Michael Shellenberger, Matt Taibbi et Alex Gutengag ont récemment publié un article dans lequel ils révèlent ce que des sources bien informées leur ont appris au sujet de l’origine du coronavirus.
Les trois premiers patients qui auraient été infectés par le coronavirus travaillaient apparemment dans le laboratoire de Wuhan et se seraient penchés justement sur le coronavirus. Si elle se confirme, cette révélation apporterait de l’eau au moulin de ceux qui défendent l’hypothèse d’une origine du virus résultant d’une fuite en provenance du labo de Wuhan.
Pour ceux qu’une publication sur Substack laisserait circonspects, soulignons que le Wall Street Journal a lui aussi ensuite rapporté cette même nouvelle au sujet des premières personnes infectées.
La question se pose donc à nouveau. Le virus est-il apparu suite à une transmission d’un animal à un humain, ou résulte-t-il d’une fuite survenue au sein du laboratoire de Wuhan? Nous n’avons pas encore la réponse définitive à cette question. Toutefois, aussi longtemps que l’animal responsable n’aura pas été trouvé, l’hypothèse du Lab leak ne devrait pas être écartée.
Les trois personnes du laboratoire qui auraient été les premières infectées sont Ben Hu, Yu Ping, and Yan Zhu. Elles nient cependant formellement avoir été infectées.
Hu dit avoir été testé négativement en mars 2020, mais il est question d’une infection qui serait survenue en novembre 2019. Il déclare ne pas avoir eu de symptômes à l’automne 2019, mais on sait que l’on peut être porteur du virus avec peu ou pas de symptômes. Cela ne prouve pas bien sûr qu’il en ait été le porteur, mais cela rend problématique l’affirmation selon laquelle l’hypothèse du lab leak serait « ridicule ».
En plus des articles parus sur Substack et dans le Wall Street Journal, le journal électronique The Intercept affirme :
« L’un des premiers chercheurs de Wuhan qui aurait été malade du Covid à l’automne 2019, Ben Hu, bénéficiait d’un soutien financier américain pour des recherches risquées sur le gain de fonction sur les coronavirus, selon des documents obtenus par une demande faite en vertu de la loi sur la liberté d’information par l’organisation de défense de la transparence White Coat Waste Project. Le financement a pris la forme de trois subventions d’un montant total de 41 millions de dollars, octroyées par l’USAID et l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses (NIAID), l’agence dirigée à l’époque par le Dr Anthony Fauci. M. Hu figure sur la liste des chercheurs de ces subventions. »
Quand on se rend sur la page du White Coat Waste Project cité par The Intercept, on nous montre des documents qui prouvent l’implication de Fauci dans le financement de la recherche de Hu.
On y trouve également des informations qui donnent à penser que les trois chercheurs mentent :
« Comme nous l’avons déjà écrit, en janvier 2021, le département d’État a signalé que des blouses blanches du laboratoire de Wuhan qui travaillaient sur des expériences animales avec des coronavirus étaient tombées malades en novembre 2019 avec des symptômes semblables à ceux du COVID, avant même que le premier cas de COVID ne soit signalé. Quelques mois plus tard, des rapports ont indiqué qu’en novembre 2019, trois expérimentateurs du laboratoire de Wuhan étaient tombés si malades qu’ils avaient dû être hospitalisés. Un autre rapport indique que l’épouse d’une blouse blanche de Wuhan est décédée en décembre 2019 d’une maladie semblable au COVID. »
En plus de l’article de Substack, du Wall Street Journal, de The Intercept et de White Coat Waste, le département d’État opinait lui-même en effet en ce sens.
Or, le document rendu public par l’administration Biden vendredi le 23 juin 2023 ne mentionne pas les noms des trois blouses blanches infectées. Le document publié par l’administration Biden ne dit donc pas tout.
S’agit-il d’un cover up? Je ne souhaite pas intervenir sur le fond de cette histoire. Je m’intéresse davantage au discours qui a été tenu sur le sujet. Nous n’avons pas de réponse définitive au sujet de l’origine du coronavirus, mais il faut à tout le moins garder l’esprit ouvert à ce sujet. Le débat sur l’origine du coronavirus a connu plusieurs rebondissements et d’autres encore sont sans doute à prévoir, mais dans l’état actuel, certaines conclusions provisoires semblent s’imposer concernant la nature de ce débat.
