Il y avait des avantages à adopter la ligne dure face à la Russie. Vers la fin de l’année 2021, Joe Biden était très affaibli politiquement. Les États-Unis venaient de se retirer dans le déshonneur de l’Afghanistan. Le projet de plus de trois mille milliards de dollars Build Back Better avait été bloqué par le Sénat, s’étant heurté à l’opposition unanime des Républicains et à une voie démocrate dissidente. Le spectre de Donald Trump refaisait aussi surface dans la perspective des midterms et de l’élection présidentielle de 2024.
Dans ce contexte, il était politiquement avantageux de provoquer une crise ukrainienne et de favoriser l’escalade face à la Russie. La promesse d’intégrer l’Ukraine à l’OTAN refaite par le secrétaire d’État Anthony Blinken en novembre 2021 et la fin de non-recevoir aux demandes écrites russes en décembre de la même année pouvaient apparaître comme la seule voie à suivre. L’engagement solennel de Volodymyr Zelensky à récupérer le Donbass et la Crimée ainsi que la reprise des combats dans le Donbass en février ont complété la démarche. La récompense est venue lorsque la Russie a décidé d’envahir l’Ukraine le 24 février 2022. On a pu voir, le 1er mars suivant, un Blinken tout souriant à l’occasion du discours sur l’état de l’Union. En l’espace de quelques jours, Biden avait en effet redoré quelque peu son blason et l’unité patriotique de la classe politique entière avait été reconstituée. Comme une cerise sur le gâteau, on pouvait même espérer affaiblir la candidature de l’autre prétendant à la Maison blanche, le « pro-russe » Donald Trump.
Une explication géopolitique
Des calculs de ce genre sont sans doute intervenus dans la tête des stratèges américains, mais les enjeux géopolitiques ne s’expliquent pas par des considérations de politique intérieure de ce genre. Plus exactement, au contraire, si la russophobie fait mouche à ce point pour rassembler les troupes, c’est bien à cause des ambitions hégémoniques et unipolaires de l’impérialisme américain. Les politiciens, les journalistes des médias mainstream, une bonne partie de l’intelligentsia universitaire, les think tanks, les lobbies et la majorité de la population vibrent à l’unisson lorsqu’on leur raconte la grandeur de leur pays dans le monde. Si le nationalisme américain carbure à la russophobie, c’est à cause d’un sentiment grandiloquent d’exceptionnalisme et de supériorité aussi exacerbé que trompeur.
La russophobie traverse le temps et les lignes de partis. Le Maccarthysme, les guerres de Corée et du Vietnam ainsi que la course à l’armement nucléaire auront été des manifestations tangibles de la guerre froide, depuis la 2e moitié du XXe siècle. Si elle s’est atténuée depuis la dissolution de l’Union soviétique en 1991, la russophobie ne se sera jamais complètement estompée, car le maintien de l’OTAN permettait de garder au chaud la guerre froide après la fin de la guerre froide, comme une ressource renouvelable et réutilisable. Les Russes continuaient d’être l’un des ennemis à abattre, cette fois-ci non plus comme ennemis impérialistes à la conquête de territoires, mais bien comme des obstacles s’interposant sur la voie royale du monde unipolaire économique qui s’offrait à l’État américain. Le capitalisme était désormais mondialisé, l’hégémonie monétaire (dollar US) et culturelle (Hollywood) se maintenait, la supériorité du complexe militaro industriel se confirmait et les 800 bases militaires de par le monde concourraient à l’espoir de voir l’American Way of Life briller de tous ses feux comme seul modèle imaginable et possible. Pour réaliser l’objectif, il suffisait désormais de mener des guerres par procuration, d’imposer partout des sanctions et de contrôler l’information.
De la russophobie au Russiagate
Il y a maintenant des « Neo Cons » des deux côtés de la chambre des représentants et des deux côtés du Sénat, car les Démocrates ne sont pas en reste. Ils ont même été ces années-ci à l’avant-garde de la russophobie.
