – « Original »

Tinariwen – « Sastanàqqàm »

Newen Afrobeat feat. Seun Kuti & Cheick Tidiane Seck – « Opposite People »

Victor Démé – « Yafaké »

Salif Keita – « (Sina) Soumbouya »

Trio Da Kali & Kronos Quartet – « Tita »

Angelique Kidjo – « Batonga »

Pemba Laka | Playing For Change | Songs Around The World

Africa Mokili Mobimba | Playing For Change | Song Around The World

AMÉRIQUE

La chanson anglo-américaine peut elle aussi être un lieu où les identités se rencontrent et se croisent à l’occasion du partage d’une production ‘live’ mettant à contribution en même temps des chanteurs et musiciens venus des quatre coins du monde.

Nathalie Merchant – « Motherland »

Innocence Mission – « Wonder of Birds »

Jefferson Airplane – «Volunteers»

Jefferson Airplane – «We Can Be Together»

David T. Little – «Sweet light crude»

Bob Dylan – « All Along The Watchtower »

Jerry Leiber / Mike Stoller / Ben E King – « Stand By Me »

Stevie Wonder –  « Higher Ground »

Rolling Stones – « Gimme Shelter »

Yusuf Islam – « Peace Train »

« With My Own Two Hands » (Ben Harper) | Song Around The World | ATD Fourth World | Playing For Change

« Everyday People » feat. Jack Johnson, Jason Mraz, Keb’ Mo’ | Turnaround Arts | Playing For Change

« Come As You Are » (Nirvana) | Playing For Change | Song Around The World

« The Weight » Featuring Ringo Starr and Robbie Robertson | Playing For Change | Song Around The World

« What’s Going On » (Marvin Gaye) Feat. Sara Bareilles | Playing For Change | Song Around The World

Jorja Smith – « By Any Means »

Black Lives Matter Tribute (Memphis Poets)

Joel Thompson – « The Seven Last Words of the Unarmed », SphinxConnect
This is a multi-movement work honoring the lives of Michael Brown, Trayvon Martin, Oscar Grant, Eric Garner, Kenneth Chamberlain, Amadou Diallo, and John Crawford. Et maintenant aussi George Floyd

Lauryn Hill – « Black Rage »
Black Rage is founded on two-thirds a person
Rapings and beatings and suffering that worsens
Black human packages tied up in strings
Black rage can come from all these kinds of things
Black rage is founded on blatant denial
Squeezed economics, subsistence survival
Deafening silence and social control
Black rage is founded on wounds in the soul
When the dogs bit
When the beatings
When I’m feeling sad
I simply remember all these kinds of things and then I don’t fear so bad
Black rage is founded: who fed us self hatred
Lies and abuse, while we waited and waited
Spiritual treason, this grid and its cages
Black rage is founded on these kind of things
Black rage is founded on draining and draining
Threatening your freedom to stop your complaining
Poisoning your water while they say its raining
Then call you mad for complaining, complaining
Old time bureaucracy drugging the youth
Black rage is founded on blacking the truth
Murder and crime, compromise and distortion
Sacrifice, sacrifice who makes this fortune?
Greed, falsely called progress
Such human contortion,
Black rage is founded on these kinds of things
So when the dogs bit
When the beatings
And when I’m feeling sad
I simply remember all these kinds of things and then I don’t fear so bad
Free enterprise, is it myth or illusion?
Forcing you back into purposed confusion
Black human trafficking or blood transfusion?
Black rage is founded on these kinds of things
Victims of violence both psyche and body
Life out of context is living ungodly
Politics, politics
Greed falsely called wealth
Black rage is founded on denial of self
When the dogs bit
When the beatings
When I’m feeling sad
I simply remember all these kinds of things and then I don’t fear so bad
So bad

Janelle Monae – « Hell You Talmbout »
Walter Scott, won’t you say his name?
Jerame Reid, won’t you say his name?
Philip White, won’t you say his name?
Eric Garner, won’t you say his name?
Trayvon Martin, won’t you say his name?
Sean Bell, won’t you say his name?
Freddie Gray, won’t you say his name?
Aiyana Jones, won’t you say her name?
Sandra Bland, won’t you say her name?
Kimani Gray, won’t you say his name?
John Crawford, won’t you say his name?
Michael Brown, won’t you say his name?
Tommy Yancy, won’t you say his name?
Jordan Baker, won’t you say his name?
Say his name, won’t you say his name?
Amadou Diallo, won’t you say his name?
George Floyd say his name George Floyd

Black Violin – « A Flat »

ARMÉNIE

Komitas Vardapet (1869-1935) – « Krunk » Sergey Khachatryan

Armenian Folk Song Bingyol (Loossig Kochian). Ermeni

Armenian folk song Sari Aghjik

‪The armenian Duduk / Dziranapoğ

Komitas – « Kele, Kele », « Yerkinkn Ampel e », « Hoy Nazan »

Komitas Vardapet – «Garun a», Aram

Komitas Vardapet – «Andouni», Isabel Bayrakdarian, Komitas String Quartet

Komitas – «Sareri Hovin Mernem», Lena Chamamyan

Anonyme – «Oor Es Mayr Im», Elektra Women’s Choir, Isabel Bayrakdarian

Tigran Mansurian – « Kyrie » (Requiem)

Tigran Mansurian – « Lachrymae » – Kim Kashkashian & Jan Garbarek

Tigran Mansurian – « Die Tänzerin », Allegro energico, Kim Kashkashian

CHILI

Salvador Allende El Rap Te Apoya

Au Chili, les magnifiques chansons de Victor Jara qui percent le silence du couvre-feu

Chili : Il guitarras en homenaje a Victor Jara

Somos: artistas de Chile se levantan contra políticas del gobierno

El derecho de vivir en paz

El Pueblo Unido , Plaza Sacramentinos

Ana Tijoux « Somos Sur » (Feat. Shadia Mansour) –

CHINE

David Mingyue Liang – « Moon Dance »

David Mingyue Liang – « Fountain Of Youth »

David Mingyue Liang – « Dialogue with the Ocean »

David Mingyue Liang – « Dream of Shadow »

David Mingyue Liang – « Under the Pines »

David Mingyue Liang – « Wind of a Thousand Li »

David Mingyue Liang – « Land Of Illusion »

David Mingyue Liang – « Dream of the Butterfly »

ESPAGNE

« La Internacional » du film Land and Freedom  de Ken Loach

Jordi Savall – « Catalunya, comtat gran » Liceu 24/05/14

Antonio Soler – « Fandango » L’Arpeggiata, Christina Pluhar

Joaquin Rodrigo – « Concierto Aranjuez » – Adagio, Paco de Lucía

Alberto Iglesias – «Salvador sumergido», musique du film « Dolor y Gloria » de Pedro Almodovar

Alberto Iglesias – «La cueva de Paterna», musique du film « Dolor y Gloria » de Pedro Almodovar

Alberto Iglesias – «Claqueta final», musique du film « Dolor y Gloria » de Pedro Almodovar

Rebreanu – « Spanish Gypsy flamenco song »

Paco de Lucía – « La tabacalera » Fragment de Carmen (1983) un film de Carlos Saura & une chorégraphie d’Antonio Gades (à partir du roman de Prosper Mérimée

Öykü & Berk- « flamenco arabe….gipsy200 Sanakay »

GRÈCE

‪‪Georges Moustaki- «Sans la nommer»

‪Melina Merkouri – «Je suis grecque»

‪‪‪‪Mikis Theodorakis & Melina Mercouri – «O Dikastis» (Ο Δικαστής)

Mikis Theodorakis & Farantouri « To Yelasto Pedi » (1974)
Le premier concert de Theodorakis après la dictature de 1974 capté à la télévision allemande.

