Le Washington Post a laissé passer le 3 août 2022 un texte dans lequel on pouvait lire que « les troupes américaines restent sur le terrain dans une multitude de pays du Moyen-Orient et d’Afrique. Les frappes de drones américains se poursuivent sur une large portion de territoires partout sur la planète, de l’Afrique de l’Ouest à l’Asie du Sud. Airwars, un groupe de surveillance, estime que les drones et les frappes aériennes américaines ont tué entre 22 000 et 48 000 civils depuis le 11 septembre 2001 – un chiffre exponentiellement supérieur à celui des citoyens américains tués par Ben Laden et les complots violents de Zawahiri. »
50 000, c’est le nombre de victimes civiles tuées par des drones. Cela n’inclut donc pas le million de morts occasionnées par toutes les « guerres contre la terreur » menées par les Américains ou auxquelles ils ont participé. Où peut-on lire des éditoriaux réclamant une intervention extérieure pour punir l’État voyou américain qui viole partout sur la planète l’autodétermination des peuples?
L’opinion publique n’est pas alertée par les ambitions des Américains qui se déploient en interventions directes, en changements de régime, en bases militaires, en sanctions et en drones depuis des décennies un peu partout sur la planète. Nous projetons sur l’Occident notre conviction d’être des personnes bien intentionnées et de bonne volonté et l’État américain se charge bien en retour de nous renvoyer cette image. Les méchants, quant à eux, ont des visages bien médiatisés. Ils ont pour noms Slobodan Milosevic, Saddam Hussein, Oussama Ben Laden, Mouammar Kadhafi, Bachar Al Assad et Vladimir Poutine. Il ne viendrait à l’idée de personne d’inclure dans cette liste Bill et Hilary Clinton, Barack Obama ou Joe Biden. Il y a bien le mal républicain incarné naguère par George W Bush, mais il est déjà réhabilité grâce aux bons offices de Michelle Obama qui l’aime tant. Il y a aussi, bien sûr, le mal qui est de nos jours incarné dans la personne de Donald Trump. Mais justement, ce dernier est « pro-Russe ». Nous nous sentons proches des Démocrates qui, eux, sont comme chacun sait des personnes modérées et raisonnables. Nous sommes pour cette raison au-dessus de tout soupçon en les endossant.
Tel est l’état de conscientisation d’une population victime des médias mainstream qui ne rapportent pas les nouvelles concernant les exactions commises par les Américains, à moins de le faire en passant parfois dans un long texte d’opinion que, par ailleurs, presque personne ne lit.
La folie belligérante américaine ne peut, bien entendu, servir à justifier l’invasion de la Russie contre l’Ukraine. Les maux causés par les uns n’excusent pas les maux causés par les autres. Si on invoque cependant le passé des interventions américaines, c’est parce que, justement, ce passé est encore présent dans le conflit opposant les Russes et les Ukrainiens.
La responsabilité américaine dans ce conflit est immense, mais elle est dans l’angle mort d’une perspective médiatique qui nous donne le beau rôle, à défaut de nous donner l’heure juste. La collaboration militaire battait pourtant son plein depuis le coup d’État de 2014 que les Américains ont instrumentalisé à leur avantage. Cinq milliards de dollars US ont été engloutis pour favoriser le changement de régime. Des visites répétées de John McCain et Victoria Nuland ont eu lieu pour préparer le coup. Le nouveau premier ministre a été décidé par l’administration américaine sans consultation avec l’Union européenne (« Fuck the EU »). Une guerre civile est apparue dès 2014 mettant aux prises des milices d’extrême droite comme le groupe Azov et Secteur droit face aux insurgés russophones de l’Est à qui on venait d’apprendre que la langue russe allait être interdite. Les combats ont entraîné la mort de 14 000 personnes. Les Américains s’étaient retiré des accords sur les anti-missiles en 2002 et ils se sont ensuite retirés en 2019 des accords portant sur les missiles à moyenne portée. Ils ont installé des boucliers anti-missiles en Pologne et en Roumanie pouvant être utilisés comme armes offensives. Des bases militaires sont apparues dans les 14 nouveaux pays de l’OTAN. La promesse d’inclure la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN a été annoncée à Bucarest dès 2008. La formation de soldats a par la suite été assurée, notamment par des militaires américains et canadiens. Les fortifications au cœur de l’Ukraine ont préparé la confrontation. Un équipement militaire a été installé. Le secrétaire d’État Anthony Blinken et la vice-présidente Kamela Harris ont répété l’intention américaine d’inclure l’Ukraine dans l’OTAN. Les troupes militaires ukrainiennes se sont massées à proximité du Donbass. Volodymyr Zelensky a promis de reconquérir le Donbass et la Crimée.