Tout d’abord les faits
Alors que le gouvernement Obama voulait mettre fin aux recherches portant sur les virus avec gains de fonction, le docteur Anthony Fauci aurait avec d’autres insisté pour que soit maintenue la recherche qui était menée à Wuhan. On ne peut pas lui reprocher d’être directement responsable de la mort de sept millions de personnes, mais il pourrait quand même peut-être devoir assumer une part de responsabilité dans le financement d’une recherche très risquée ayant eu les conséquences catastrophiques que l’on sait. Voici en tout cas ce que, dans leur article, Shellenberger, Taibbi et Gutengag écrivent: « En 2014, le président Barack Obama a interdit le financement fédéral de la recherche préoccupante sur le gain de fonction, car les experts s’étaient accordés à dire qu’elle était trop dangereuse. Toutefois, l’Institut national de la santé et le NIAID, dirigés par Francis Collins et Fauci, ainsi qu’un important bénéficiaire de subventions du gouvernement américain, EcoHealth Alliance, ont estimé que leurs travaux sur les virus similaires au SRAS ne relevaient pas des définitions de la recherche préoccupante sur le gain de fonction et ont financé ce projet en Chine et en Asie du Sud-Est. »
Quand la pandémie a éclaté, la question s’est posée de savoir si l’origine du coronavirus était le résultat d’une transmission naturelle d’un animal à un humain ou si c’était le résultat d’une fuite dans un laboratoire. Il y avait un marché à Wuhan où plusieurs personnes ont été infectées et d’où semblait donc être partie la pandémie. La première hypothèse était donc plausible. Assez rapidement, on apprit cependant qu’il existait aussi à Wuhan un laboratoire dans lequel des recherches virologiques étaient menées. Cela était donc aussi une possibilité.
Toutefois, le 19 février 2020, une publication majeure dans The Lancet venant de plus de 25 chercheurs excluait d’emblée la possibilité même que la pandémie ait pu être initiée par une fuite de laboratoire. « Le partage rapide, ouvert et transparent des données sur cette épidémie est aujourd’hui menacé par des rumeurs et des informations erronées [misinformations] sur ses origines. Nous nous unissons pour condamner fermement les théories du complot suggérant que le COVID-19 n’a pas d’origine naturelle. » (je souligne)
Pourquoi ces gros mots lancés contre l’hypothèse du Lab leak? Selon Glenn Greenwald, deux scientifiques avaient pourtant déjà émis des doutes au docteur Fauci concernant la possibilité qu’il puisse s’agir d’une origine naturelle. Leurs opinions ne semblent pas avoir été prises en compte. Pire encore, deux semaines plus tard, les deux chercheurs sceptiques étaient parmi les signataires de la lettre. Des subventions de recherche leur furent apparemment ensuite accordées par l’institut dirigé par le docteur Fauci.
Greenwald a aussi mis en doute la crédibilité du chercheur Peter Daszak. Cet individu était l’initiateur de la lettre signée par les quelque 25 chercheurs dans The Lancet. Or, en plus d’être membre de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Daszak dirigeait aussi Ecohealth Alliance, le groupe qui a justement obtenu la subvention de 3.4 millions de dollars de l’Institut national de la santé pour mener une recherche dans le laboratoire de Wuhan. La subvention obtenue a servi à financer le travail mené par un sous-traitant (Shi Zengli).
En étant à la fois membre de l’OMS, directeur de Ecohealth Alliance, lobbyiste au près d’Obama, récipiendaire d’une subvention pour le labo de Wuhan et auteur de la lettre, Daszak était clairement et de multiples façons en conflit d’intérêt. Il est même allé jusqu’à remercier Fauci d’avoir pris position lui aussi contre l’hypothèse du Lab leak et il est revenu à la charge pour caricaturer l’opinion contraire :
“ De mon point de vue, vos commentaires sont courageux et, venant de votre voix digne de confiance, ils contribueront à dissiper les mythes qui circulent sur les origines du virus ” (je souligne)
Voyant la controverse provoquée par la prise de position du mois de février 2020, les responsables de la revue Lancet ont mis sur pied en 2021 un groupe de travail dirigé par l’économiste Jeffrey Sachs qui devait se pencher à nouveau sur l’origine du virus. Sachs a cependant dû mettre fin aux travaux du groupe lorsqu’il s’est rendu compte que Peter Daszak était en plus de tout le reste aussi membre de ce groupe de travail, et qu’il était clairement en conflit d’intérêt.
La prise de position adoptée par Daszak et Fauci n’était peut-être pas entièrement courageuse, car elle avait peut-être aussi et surtout l’insigne avantage de déresponsabiliser les chercheurs du laboratoire virologique de Wuhan. La vitesse avec laquelle ils se sont empressés de décrire l’hypothèse du Lab leak comme de la désinformation complotiste est à tout le moins surprenante. Cela donne l’impression d’avoir affaire à un cover up.