Mikis Theodorakis – « O Antonis », Maria Faratouri 1974

Mikis Theodorakis – « Los Libertadores » (1980) (Canto General) texte de Pablo Neruda, Maria Farantouri

Thanos Mikroutsikos & Nikos Kavvadias – « The 7 dwarves of s/s cyrenia »

Mikis Theodorakis & Melina Mercouri – « O Dikastis » (Ο Δικαστής)

Mikis Theodorakis – «Zorba the Greek »

Mikis Theodorakis & Anthony Quinn (Munich, 1995)

Yannis Markopoulos & Manos Eleftheriou – « Malatenia logia »

Dimitris Mitropanos – « Roza »

Eleni Karaindrou – « Ulysses Gaze »

Eleni Karaindrou – «Eternity and a day»

Eleni Karaindrou – « The Weeping Meadow », extrait du film de Theodoros Angelopoulos

Vangelis – « Chariots of Fire »

Angélique Ionatos –  « Et les rêves prendront leur revanche »

INDE

Sheila Chandra Wings of the Dawn by

Monsoon – Ever So Lonely

Sheila Chandra – « And I You »

Monsoon – Shakti( The Meaning of Within )

Monsoon – Tomorrow Never Know

IRAN

Voyez ces clips éblouissants de couleurs qui facilitent la pénétration rapide à l’intérieur d’un univers aussi distinct que merveilleux, ce qui contraste singulièrement avec la répression bel et bien réelle qui prévaut en Iran. La beauté de cette musique ne doit toutefois pas être comprise comme une fuite en avant, hors du temps et de l’espace. L’imaginaire peut être un instrument de lutte. Il donne de l’énergie, du courage et de la persévérance à nos utopies.

Mâh Banu – « Bize yeter/ Ma ra bes! »

‪Rozita Yousefi – « Booye bahar »

Mahdieh Mohammadkhani – « To Ra Ey Kohan Boom-O Bar Doost Daram (Mahour) »

Mah Banoo et Rozita Yousefi – « Majid Derakhshani »

‪Parvaz Homay – « Dar Hasrate Didar » Harika bir Farsça şarkı: Vuslatın Hasretinde

ITALIE

Luigi Rossi – « Dopo lungo penare » L’Arpeggiata, Christina Pluhar, Jakub Józef Orliński

Alfio Antico – « Silenzio d’amuri »  (Stefano Accorsi & L’ Arpeggiata )

Athanasius Kircher – « Tarantella Napoletana », L’Arpeggiata

Francesco Cavalli – « Amore innamorato », L’Arpeggiata – Christina Pluhar

Maurizio Cazzati – « Ciaconna » (C. Pluhar, L’Arpeggiata)

Franco Battiato  – « Povera Patria »
Pauvre Pays. Écrasés par les abus de pouvoir Des gens infâmes qui ne connaissent pas la honte. Ils pensent qu’ils sont puissants et que ce qu’ils font leur convient. Et tout leur appartient. Parmi les souverains. Combien de bouffons parfaits et inutiles. Ce pays est dévasté par le chagrin. Cela ne vous rend pas un peu désolé? Ces corps sur le sol qui n’ont plus de chaleur ? Ça ne changera pas, ça ne changera pas. Non, on le pourra, peut-être qu’on le pourra. Mais comment pouvez-vous excuser les hyènes dans les stades et celles qui sont dans les journaux ? Les bottes des cochons s’enfoncent dans la boue…J’ai un peu honte et ça me fait mal. Voir un homme comme un animal. Ça ne changera pas, ça ne changera pas. Non, on le pourra, on le pourra, on le pourra. On peut espérer que le monde reviendra à des hauteurs plus normales, Qu’il puisse contempler le ciel et les fleurs Que l’on ne parle plus de dictature. Si nous avons un peu plus de temps à vivre, le printemps tardera à venir.

Elsa Martin / Stefano Battaglia – « Al Centro delle Cose »

Michele Morelli – « In balia del mondo », interprété par Federica Morelli

Sulla cima delle mie paure
Non che non sono sparita, io ci sono ancora
Questo silenzio è stata la mia scelta
In viaggio senza di te, in viaggio senza meta

Sola con la mia anima
Nuove avventure mi aspettano lontano da te
Occhi diversi, venti nuovi, mani sconosciute
Quanti passi farò da sola e tu dentro di me

Sai io ti penso, chissà se mi pensi
E un nuovo giorno nasce in una nuova città
Tu non mi scrivi, io non ti scrivo
Giochiamo a chi è più forte, chi di noi poi vincerà

Io mi riprendo l’anima
E nuovi giorni mi aspettano lontano da te
Occhi diversi, venti nuovi, mani sconosciute
Quanto tempo abbiamo perso a rincorrerci

Tu non mi scrivi, io non ti scrivo
E intanto il tempo passa, chissà se ci troverà
Era quello che volevi, era quello che cercavi
Sapevi di andar via – ed io non ti ho fermato, lo so
Tutto ciò che volevi, tutto ciò che cercavi
Non l’hai trovato ancora
Tu non ti fermi mai

« Portami al mare », dicevi
« portami al mare »
Era quello che volevi, era quello che cercavi
Sapevi di andar via ed io non ti ho fermato, lo so
Tutto ciò che volevi, tutto ciò che cercavi
Non l’hai trovato ancora, e intanto il tempo passa e va
Ma tu non passi mai
E intanto il tempo passa, ma tu non passi mai 
Intanto il tempo passa…

A la merci du monde

En plus de mes peurs
Non pas que je sois parti, je suis toujours là
Ce silence était mon choix
Voyager sans toi, voyager sans but
Seul avec mon âme
De nouvelles aventures m’attendent loin de toi
Des yeux différents, de nouveaux vents, des mains inconnues
Combien de pas vais-je faire seule et toi en moi
Tu sais que je pense à toi, qui sait si tu penses à moi
Et un nouveau jour est né dans une nouvelle ville
Tu ne m’écris pas, je ne t’écris pas
Jouons qui est le plus fort, qui parmi nous gagnera
Je reprends mon âme
Et de nouveaux jours m’attendent loin de toi
Des yeux différents, de nouveaux vents, des mains inconnues
Combien de temps avons-nous perdu à nous poursuivre
Tu ne m’écris pas, je ne t’écris pas
Pendant ce temps, le temps passe, qui sait s’il nous trouvera
C’était ce que tu voulais, c’était ce que tu cherchais
Tu savais que tu partais – et je ne t’ai pas arrêté, je sais
Tout ce que vous vouliez, tout ce que vous cherchiez
Vous ne l’avez pas encore trouvé
Tu ne t’arrêtes jamais
« Emmène-moi à la mer », tu as dit
« emmène-moi à la mer »
C’était ce que tu voulais, c’était ce que tu cherchais
Tu savais que tu partais et je ne t’ai pas arrêté, je sais
Tout ce que vous vouliez, tout ce que vous cherchiez
Vous ne l’avez pas encore trouvé, et en attendant, le temps passe et s’en va
Mais tu ne passes jamais
Pendant ce temps, le temps passe, mais tu ne passes jamais
Pendant ce temps, le temps passe …

JAPON

Grâce à ma fille, j’ai aussi été mis en contact avec la J-pop. Je n’ai pas résisté au charme de ces mélodies et ce même si on est loin de Takemitsu et Yoshimatsu. En fait, on n’est pas si loin que ça, parce que les quelques pièces réunies ici prennent en défaut l’esprit de lourdeur qui risque à tout moment de nous plonger dans l’amertume ou le ressentiment. Le sens enfantin du merveilleux habite les grands compositeurs japonais eux-mêmes.