Dès que la Russie mordit à l’hameçon et répondit violemment et brutalement à cette longue et lente provocation, les médias invoquèrent les ambitions impérialistes de Poutine. La provocation des Américains et de l’OTAN fut en somme aussitôt invisibilisée.
Ainsi, le lent et progressif encerclement de la Russie par l’OTAN n’est pas apparu dans les bulletins de nouvelles et n’a donc pas pénétré les chaumières. Les gens ne savent pas que l’OTAN est une organisation militaire offensive (Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie) et russophobe. Ils ne savent pas que l’Ukraine était devenue un membre de facto de l’OTAN. Les gens ne savent pas que la guerre d’Ukraine est une guerre menée par procuration opposant les États-Unis à la Russie. Ils ne savent pas que les Américains sont prêts à se battre contre les Russes jusqu’au dernier ukrainien. Ils ne savent pas que l’OTAN est intervenue à deux reprises pour interrompre les négociations qui allaient pourtant bon train. Ils ne savent pas que les Américains cherchent, par cette guerre, à affaiblir les Russes (dixit le secrétaire à la défense Lloyd Austin). Ils ne savent pas qu’il s’agit d’une confrontation s’expliquant par le désir machiste d’une volonté de puissance unipolaire américaine sur le monde.
Tel est l’effet de l’angle mort médiatique dans le présent conflit. Il engendre un point aveugle qui permet ensuite à l’administration américaine d’induire, avec la main sur le cœur et la larme à l’œil, la fausse bonne conscience d’être du côté de la démocratie.
Les Ukrainiens de gauche qui invoquent à juste titre le droit du peuple ukrainien à l’autodétermination devraient d’abord et avant tout opposer cette idée à l’OTAN et aux États-Unis. Ils devraient cesser de focaliser seulement sur l’impérialisme réactif de la Russie et apercevoir celui des États-Unis, car c’est la capitulation ukrainienne de 2014 face aux Américains qui a conduit à l’escalade guerrière que nous connaissons. Les fausses justifications de Poutine s’appuyant sur l’idée que les Russes et les Ukrainiens ne formeraient qu’un seul peuple, ou celles à l’effet que les frontières les séparant ne sont qu’administratives, ne servent qu’à attiser le sentiment nationaliste de la population russe. La même interprétation s’applique à l’affirmation de Poutine selon laquelle la Russie serait entrée à nouveau dans une époque de reconquêtes territoriales. Ces raisons occultent les véritables motifs géopolitiques sécuritaires qui sont de maintenir une emprise russe sur une zone d’influence se situant à la périphérie du pays. Quant aux motifs de dénazification et de démilitarisation initialement évoqués, ils sont aussi au service de l’objectif sécuritaire géopolitique.
Les Ukrainiens de gauche ont-ils combattu la décision américaine de nommer « Yatts » au poste de premier ministre ukrainien en 2014? Ont-ils critiqué la nomination d’une américaine en décembre 2014 comme ministre de l’économie? S’ils sont sérieux dans leurs revendications du droit à l’autodétermination, ils auraient dû aussi dénoncer la soumission de leur pays aux diktats de l’OTAN dans les négociations avec la Russie. Ils devraient aussi critiquer, au nom de la démocratie, l’interdiction des partis politiques opposés à Zelensky et la fermeture des chaînes de télévision faisant valoir des opinions dissidentes. Ils devraient dénoncer les milices d’extrême-droite qui oeuvrent au sein de l’armée ukrainienne. Ils devraient cesser de réclamer l’aide militaire de l’OTAN et militer plutôt pour la neutralité de l’Ukraine. En choisissant de se ranger du côté de l’OTAN et des États-Unis, plutôt que du côté de la neutralité d’un pays non aligné, l’Ukraine s’est placée à l’avant-scène d’un drame qu’elle subit maintenant en pure perte.