À cette intervention précipitée s’est ajoutée la lenteur du gouvernement américain à révéler ce qu’il savait. Grâce à un sonneur d’alerte, nous avons à nouveau été amenés à nouveau à penser que les trois premiers patients atteints du coronavirus étaient peut-être des chercheurs dans le laboratoire de Wuhan et que l’un d’eux travaillait justement sur le coronavirus.
Racisme, conspirationnisme et désinformation?
Les faits que je viens de rapporter sont ou bien ignorés ou bien occultés. On préfère s’en prendre au messager. Ainsi, certains ont accusé le journaliste Glenn Greenwald de verser à son tour dans le conspirationnisme :
« M. Greenwald n’est que l’une des nombreuses personnalités précédemment associées à l’opposition à la guerre en Irak qui ont adhéré à la théorie du complot de la « fuite du laboratoire », qui est au cœur de la campagne de guerre des États-Unis contre la Chine. » (je souligne)
Plusieurs autres personnalités ont en effet voulu évoquer la possibilité d’une fuite au labo de Wuhan. En plus de l’analyste libertarien Glenn Greenwald, il y avait les animateurs Jon Stewart et Bill Maher, de même que le commentateur de droite Tucker Carlson.
Pour leur répondre, le New York Times a rapporté l’existence d’une recherche effectuée par le chercheur Michael Worobey, auteur d’un article paru dans la revue Science « prouvant » que la source était animale. Mais il ne se contenta pas de faire cette « démonstration ». Il condamna l’hypothèse du Lab leak comme relevant de commentaires “anti-scientifiques” cherchant à “minimiser, dénigrer ou rejeter les preuves qui ne correspondent pas aux souhaits des partisans d’une hypothèse particulière.”
La question doit être posée. Pourquoi une hypothèse aussi plausible que celle du Lab leak s’est-elle vue caractérisée comme une théorie conspirationniste, comme un mythe, comme de la désinformation ou comme anti-scientifique?
La pandémie a donné lieu à diverses hypothèses complotistes et fantaisistes, mais nous avons aussi assisté à un usage abusif de l’accusation de « désinformation » et de « conspirationnisme », et ce genre d’abus de langage a pu être présent même dans une grande revue comme The Lancet. Comment se fait-il qu’on en soit arrivé là?
Je crois que le traumatisme vécu par les Démocrates suite à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump explique en partie ces escalades verbales. Trump a lui-même évoqué la possibilité d’une fuite provenant du labo de Wuhan. La recherche scientifique a peut-être pour cette raison été quelque peu teintée par de la partisanerie politique. On s’est vite employé à caractériser l’idée du Lab leak suggérée par Trump comme étant raciste. Et pourtant, les fuites de laboratoires existent partout à travers le monde et ne sont pas une particularité de la Chine. À l’inverse cependant, l’hypothèse que le virus était d’origine naturelle supposait une transmission des animaux à des humains causée par la vente de certaines espèces animales au marché de Wuhan, une pratique culturelle typiquement chinoise. Si racisme il y a, ce serait davantage du côté de cette dernière explication qu’il faudrait se tourner.
Je n’ai pour ma part aucune affinité avec Donald Trump ou Tucker Carlson, et encore moins avec Steve Bannon qui, lui aussi, a évoqué l’hypothèse du Lab leak, mais je ne structure pas mes opinions sur tous les sujets en fonction d’une opposition émotive à ce qu’ils racontent. Malheureusement, l’opposition viscérale à tout ce qui pourrait être dit par Trump explique au moins en partie pourquoi ceux qui défendaient une position différente de la sienne ont souvent été à ce point virulent, parlant de conspirationnisme, de propos contraire à la science, de racisme et de désinformation. Et pourtant, que l’on soit de gauche ou de droite, ne faut-il pas être pour la vérité? La vigilance critique est trop souvent mise de côté au profit d’une campagne menée contre Trump. Les critiques dirigées contre Biden sont souvent perçues comme pro-Trump. Si les Démocrates ou des personnes défendant un point de vue contraire à Trump sont pris en défaut, soit à cause d’un conflit d’intérêt, d’un cover up ou d’une politique mal avisée, la vision manichéenne de la politique américaine conduit certains à détourner le regard, et ce, bien que cela revienne à toutes fins pratiques à innocenter les responsables d’un manquement ou d’un mensonge.