Ichijo Teika – « Walk in the lonely Night »

Silent night under the moonlight
My dream sings about true love to me
In the place I’m always alone
My heart is beating leaving the pain behind
I want to be on top someday
I want to reach for the stars
Twinkle star and shooting star
So I won’t lose to them
I blaze away brigther
Dazzling light and brilliant light in my hands
Cause my wish carries on
Forever and ever
I won’t fear anything
To the last
And I walk in the lonely night
In search of holy light
Even if it’s a
Rainy day
No one knows about my secret hope
Everything feel just
Out of my reach
Tell me why
I never give up on myself
I never give up on my dream
Thorny road and winding road
Hardship always gets in my way as it would
However beautiful light
And soothing light always there
Cause I wanna share
The light’s rhythm in songs
Not just words
I’m gallantly singing
Twinkle star and shooting star
So I won’t lose to them
I blaze away brigther
Dazzling light and brilliant light in my hands
I don’t need any kindness
I won’t stop in any old place
Cause my wish carries on forever and ever
I won’t fear anything
Without waiting for sunshine
Under the starry sky
I walk in
The lonely night

Hatsune Miku – « Torinoko City »

Idolish7 – « Natsu Shiyouze »

Garnidelia – « Gokuraku Jodo »

Wagakki Band – « Tengaku Transfert »

Yuuko Suzuka – « Six millions d’années et une nuit d’histoire »

Division All Stars – « Division Battle Anthem »

Growth – « Jiyuu no tori »

Quell  – « Because you are »

Quell – « Above the Best »

LATINO

L’Amérique latine offre le paysage de la frénésie irrésistible en musique. Cette frénésie est la trace d’une joie de vivre pouvant se dire en chanson.

Anonyme – « Polo margariteno », Luciana Mancini L’Arpeggiata

Códice Martínez Compañón – « Cachua Serranita »

Anonyme – « Montilla  encore », Luciana Mancini L’Arpeggiata

Anonyme – « Diridindin. Voglio Una Casa », Lucilla Galeazzi, L’Arpeggiata, Chrisina PLUHAR

Encore « El currucha », Vincenzo Capezzuto, Philippe Jarousski, Lucilla Galeazzi, Luciana Mancini, Raquel Andueza, L’Arpeggiata, Christina PLUHAR

Encore, Vincenzo Capezzuto, Jakub Joseph Orliński, Nuria Rial, Giuseppina Bridelli, L’Arpeggiata, Christina PLUHAR

« Chan Chan » (Compay Segundo) | Playing For Change | Song Around The World

« La Bamba » (Los Lobos) feat. Andrés Calamaro | Playing For Change | Song Around The World

« Clandestino » Jouer pour le changement | Chanson autour du monde

« La Tierra del Olvido » feat. Carlos Vives | Playing For Change | Song Around The World

PROCHE-ORIENT

Marcel Khalifé – « Promises of the Storm »

Ghalia Benali – « The Dice Player »

Qui suis-je pour te dire
Ce que je te dis
J’ai gagné plus de sillages
Non, pour être heureux de ma nuit au clair de lune
Plutôt, pour assister au massacre

J’ai survécu accidentellement:
J’étais plus petit qu’une cible militaire
Et plus grosse qu’une abeille, elle se déplace entre les fleurs de haie
J’avais beaucoup peur pour mes frères et mon père
Pendant un certain temps, j’ai eu peur du verre

La peur m’a marché et je l’ai marché
Pieds nus, oubliant mes petits souvenirs
Pour ce que je veux de demain
Pas de temps pour demain

Je reproduis ici l’une de mes sélections dominicales à l’occasion de laquelle furent mises en évidence des pièces libanaises.

Pièce dominicale 1 : Fairouz – «Li Beirut» (extrait du Concerto d’Aranjuez de Joaquin Rodrigo)

Pièce dominicale 2 : Joseph Attieh – «Sallou La Beirut»

Pièce dominicale 3 : Tania Saleh – «Beirut Windows»

Pièce dominicale 4 : Jayibli Salam – «Philemon Wehbi», National Arab Orchestra

Pièce dominicale 5 : Said Akl  & Rahbani brothers – «Zahrat el Mada’en» Fairuz

Pièce dominicale 6 : Ibrahim Maalouf – «Beirut»

Pièce dominicale 7 : Charles Strouse & Martin Charnin – «Tomorrow», Nadine Khouri

Je n’oublie pas pour autant le voisin palestinien:

Logic – « So Serious », Featuring Shadia Mansour

Border Ctrl. ft. Shadia Mansour x Fedzilla

Shadia Mansour – «Language of Peace»

Shadia Mansour – «Al Kufiyyeh 3arabeyyeh», Featuring Dead Prez

Shadia Mansour – «Salaam Aleikum»

Shadia Mansour – «We Have to Change», Featuring Omar Offendum

Shadia Mansour – « Tribute to Mahmoud Darwish »
“We have on this earth what makes life worth living: April’s hesitation, the aroma of bread at dawn, a woman’s point of view about men, the works of Aeschylus, the beginning of love, grass on a stone, mothers living on a flute’s sigh and the invaders’ fear of memories.”

Mahmoud Darwish – « Promises Of The Storm »

Mohammed Assaf – « Ya Halali Ya Mali »

TURQUIE

La Turquie est au carrefour de deux mondes. J’ai pu m’en rendre compte lors d’un séjour à Istanbul. Partout où on regarde, on aperçoit l’Orient et l’Occident. Je me rappelle d’être entré chez un disquaire en le sommant de me montrer des disques contemporains qui traduisaient cette atmosphère.

Ahmet Aslan & Cem Adrian – Sarı Gelin

Ahmet İhvani & Ahmet Aslan – Yardan Ayrılalı

Zeynep Bakşi Karatağ & Ahmet Aslan & Ahmet İhvani

Mercan Dede – « Istanbul »

Mercan Dede – « Alef »

Mercan Dede feat Aynur Doğan – Behin (Nefes / Breathe – 2006)

Deniz Özçelik et Majnoon  – « Neylerim »

Nesimi Çimen et Ruhsatı –  « Daha Senden Gayrı Aşık Mı Yoktur » Eren Uren

Gafil Gezme Şaşkın | Ahura Ritim Topluluğu | 2019, Sazak Köyü

Didem Başar – « Cry »

Didem Başar – « Riddle »

Didem Başar – « Méduse »

COMPOSER OU INTERPRÉTER POUR COMMUNIER

Qu’elle s’incarne dans des textes, des images, dans le temps ou dans l’espace, la musique est un rituel. Elle sert à communier. Même pour le chanteur ou la chanteuse, le musicien ou la musicienne qui jouent seuls, ils recherchent la communion. Ils se veulent inventeurs de nouveaux rituels. La musique est faite pour être ensemble. C’est la raison pour laquelle elle réalise pleinement son essence lorsque plusieurs personnes jouent ou chantent ensemble, d’où l’appellation qu’il s’agit d’ensembles.

