Une pluie de pleurs pour la Reine

Que signifie cette pluie de reportages concernant le décès de la Reine? Ce n’est pas seulement le manque de nouvelles. J’ai déjà écrit que cela reflétait le conservatisme des médias de masse. Si vous vous objectez à la monarchie, on vous répondra que ce n’est qu’un symbole, que ce n’est pas grave, que les monarques n’ont pas de pouvoir et qu’il y a mieux à faire que de critiquer cette institution. On se sentira ainsi en droit d’ignorer vos récriminations. Ces réactions indifférentes à vos propos ont l’insigne avantage de préserver le statu quo et de ne pas faire bouger les choses. Au Canada, c’est un bon moyen pour préserver le couvercle sur la marmite constitutionnelle.

On pourra aussi vous répondre qu’on est d’accord, mais que la Reine était quand même une bonne personne. Cette autre réponse est encore plus importante, car elle fait dériver la discussion au sujet de la fonction politique de l’institution monarchique pour ne considérer que la personne sur la tête de laquelle repose la couronne. On se sentira d’autant plus à l’aise d’opérer ce glissement dans la discussion que l’on vous aura au préalable donné raison sur le caractère suranné de l’institution. À l’occasion de son décès, il importe de souligner que la personne portant la couronne avait quand même de grandes qualités. Alors qu’elle vient de décéder, ce n’est de toute façon surtout pas le temps de la critiquer.

Pour expliquer l’importance historique accordée au décès de la Reine dans les médias de masse, il faut aussi mentionner autre chose. En matière de politique internationale, la fabrication de l’opinion publique requiert l’idée que l’histoire se fait par des individus et par le caractère qui définit leur personnalité. Ainsi il y a des individus méchants. À notre époque, ils ont eu pour nom Slobodan Milosevic, Saddam Hussein, Oussama Ben Laden, Mouammar Kadhafi, Bachar Al Assad et Vladimir Poutine. Pour forger l’opinion et favoriser une compréhension psychologisante des enjeux géopolitiques, il importe de présenter certaines personnes comme des ennemis du genre humain. Ce sont des personnages sombres, barbus, à la chevelure hirsute ou au regard absent. Cette psychologisation géopolitique est d’autant plus facile à opérer que, très souvent, les leaders politiques faisant l’objet d’une telle caractérisation sont eux-mêmes des personnes peu recommandables.

Il y a les méchants, mais il y a aussi les bons, incluant par exemple Barack Obama, Justin Trudeau et la Reine. En quoi cette façon psychologique de se représenter l’histoire est-elle importante pour l’ordre établi? Le citoyen doit pouvoir projeter ses bons sentiments sur les individus qui les gouvernent. La règle numéro un que doit observer tout chef d’État est de se présenter devant le public en montrant qu’il est animé de bonnes intentions, qu’il est un homme (ou une femme) de bonne volonté. Cela engendre automatiquement un sentiment d’identification de la population avec la personne en autorité.

Prenons à titre d’exemple Justin Trudeau. Il est passé maître dans ce type de politique. En tant que verseur de larmes en chef, il déplore le mal passé fait aux peuples autochtones et ce, alors que, au même moment, l’État monarchique, colonial et pétrolier canadien impose par la force, avec l’aide de la Gendarmerie Royale du Canada, un pipeline et un gazoduc au peuple wet’suwet’en. Il célèbre à chaque année le Ramadan, alors que l’État canadien appuie sans réserve et sans rien dire les exactions quotidiennes de l’État colonial et occupant d’Israël en Palestine. Il démontre sa compréhension des enjeux climatiques à l’occasion de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (la COP26), qui s’est tenue à Glasgow du 31 octobre au 13 novembre 2021, en soulignant les malheurs qui se sont abattus sur la ville de Lytton en Colombie-Britannique, et ce, tout en continuant le développement et l’exportation de la production pétrolière et gazière. Il se montre comme un homme de paix devant la population, alors que la politique extérieure du Canada, arrimée à celle des États-Unis, incite l’État canadien à vendre de l’équipement militaire à l’Arabie saoudite, son partenaire stratégique au Yémen, à être partie prenante du groupe de Lima contre le Venezuela et à envoyer des navires de guerre accompagnant ceux des États-unis en mer de Chine.

Les citoyens se représentent les activités de leur propre pays à partir de l’image que les chefs d’État présentent au public et que les médias de masse reproduisent systématiquement. Ainsi, la population américaine, dans son ensemble, ne voit pas la misère, la désolation et les millions de morts engendrés suite aux coups d’État et changements de régime provoqués par les États-Unis depuis des lustres. Ils ne voient que l’intrusion présumée des Russes dans le processus électoral américain. Ils ne voient que les valeurs de la démocratie, des droits de la personne et de l’État de droit que leurs chefs incarnent et qu’ils répètent sans cesse avec la larme à l’œil et la main sur le cœur.

Voilà tout ce qui se joue à l’occasion de la nouvelle du décès de la Reine. L’Occident pleure le départ d’une personne qui avait de bonnes manières, qui connaissait les règles de la bienséance et qui était animée des meilleures intentions. Elle a prodigué d’excellents conseils à Justin Trudeau qui vient de lui rendre un bel hommage. Ce sont les traits de caractère des personnes qui nous gouvernent qui façonnent l’histoire et que l’on doit souligner au moment de leur décès. Ce sont ces traits de caractère qui sont déterminants au moment de déposer notre bulletin de vote dans l’urne, car nous valorisons la démocratie contrairement à ces leaders autocrates russe ou chinois qui agissent sous l’impulsion d’intentions maléfiques.