Il ne faut pas que l’opposition à Trump nous amène à accepter sans broncher les errances actuelles de l’administration démocrate, car celles-ci sont fort nombreuses. Nous avons eu droit à la partisanerie du DNC en faveur de Clinton contre Sanders, au Russiagate, aux Twitter files, à la fausse liste Hamilton 68, à la volonté d’extrader le plus grand journaliste du XXIe siècle Julian Assange, à l’affaire du laptop de Hunter Biden, à une guerre par procuration menée par les États-Unis contre la Russie, au sabotage du gazoduc Nordstream, au cover up concernant la situation réelle de la guerre en Ukraine et à la discrétion excessive de l’administration Biden concernant ce que les autorités savent depuis un certain temps au sujet de l’origine du coronavirus. Et pourtant, pour l’essentiel, ces différentes histoires ne sont rapportées dans les médias traditionnels que par bribes éparses ou sous la forme d’entrefilets. Elles sont même le plus souvent complètement ignorées. On ne voit pas à quel point notre biais anti Trump vient structurer notre propre intelligence des enjeux et notre indifférence ou ignorance à l’égard des bavures du camp démocrate. La plupart des révélations qui mettent à mal les Démocrates passent sous l’écran-radar, ou sont minimisées dans leur importance, voire accueillies dans le plus parfait silence.
La morale de cette histoire
Depuis quelque temps, certaines instances de l’administration américaine estiment que l’hypothèse du Lab leak est celle qui est la plus plausible. On attend toujours cependant les excuses d’Anthony Fauci, de Peter Daszak, de Michael Worobey et des autres. Ne comptez toutefois pas sur eux pour faire amende honorable.
Les révélations concernant les trois premiers patients atteints du coronavirus ont été obtenues par des journalistes de renom, mais qui travaillent comme indépendants. L’un des auteurs est Matt Taibbi et c’est lui qui a initié sur Twitter la publication des Twitter files qui démontrent le rôle influent de l’establishment politique sur la censure naguère pratiquée par Twitter. Les Twitter files n’ont pas fait la nouvelle ici. Ce qui a, par contre, fait la nouvelle, ce sont les déboires et les bavures d’Elon Musk qui a pris le relais et qui a notamment rétabli le compte twitter de Donald Trump. Les auteurs ont publié leurs révélations sur la plateforme indépendante Substack (tout comme Seymour Hersh concernant le sabotage du gazoduc Nordstream). D’autres révélations ont été faites sur le blogue White Coat Waste Project.
Plusieurs ont tendance à dénigrer les plateformes de nouvelles alternatives que l’on trouve sur internet, mais on en apprend souvent plus à partir de ces médias que dans les médias traditionnels. En plus de Substack, The Intercept et du blogue White Coat Waste, il y a Rumble. Pas besoin d’être d’accord avec toutes les opinions politiques libertariennes de Glenn Greenwald pour tenir compte de la pertinence de ses analyses politiques publiées sur Rumble.
Le New York Times, le Washington Post, CNN et MSNBC ont carrément pour l’essentiel ignoré le Russiagate et les Twitter files. Ils ont rangé les nouvelles au sujet du laptop de Hunter Biden dans la catégorie de la désinformation russe. Ils ont carrément ignoré les révélations de Seymour Hersh concernant le sabotage de Nordstream. Ils sont constamment et sans exception du côté de l’administration Biden au sujet de l’engagement des États-Unis en Ukraine. On ne nous rapporte pas ou peu les nouvelles concernant Julian Assange. Par contre, les déboires de Fox News ne manquent pas d’entrer dans le périmètre de notre espace médiatique.
Le manichéisme n’est pas seulement présent aux États-Unis. Il est aussi présent ailleurs dans la façon que nous avons de penser les débats entre Démocrates et Républicains. Il se manifeste dans l’indifférence ou l’ignorance à l’égard des scandales présents au sein du parti démocrate, ou dans une partisanerie dont on n’aperçoit pas les ressorts tellement plusieurs sont aveuglés par leur haine de Trump. Cette haine vient structurer les positions qu’ils adoptent sur tous les sujets. Ceux qui sont au fait de la politique américaine ont bien vu le caractère explosif des révélations contenues dans l’article paru sur Substack par les trois journalistes. Le risque est toutefois bel et bien réel de voir cette nouvelle se perdre comme tant d’autres ou d’être minimisée, voire complètement ignorée, et ce pour ménager Biden et maintenir la haine anti-Trump.
Les bavures de l’administration Biden ne font pas la nouvelle. Par contre, les poursuites contre Trump sont accueillies dans la joie. Il ne s’agit pas de réhabiliter Trump, mais il faudrait que notre dégoût ne nous incite pas à fermer les yeux au sujet des Démocrates et de l’establishment politique américain. Gardons donc l’esprit ouvert au sujet de l’origine du coronavirus.
Il faudra bien un jour se sortir du manichéisme simpliste qui afflige non seulement la classe politique, mais aussi une bonne partie du milieu intellectuel.