Les ensembles peuvent être plus ou moins équipés d’instruments. Comme dans le sport où les joueurs peuvent parfois être dotés d’un équipement extraordinairement sophistiqué (la Formule 1) ou alors au contraire ne requérir aucune autre pièce d’équipement qu’un ballon (soccer), les groupes qui jouent ensemble peuvent être très équipés (orchestre symphonique) ou dépouillés de tout sauf de la voix (chorales).

Philip Tenev Kutev – «Polegnala e Todora» (Love Song)

Todora faisait une sieste
Sous un arbre, un olivier
Un vent a soufflé, un vent du nord.
Il a cassé une branche d’olivier,
Alors que Todora s’est réveillé.
Et elle l’a grondé avec colère:
Vent indésirable,
Pourquoi as-tu décidé de souffler maintenant?
Je rêvais d’un doux rêve
Que mon premier amour était venu,
Et m’a apporté un bouquet coloré,
Et m’a apporté un bouquet coloré.
Et sur le bouquet une bague en or.

Mary Elizabeth Frye – «Do not stand at my grave and weep»
Do not stand at my grave and weep I am not there. I do not sleep. I am a thousand winds that blow. I am the diamond glints on snow. I am the sunlight on ripened grain. I am the gentle autumn rain. When you awaken in the morning’s hush I am the swift uplifting rush Of quiet birds in circled flight. I am the soft stars that shine at night. Do not stand at my grave and cry; I am not there. I did not die.

Ne vous tenez pas devant ma tombe en pleurant. Je n’y suis pas, je ne dors pas. Je souffle dans le ciel tel un millier de vents, Je suis l’éclat du diamant sur la neige, Je suis la douce pluie d’automne, Je suis les champs de blé.
Je suis le silence du matin, Je suis dans la course gracieuse Des magnifiques oiseaux qui volent, Je suis l’éclat des étoiles dans la nuit. Je suis dans chaque fleur qui s’épanouit, Je suis dans une pièce tranquille.
Je suis dans chaque oiseau qui chante, Je suis dans chaque belle chose.
Ne vous tenez pas devant ma tombe en pleurant, Je n’y suis pas.
Je vis encore.

Ola Gjeilo & Charles Anthony Silvestri – «Tundra», BYU Women’s Chorus
Wide, worn and weathered, Sacred expanse Of green and white and granite grey; Snowy patches strewn, Anchored to the craggy earth, Unmoving; While clouds dance Across the vast, eternal sky.

Pharrell Williams – «Happy», BYU Women’s Chorus
It might seem crazy what I’m ’bout to say
Sunshine she’s here, you can take a break
I’m a hot air balloon that could go to space
With the air, like I don’t care baby by the way
Huh, because I’m happy
Clap along if you feel like a room without a roof
Because I’m happy
Clap along if you feel like happiness is the truth
Because I’m happy
Clap along if you know what happiness is to you
Because I’m happy
Clap along if you feel like that’s what you wanna do
Here come bad news, talking this and that
(Yeah) Well, give me all you got, and don’t hold it back
(Yeah) Well, I should probably warn you I’ll be just fine
(Yeah) No offense to you, don’t waste your time
Here’s why
Because I’m happy
Clap along if you feel like a room without a roof
Because I’m happy
Clap along if you feel like happiness is the truth
Because I’m happy
Clap along if you know what happiness is to you
Because I’m happy
Clap along if you feel like that’s what you wanna do
Hey, come on, uh
Bring me down, can’t nuthin’ (happy)
Bring me down
My level is too high to bring me down (happy)
Can’t nuthin’, bring me down (happy)
I said, let me tell you now, unh (happy)
Bring me down, can’t nuthin’, bring me down (happy, happy, happy)
My level is too high to bring me down (happy, happy, happy)
Can’t nuthin’ bring me down (happy, happy, happy)
I said
Because I’m happy
Clap along if you feel like a room without a roof
Because I’m happy
Clap along if you feel like happiness is the truth
Because I’m happy
Clap along if you know what happiness is to you
Because I’m happy
Clap along if you feel like that’s what you wanna do
Because I’m happy
Clap along if you feel like a room without a roof
Because I’m happy
Clap along if you feel like happiness is the truth
Because I’m happy
Clap along if you know what happiness is to you
Because I’m happy
Clap along if you feel like that’s what you wanna do
Come on, unh bring me down can’t nuthin’ (happy, happy, happy)
Bring me down my level is too high (happy, happy, happy)
Bring me down can’t nuthin’ (happy, happy, happy)
Bring me down, I said
Because I’m happy
Clap along if you feel like a room without a roof
Because I’m happy
Clap along if you feel like happiness is the truth
Because I’m happy
Clap along if you know what happiness is to you, eh eh eh
Because I’m happy
Clap along if you feel like that’s what you wanna do
Because I’m happy
Clap along if you feel like a room without a roof
Because I’m happy
Clap along if you feel like happiness is the truth
Because I’m happy
Clap along if you know what happiness is to you, eh hey
Because I’m happy
Clap along if you feel like that’s what you wanna do, heh come on

Kim André Arnesen – «Even when He is silent»  Manhattan Girls Chorus
I believe in the sun, even when it’s not shining
I believe in love, even when I feel it not
I believe in God, even when He is silent

Enya – « May it Be » (Voces8)

Johannes Brahms – «Gesänge für Frauenchor, 2 Hörner und Harfe op17-1», «Es tönt ein voller Harfenklang»

Jean Philippe Goude – «Libera Me»

Samuel Barber – «Agnus Dei» 

Gregorio Allegri – «Miserere mei, Deus Tenebrae»

Ola Gjeilo – «Northern Ligths»
Tu es belle, ma chérie,
adorable comme Jérusalem,
effrayante comme une armée sous bannière.
Détourne-toi de moi,
cela m’a dérouté.

Ēriks Ešenvalds – «Only in Sleep»

Ola Gjeilo – «Song of the Universal»

Gabriel Fauré – «Requiem» : ‘In Paradisum’

Morten Lauridsen – «O Magnum Mysterium» Kings College

En plus de s’incarner sur le mode rituel d’une communion, la musique peut s’enraciner dans un engagement politique.

Pour le 8 mars, par exemple :

‘Un violador en tu camino’ – Buenos Aires 2019

El Diluvi – «I tu, sols tu»

Mora Navarro – «Libres»

Ana Tijoux  – «Antipatriarca»

PARO POR EL DÍA INTERNACIONAL DE LA MUJER

Ana Tijoux – Somos Sur (Feat. Shadia Mansour)

Pour le 6 décembre 1989

À chaque sixième jour du douzième mois, le chiffre qui me vient en tête est 14. Mais elles ne sont pas qu’un chiffre. J’ai alors imaginé 14 interprètes, chacune jouant pour l’une d’entre elles, comme pour lui rendre hommage.

Les Idées heureuses
Geneviève Soly, Hélène Plouffe, Mathieu Lussier, Ingrid Schmithüsen,
‪Christoph Graupner (1683-1760)
Seufzt und weint
De la Cantate « Ach Gott und Herr »

À chaque sixième jour du douzième mois, le chiffre qui me vient en tête est 14. Mais elles ne sont pas qu’un chiffre. J’ai alors imaginé 14 interprètes, chacune jouant pour l’une d’entre elles, comme pour lui rendre hommage.

Pièce  dominicale 1 : À Geneviève Bergeron. D’Emmanuelle Bertrand
Johann Sebastian Bach  – « Cello Suite no.1, I. Prélude »

Pièce dominicale 2 : À Hélène Colgan. De Khatia Buniatishvili
Johann Sebastian Bach  – « Cantata BWV 208 Schafe können sicher weiden »

Pièce dominicale 3 : À Nathalie Croteau. De Zhu Xiao-Mei
Johann Sebastian Bach  – « Variations Goldberg »

Pièce dominicale 4 : À Barbara Daigneault. De Viktoria Mullova
Johann Sebastian Bach – Sonata No.1 in G minor, Adagio BMV 1001

Pièce dominicale 5 : À Anne-Marie Edward. De Hélène Grimaud
Johann Sebastian Bach  –  Chaconne en Ré mineur

‪Pièce dominicale 6 : À Maud Haviernick. De Hilary Hahn
Johann Sebastian Bach – Sarabande from Partita No. 2

Pièce dominicale 7 : À Barbara Maria Klucznik. D’Anne Gastinel
Johann Sebastian Bach – « Sarabande de la 3ème suite »

‪Pièce dominicale 8 : À Maryse Laganière. De Martha Argerich
Johann Sebastian Bach –  Partita in C Minor, BWV 826, Capriccio

Pièce dominicale 9 : À Maryse LeClair. De Julia Fischer
Antonio Vivaldi – As Quatro Estações – Inverno – Mov 2°Adagio

Pièce dominicale 10 : À Anne-Marie Lemay. D’Isabelle Faust
Ludwig Van Beethoven – Sonate no.2 op.12 – part 2

Pièce dominicale 11 : À Sonia Pelletier. De Mitsuko Uchida
Bach French Suite – Sarabande

Pièce dominicale 12 : À Michèle Richard.  De Maria Joao Pires
Chopin – « Nocturno n.º 1 »

Pièce dominicale 13 : À Annie St-Arneault. De Sonia Wieder-Atherton
Gustav Mahler  : Ich bin der Welt abhanden gekommen

Pièce dominicale 14 : À Annie Turcotte. De Sol Gabetta
Astor Piazzolla – « Oblivion »

‪***

postlude

Pièce dominicale 15 : Angèle Dubeau & La Pietà – Silence, on joue! (A Time for Us)

La musique peut servir dans la lutte contre l’oppression :

Dax – « BLACK LIVES MATTER »

Immortal Technique – « Civil War », feat. Killer Mike, Brother Ali & Chuck D

Janelle Monáe – «Hell You Talmbout»

Usher – « Chains » feat Nas

Adelina – « What We’ve Done »

LL Cool J Raps About George Floyd and Black Lives Matter

Léo Ferré – « L’Oppression »
Ces mains bonnes à tout même à tenir des armes Dans ces rues que les hommes ont tracées pour ton bien Ces rivages perdus vers lesquels tu t´acharnes Où tu veux aborder Et pour t´en empêcher Les mains de l´oppression Regarde-la gémir sur la gueule des gens
Avec les yeux fardés d´horaires et de rêves Regarde-là se taire aux gorges du printemps Avec les mains trahies par la faim qui se lève Ces yeux qui te regardent et la nuit et le jour Et que l´on dit braqués sur les chiffres et la haine Ces choses « défendues » vers lesquelles tu te traînes Et qui seront à toi Lorsque tu fermeras Les yeux de l´oppression Regarde-la pointer son sourire indécent Sur la censure apprise et qui va à la messe Regarde-la jouir dans ce jouet d´enfant Et qui tue des fantômes en perdant ta jeunesse Ces lois qui t´embarrassent au point de les nier Dans les couloirs glacés de la nuit conseillère Et l´Amour qui se lève à l´Université Et qui t´envahira Lorsque tu casseras Les lois de l´oppression Regarde-la flâner dans l´œil de tes copains Sous le couvert joyeux de soleils fraternels Regarde-la glisser peu à peu dans leurs mains Qui formerons des poings Dès qu´ils auront atteint L´âge de l´oppression Ces yeux qui te regardent et la nuit et le jour Et que l´on dit braqués sur les chiffres et la haine Ces choses « défendues » vers lesquelles tu te traînes Et qui seront à toi Lorsque tu fermeras Les yeux de l´oppression. »

La musique peut servir à rendre hommage à des personnalités politiques :

Rosa Luxemburg (1871-1919) – « The Eternal Rose ». Un hommage à cette héroïne à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance. Elle fut assassinée par un militaire allemand qui lui tira une balle dans la tête.

Rita Payés i Elisabeth Roma – « Abril 74 ». Hommage à Lluís Companys (1882-1940). Chanson publiée en 2020 à l’occasion du 80e anniversaire de sa mort. Il fut assassiné par un peloton d’exécution de l’armée franquiste en criant « pour la Catalogne ! » Visca Catalunya!
Compagnons, si vous savez où dort la Lune blanche, dites-lui que je la désire. Mais je ne peux pas aller l’aimer car il y a encore des combats. Compagnons, si vous connaissez le repaire de la sirène, là au milieu de la mer, j’irais bien la voir. Mais le combat est toujours là. Et si un triste hasard m’arrête et que je tombe à terre, apportez toutes mes chansons et un bouquet de fleurs rouges que j’ai tant aimées. Si nous gagnons le combat. Compagnons, si vous connaissez le repaire des sirènes, là au milieu de la mer, j’irais la voir. Mais il y a encore le combat. Compagnons, si les sources libres vous manquent…je veux y aller avec vous, car pour pouvoir les vivre je suis devenu un soldat [des sources libres]. Et si un triste hasard m’arrête et que je tombe à terre apporte toutes mes chansons et un bouquet de fleurs rouges que j’ai tant aimées. Quand nous aurons gagné le combat.

Blick Bassy – « Mpodol ». Hommage à Ruben Um Nyobè (1913-1958), un leader nationaliste de gauche camerounais défendant l’indépendance du Cameroun, sauvagement abattu puis massacré par l’armée colonialiste française en 1958.

Une vie : Marielle Franco (1979-2018) Une conseillère municipale écologiste, féministe et lesbienne militant contre les violences policières, tuée de 5 balles dans la tête en pleine rue à cause de ses engagements politiques.

Ou à un musicien trop tôt disparu, comme Johann Johannsson.

J’avais déjà acheté son merveilleux disque Fordlandia sur le label 4AD bien avant que ses oeuvres soient publiées sur DG et bien avant que Denis Villeneuve l’embauche pour composer la musique de certains de ses films. La pièce titre et  « How we left Fordlandia », mises en clips, traduisent l’angoisse écologique caractéristique de notre époque.

Jóhann Jóhannsson sept. 19, 1969 – févr. 9, 2018 (48 ans) – «Fordlandia»

Jóhann Jóhannsson – «Soundtrack Arrival»

Jóhann Jóhannsson – «Love After Love»

Jóhann Jóhannsson – «A Song for Europa»

Jóhann Jóhannsson – ‪«The Cause of Labour is the Hope of the World»

Jóhann Jóhannsson – «Orphic Hymn», Theatre Of Voices

Jóhann Jóhannsson – «The Theory Of Everything» – Suite

Jóhann Jóhannsson – «Odi et amo»
Odi et amo. Quare id faciam fortasse requiris. Nescio, sed fieri sentio, et excrucior…

Jóhann Jóhannsson – «Freedom From Want And Fear»

Jóhann Jóhannsson – « Flight From The City »

Jóhann Jóhannsson – «How We Left Fordlandia»

 

La musique donne parfois lieu à des chansons d’autodétermination

Ichijo Teika – « Walk in the Lonely Night »

Silent night
Under the moonlight
my dream sings about
true love to me
in this place
I’m always alone
My heart is beating
leaving the pain behind
I want to be on top someday
I want to reach for the stars
Twinkle star and shooting star
So I won’t lose to them
I blaze away brighter
Dazzling light and brilliant light
In my hands
Cause my wish carries on forever and ever
I won’t fear anything to the last

And I walk in the lonely night
in search of holy light even if it’s a rainy day
No one knows about my secret hope
Everything feels just out of my reach tell me why?
I never give up on myself.
I never give up on my dream
Thorny road and winding road
Hardship always gets in my way
As it would however
beautiful light and soothing light always there
Cause I wanna share the light’s rhythm in songs
not just words I’m gallantly singing

Twinkle star and shooting star
So I won’t lose to them I blaze away brighter
Dazzling light and brilliant light
In my hands
I don’t need any kindness
I won’t stop for any old place
cause my wish carries on forever and ever
I won’t fear anything
Without waiting for sunshine
under the starry sky
I walk in the lonely night

Neil Merryweather – « Where I am »

As I look down from my busy chair
Upon the mass that doesn’t care
I know for sure that I’m secure where I am
And I don’t care what people say
Cause I don’t need them anyway
And they don’t bother me
Where I am
No I don’t need nothing new
As long as I have you
And you know that we two
Have something new
That’s for you and me and no one else
Cause we can make it by ourselves
You know we can
Where I am
I say it’s ok but you say that we could make it better
If we tried a little harder
Don’t you know you’re getting smarter
At the same time
You can take a little farther away

As I look down from my busy chair
Upon the one who used to care
I’m not so sure that I’m secure
Where I am
But I don’t care what people say
Cause I don’t need you anyway
And it don’t bother me
Where I am
No I don’t need nothing new
As long as I have me
And you know that I have
something new
That’s for me, myself and no one else
Cause I can make it by myself
You know I can
Where I am
I say it’s ok but you say that I could make it better
If I tried a little harder
Don’t you know I’m getting smarter
At the same time
I’m getting a little farther away

Leonard Cohen – « Avalanche »

Well I stepped into an avalanche
It covered up my soul
When I am not this hunchback that you see
I sleep beneath the golden hill
You who wish to conquer pain
You must learn, learn to serve me well
You strike my side by accident
As you go down for your gold
The cripple here that you clothe and feed
Is neither starved nor cold
He does not ask for your company
Not at the centre, the centre of the world
When I am on a pedestal
You did not raise me there
Your laws do not compel me
To kneel grotesque and bare
I myself am the pedestal
For this ugly hump at which you stare
You who wish to conquer pain
You must learn what makes me kind
The crumbs of love that you offer me
They’re the crumbs I’ve left behind
Your pain is no credential here
It’s just the shadow, shadow of my wound
I have begun to long for you
I who have no greed
I have begun to ask for you
I who have no need
You say you’ve gone away from me
But I can feel you when you breathe
Do not dress in those rags for me
I know you are not poor
And don’t love me quite so fiercely now
When you know that you are not sure
It is your turn, beloved
It is your flesh that I wear

Shawn Colvin – Steady On
China gets broken
And it will never be the same
Boats on the ocean
Find their way back again
I am weaving
Like a drunkard
Like a balloon up in the air
I am needing a puncture and someone
To point me somewhere
I’m gonna keep my head on straight
I just hope it’s not too late
Open up the gate I go straight on, steady on
Steady on!
I was feeling imploded
A wooden smile, a wooden heart
Then things exploded
Like rockets in the dark
Now I’m pulling out splinters
And I’m off to hibernate somewhere
For the nuclear winter
Of another love affair
Cause he seemed like a miracle
I ate it up like cereal
But it was something like shrapnel
Steady on!
It’s like ten miles of a two-lane
On a South Dakota wheat plain
In the middle of a hard rain
A slow boat or a fast train
I am gonna keep my head on straight
I’m gonna keep my head on straight

Cat Stevens – « Sitting »

Oh I’m on my way, I know I am
Somewhere not so far from here
All I know is all I feel right now
I feel the power growing in my hair
Sitting on my own not by myself
Everybody’s here with me
I don’t need to touch your face to know
And I don’t need to use my eyes to see
I keep on wondering if I sleep too long
Will I always wake up the same, or so?
And keep on wondering if I sleep too long
Will I even wake up again, or something
Oh I’m on my way I know I am
But times there were when I thought not
Bleeding half my soul in bad company
I thank the moon I had the strength to stop
I’m not making love to anyone’s wishes
Only for that light I see
‘Cause when I’m dead and lowered low in my grave
That’s gonna be the only thing that’s left of me
And if I make it to the waterside
Will I even find me a boat, or so?
And if I make it to the waterside
I’ll be sure to write you note or something
Oh I’m on my way, I know I am
Somewhere not so far from here
All I know is all I feel right now
I feel the power growing in my hair
Oh life is like a maze of doors
And they all open from the side you’re on
Just keep on pushing hard boy, try as you may
You’re going to wind up where you started from
You’re going to wind up where you started from

Bob Dylan – « No time to think »

In death, you face life with a child and a wife
Who sleep-walks through your dreams into walls.
You’re a soldier of mercy, you’re cold and you curse,
« He who cannot be trusted must fall. »
Loneliness, tenderness, high society, notoriety.
You fight for the throne and you travel alone
Unknown as you slowly sink
And there’s no time to think.
In the Federal City you been blown and shown pity,
In secret, for pieces of change.
The empress attracts you but oppression distracts you
And it makes you feel violent and strange.
Memory, ecstasy, tyranny, hypocrisy
Betrayed by a kiss on a cool night of bliss
In the valley of the missing link
And you have no time to think.
Judges will haunt you, the country priestess will want you
Her worst is better than best.
I’ve seen all these decoys through a set of deep turquoise eyes
And I feel so depressed.
China doll, alcohol, duality, mortality.
Mercury rules you and destiny fools you
Like the plague, with a dangerous wink
And there’s no time to think.
Your conscience betrayed you when some tyrant waylaid you
Where the lion lies down with the lamb.
I’d have paid off the traitor and killed him much later
But that’s just the way that I am.
Paradise, sacrifice, mortality, reality.
But the magician is quicker and his game
Is much thicker than blood and blacker than ink
And there’s no time to think.
Anger and jealousy’s all that he sells us,
He’s content when you’re under his thumb.
Madmen oppose him, but your kindness throws him
To survive it you play deaf and dumb.
Equality, liberty, humility, simplicity.
You glance through the mirror and there’s eyes staring clear
At the back of your head as you drink
And there’s no time to think.
Warlords of sorrow and queens of tomorrow
Will offer their heads for a prayer.
You can’t find no salvation, you have no expectations
Anytime, anyplace, anywhere.
Mercury, gravity, nobility, humility.
You know you can’t keep her and the water gets deeper
That is leading you onto the brink
But there’s no time to think.
You’ve murdered your vanity, buried your sanity
For pleasure you must now resist.
Lovers obey you but they cannot sway you
They’re not even sure you exist.
Socialism, hypnotism, patriotism, materialism.
Fools making laws for the breaking of jaws
And the sound of the keys as they clink
But there’s no time to think.
The bridge that you travel on goes to the Babylon girl
With the rose in her hair.
Starlight in the East and you’re finally released
You’re stranded but with nothing to share.
Loyalty, unity, epitome, rigidity.
You turn around for one real last glimpse of Camille
‘Neath the moon shinin’ bloody and pink
And there’s no time to think.
Bullets can harm you and death can disarm you
But no, you will not be deceived.
Stripped of all virtue as you crawl through the dirt,
You can give but you cannot receive.
No time to choose when the truth must die,
No time to lose or say goodbye,
No time to prepare for the victim that’s there,
No time to suffer or blink
And no time to think.

Procol Harum – « Holding On »

Zika nor nama … hesah!
Through this hourglass
Sands are running fast
In deserted plains
Kingdoms write their names
On these burning sands
Kingdoms show their hands
In these killing fields
Soldiers show their steel
The men who play the gods of war
They stay behind the guarded door
And hostages who seek release
They’re crying out to keep the peace
Holding on… Holding on
One day we will be free, one day if we’re strong
Holding on… Holding on
Through the shadows cast to a brighter day
In these fields of stone
Far away from home
In this vale of tears
The men who play the gods of war
They stay behind the guarded door
Religious leaders teachin’ hate
Praise the war and call it fate

Strawbs – « Benedictus »
The wanderer has far to go
Humble must he constant be
Where the paths of wisdom
Distant is the shadow of the setting sun.
Bless the daytime
Bless the night
Bless the sun which gives us light
Bless the thunder
Bless the rain
Bless all those who cause us pain.
Yellow stars may lead the way
All diversions lead astray
While his resolution holds
Fortune and good will will surely follow him.
Bless the free man
Bless the slave
Bless the hero in his grave
Bless the soldier
Bless the saint
Bless all those whose hearts grow faint.

Peter Gabriel – « Wallflower »

Six by six – from wall to wall
Shutters on the windows, no light at all
Damp on the floor you got damp in the bed
They’re trying to get you crazy – get you out of your head

And they feed you scraps and they feed you lies
To lower your defenses, no compromise
Nothing you can do, the day can be long
You mind is working overtime, your body’s not too strong

Hold on, hold on
Hold on, hold on
Hold on, hold on
They put you in a box so you can’t get hurt
Let your spirit stay unbroken, may you not be deterred

Hold on, you have gambled with your own life
And you face the night alone
While the builders of the cages
Sleep with bullets, bars and stone
They do not see your road to freedom
That you build with flesh and bone

They take you out and the light burns your eyes
To the talking room – it’s no surprise
Loaded questions from clean white coats
Their eyes are all as hidden as their Hippocratic Oath

They tell you – how to behave, behave as their guest
You want to resist them, you do your best
They take you to your limits, they take you beyond
For all that they are doing there’s no way to respond

Hold on, hold on
They put you in a box so you can’t get hurt
Let your spirit stay unbroken, may you not be deterred

Hold on, you have gambled with your own life
And you face the night alone
While the builders of the cages
Sleep with bullets, bars and stone
They do not see your road to freedom
That you build with flesh and bone

Though you may disappear
You’re not forgotten here
And I will say to you
I will do what I can do

You may disappear
You’re not forgotten here
And I will say you
I will do what I can do
And I will do what I can do
And I will do what I can do

Peter Gabriel – « San Jacinto » New Blood Orchestra

Thick cloud – steam rising – hissing stone on sweat lodge fire
Around me – buffalo robe – sage in bundle – run on skin
Outside – cold air – stand, wait for rising sun
Red paint – eagle feathers – coyote calling – it has begun
Something moving in – I taste it in my mouth and in my heart
It feels like dying – slow – letting go of life

Heya Wambdetanka! (Arise Big Eagle!) [1]

Medicine man lead me up though town – Indian ground – so far down
Cut up land – each house – a pool – kids wearing water wings – drink in cool
Follow dry river bed – watch Scout and Guides make pow-wow signs
Past Geronimo’s disco – Sit ‘n’ Bull steakhouse – white men dream
A rattle in the old man’s sack – look at mountain top – keep climbing up
Way above us the desert snow – white wind blow

I hold the line – the line of strength that pulls me through the fear
San Jacinto – I hold the line
San Jacinto – the poison bite and darkness take my sight – I hold the line
And the tears roll down my swollen cheek – think I’m losing it – getting weaker
I hold the line – I hold the line
San Jacinto – yellow eagle flies down from the sun – from the sun

We will walk – on the land
We will breathe – of the air
We will drink – from the stream
We will live – hold the line
Hold the line
Hold the line
Hold the line

Peter Gabriel – « Solsbury Hill »
Climbing up on Solsbury Hill
I could see the city light
Wind was blowing, time stood still
Eagle flew out of the night
He was something to observe
Came in close, I heard a voice
Standing stretching every nerve
Had to listen had no choice
I did not believe the information
(I) just had to trust imagination
My heart going boom boom boom
« Son,  » he said « Grab your things,
I’ve come to take you home. »
To keep in silence I resigned
My friends would think I was a nut
Turning water into wine
Open doors would soon be shut
So I went from day to day
Tho’ my life was in a rut
« Till I thought of what I’d say
Which connection I should cut
I was feeling part of the scenery
I walked right out of the machinery
My heart going boom boom boom
« Hey » he said « Grab your things
I’ve come to take you home. »
Back home
When illusion spin her net
I’m never where I want to be
And liberty she pirouette
When I think that I am free
Watched by empty silhouettes
Who close their eyes but still can see
No one taught them etiquette
I will show another me
Today I don’t need a replacement
I’ll tell them what the smile on my face meant
My heart going boom boom boom
« Hey » I said « You can keep my things,
They’ve come to take me home. »

CONCLUSIONS PROVISOIRES

Il va bien falloir terminer cette longue litanie. Je me sens comme un DJ qui a tellement de choses à faire entendre qu’il ne sait plus comment organiser la présentation dans une narration.
Je vais donc tenter de trouver satisfaction en partageant un certain nombre de pièces partagées le dimanche matin depuis 2014. Voici donc dans le désordre quelques-unes de mes présentations dominicales puisées dans un ensemble qui en regroupe plus de 400. 

Pièce dominicale 1 : Gilles Vigneault – «Les gens de mon pays » Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin

Pièce dominicale 2 : Gabriel Fauré – « Sicilienne », Orchestre symphonique de Montréal, Orchestre Symphonique de Montréal, Kent Nagano

Pièce dominicale 3 : Ludwig van Beethoven – « From us to you » (hymne à la joie) Orchestre philharmonique de Rotterdam

Pièce dominicale 1 : Claudio Monteverdi – « Lamento della Ninfa », Collegium 1704

Pièce dominicale 2 : Jan Dismas Zelenka – « Sepulto Domino », Collegium 1704

Pièce dominicale 3 : J.S.Bach – Motet: Komm, Jesu, komm BWV 229 – Collegium 1704

Pièce dominicale 4 : Claudio Monteverdi – « Beatus vir », Collegium 1704

Pièce dominicale 5 : J.S.Bach – Motet: Jesu, meine Freude BWV 227 – Collegium 1704


Pour les 18 ans de ma fille, je lui ai offert cette version de la chanson de Cindy Lauper.

Pièce dominicale 1 : Cindy Lauper – « True Colors », Camden Voices

Toi aux yeux tristes
Ne désespère pas
Oh j’réalise
Qu’le courage est difficile
Dans un monde plein de gens
Tu peux perdre l’essentiel
Et la noirceur en toi
Tu peux te sentir petite

Mais j’vois tes vraies couleurs
Rayonner
Je vois tes vraies couleurs
C‘est pour ça que jt’aime
Alors n’aie pas peur de les montrer
Tes vraies couleurs
Tes vraies couleurs
Elles sont
belles comme un arc-en-ciel

Fais-moi un sourire
Ne sois pas triste
Je ne me rappelle plus
La fois qu’ j t’ai vu rire
Si ce monde te rend fou
Et que tout t’insupporte
Alors appelle moi
Car tu sais que j’serai là

Et j’vois tes vraies couleurs
Rayonner
Je vois tes vraies couleurs
C’est pour ça que j t’aime
Alors n’aie pas peur de les montrer
Tes vraies couleurs
Tes vraies couleurs
Elles sont
belles comme un arc-en-ciel

Pièce dominicale 2 : « You Will Be Found », Virtual Choir

Pièce dominicale 3 : Chainsmokers & Coldplay –  « Something Just Like This » ACAPELLA

Pièce dominicale 1 : Eric Whitacre’s Virtual Choir –  « Lux Aurumque »

Pièce dominicale 2 : Giuseppe Verdi – « Va pensiero » (« Nabucco »), International Opera Choir

Pièce dominicale 3 : Edvard Grieg – « Peer Gynt », extrait, Orchestre National de Lyon

Pièce dominicale 1 : Leonard Cohen – « Hallelujah » Jamie Brown-Hart & Canadian Virtual Choir

Now, I’ve heard there was a secret chord
That David played, and it pleased the Lord
But you don’t really care for music, do you?
It goes like this, the fourth, the fifth
The minor fall, the major lift
The baffled king composing Hallelujah
Hallelujah

baby I’ve been here before
I know this room, I’ve walked this floor
I used to live alone before I knew you
I’ve seen your flag on the marble arch
love is not a victory march
it’s a cold and it’s a broken Hallelujah

You say I took the name in vain
I don’t even know the name
But if I did, well really, what’s it to you?
There’s a blaze of light in every word
It doesn’t matter which you heard
The holy or the broken Hallelujah

Hallelujah

I did my best, it wasn’t much
I couldn’t feel, so I tried to touch
I’ve told the truth, I didn’t come to fool you
And even though it all went wrong
I’ll stand before the Lord of Song
With nothing on my tongue but Hallelujah
Hallelujah

Pièce dominicale 2 : Billy Joel – « And So It Goes », Stay At Home Choir with The King’s Singers
In every heart there is a room
A sanctuary safe and strong
To heal the wounds from lovers past
Until a new one comes along
I spoke to you in cautious tones
You answered me with no pretense
And still I feel I said too much
My silence is my self defense
And every time I’ve held a rose
It seems I only felt the thorns
And so it goes, and so it goes
And so will you soon I suppose
But if my silence made you leave
Then that would be my worst mistake
So I will share this room with you
And you can have this heart to break
And this is why my eyes are closed
It’s just as well for all I’ve seen
And so it goes, and so it goes
And you’re the only one who knows
So I would choose to be with you
That’s if the choice were mine to make
But you can make decisions too
And you can have this heart to break
And so it goes, and so it goes
And you’re the only one who knows

Pièce dominicale 3 : Oscar Hammerstein II & Richard Rodgers – « You’ll Never Walk Alone » Virtual Choir/Orchestra 15 Countries: 300 People
When you walk through a storm
Hold your head up high
And don’t be afraid of the dark
At the end of a storm
There’s a golden sky
And the sweet silver song of a lark
Walk on through the wind
Walk on through the rain
Though your dreams be tossed and blown
Walk on, walk on
With hope in your heart
And you’ll never walk alone
You’ll never walk alone
Walk on, walk on
With hope in your heart
And you’ll never walk alone
You’ll never walk alone

Viva la vida (Cover by Hardenberg-Gymnasium-Fürth)

Henry Purcell – « Dido’s Lament », Choral Performance Annie Lennox with London City Voices

When I am laid, am laid in earth, May my wrongs create
No trouble, no trouble in thy breast;
Remember me, remember me, but ah! forget my fate.
Remember me, but ah! forget my fate.

Robert Lowry & traditional – « How can I keep from singing »

My life flows on in endless song above earth’s lamentation. I hear the real, though far-off hymn that hails a new creation. No storm can shake my inmost calm, while to that rock, I’m clinging Since love prevails in heaven and earth, How can I keep from singing? While though the tempest round me roars, I know the truth, it liveth. And though the darkness round me close, songs in the night it giveth. No storm can shake my inmost calm, while to that rock, I’m clinging Since love prevails in heaven and earth, How can I keep from singing? I Lift my eyes. The cloud grows thin; I see the blue above it. And day by day, this pathway smooths, since first I learned to love it. No storm can shake my inmost calm, I hear the music ringing. It sounds an echo in my soul. How can I keep from singing? How Can I Keep from singing? Keep Singing.

Pièce dominicale 1 : Ólafur Arnalds – « Sunrise Session II » with Josin

Pièce dominicale 2 : Max Richter – «On The Nature Of Daylight» avec Dinah Washington  «This Bitter Earth »

This bitter earth Well, what fruit it bears What good is love Mmmm that no one shares And if my life is like the dust Oooh that hides the glow of a rose What good am I
Heaven only knows Lord, this bitter earth Yes, can be so cold Today you’re young Too soon, you’re old But while a voice within me cries I’m sure someone may answer my call And this bitter earth Ooooo may not Oh be so bitter after all

Pièce dominicale 3 : Max Richter – «Dream 3» (au milieu de ma vie)

J’ai plus de 2000 disques. Tous mes cds de musique populaire (chansons anglo-américaines, Jazz (surtout du label ECM), chansons françaises, musiques de films, musiques du monde) sont au sous-sol, tandis que mes disques de musique savante sont au rez-de chaussée (de l’époque médiévale à la musique contemporaine). Pourtant, même si j’ai beau essayer de prendre mon envol et de m’élever dans le ciel, mes racines ne font que pénétrer davantage dans le sol. Je suis comme l’arbre sur la montagne. J’attends le prochain coup de foudre.

Voici une dernière sélection…pour la route.

Pièce dominicale 1 : The Cinematic Orchestra – « Arrival of the Birds »

Pièce dominicale 2 : Nick Cave – «To Be By Your Side»
Across the oceans, across the seas
Over forests of blackened trees
Through valleys so still we dare not breathe
To be by your side
Over the shifting desert plains
Across mountains all in flames
Through howling winds and driving rains
To be by your side
Every mile and every year
For every one a little tear
I cannot explain this, dear
I will not even try
Into the night as the stars collide
Across the borders that divide
Forests of stone standing petrified
To be by your side
Every mile and every year
For every one a single tear
I cannot explain this, dear
I will not even try
For I know one thing
Love comes on a wing
For tonight I will be by your side
But tomorrow I will fly
From the deepest ocean to the highest peak
Through the frontiers of your sleep
Into the valley where we dare not speak
To be by your side
Across the endless wilderness
Where all the beasts bow down their heads
Darling, I will never rest
Till I am by your side
Every mile and every year
Time and Distance disappear
I cannot explain this, dear
No, I will not even try
And I know one thing
Love comes on a wing
And tonight I will be by your side
But tomorrow I will fly away
Love rises with the day
And tonight I may be by your side
But tomorrow I will fly
Tomorrow I will fly
Tomorrow I will fly

Pièce dominicale 3 : Leonard Cohen – «Anthem»