Les Russes ont selon eux été à l’origine de leur défaite en 2016. Ils seraient intervenus massivement dans le processus électoral. Et pourtant, plus on en apprend, plus on comprend que le Russiagate est au contraire une invention du parti démocrate. Nous savons maintenant que Robert Mueller, le juge chargé d’instruire l’enquête sur le Russiagate, n’a rien pu trouver d’incriminant et a été incapable de prouver le piratage russe des emails du DNC. L’entreprise Crowdstrike qui avait émis cette hypothèse a admis au Congrès qu’elle n’avait aucune preuve à cet effet.
Mais Julian Assange n’a-t-il pas été au service des Russes ? Les emails incriminants de Hilary Clinton ne lui ont-ils pas été refilés par la Russie? Il n’y a pas, là non plus, le moindre indice qui puisse justifier de tels soupçons. Les liens entre Trump, Wikileaks et la Russie ont plutôt été le produit d’une propagande bien orchestrée. Roger Stone fut d’ailleurs emprisonné pour avoir fourni de fausses informations concernant les liens entre Wikileaks et Trump. Enfin, l’histoire de Paul Manafort allant rencontrer Julian Assange à l’ambassade de l’Équateur s’est elle aussi avérée complètement fausse.
Ce n’est pas tout. Des avocats de Hilary Clinton ont admis en Cour qu’elle avait elle-même approuvé le projet de faire circuler l’idée fausse selon laquelle Trump aurait fait affaire avec une banque russe (Alfa Bank). Et puis, le Christopher Steele “peegate” dossier était là encore une histoire fabriquée de toute pièce, impliquant Trump et des prostituées dans un hôtel russe.
Bref, le château de cartes mensonger s’écroule complètement, mais sans que les journaux mainstream n’en fassent état.
Maîtres en matière de propagande
Trump est un malotru, ne nous y trompons pas, mais la propagande démocrate ne devrait pas pour autant s’en sortir avec autant de facilité. Et pourtant, le New York Times, le Washington Post, CNN et MSNBC ne se sont pas rétractés. Ils ne rapportent rien au sujet de ces calomnies et mensonges, et c’est la raison pour laquelle ils font aussi de l’extradition d’Assange un enjeu relevant des affaires diverses et ne méritant que des entrefilets. Pour contrôler l’information, l’État doit non seulement faire taire Julian Assange, il doit aussi s’assurer que les médias vont passer sous silence la propagande mensongère visant à le faire taire.
On a censuré les médias russes en Occident parce que c’était de la « propagande », mais en cette matière, les Russes ne sont que de pauvres apprentis quand on les compare à l’inventivité des médias mainstream américains. Trump qui est pourtant un maître-menteur, fait lui aussi piètre figure, lorsqu’on le compare à l’arnaque mensongère mise de l’avant par le parti démocrate. Trump a, selon le Washington Post, proféré 30 753 mensonges pendant son mandat, mais la supercherie du Russiagate est à elle seule un mensonge de bien plus grande envergure, car il a été entretenu, amplifié et maintenu sans interruption dans la plupart des grands médias de masse depuis 2016.
Il est difficile de dénoncer le Russiagate et encore plus la russophobie qui en est à l’origine dans le contexte d’une guerre d’agression cruelle et meurtrière de la Russie en Ukraine. Même Bernie Sanders et le Squad se sont sentis obligés de voter en faveur d’une somme de 40 milliards de dollars US que l’administration américaine veut consentir à l’Ukraine, et ce, bien que ce soit en réalité une subvention déguisée au complexe militaro-industriel américain.
Une géopolitique de pacotille
L’enjeu géopolitique ukrainien n’est entré dans les chaumières que lorsque les Russes ont envahi le pays. Les citoyens n’y ont vu que du feu. Ils se sont appropriés l’évènement comme une lutte opposant le bien et le mal. Dans un coin, le tyran Vladimir Poutine et dans l’autre le gendarme mondial et Commander in chief Joe Biden. Ce dernier pouvait alors s’écrier : vous voyez? Nous avions raison de nous méfier des Russes! L’élargissement de l’OTAN semble plus que jamais justifié, alors qu’en réalité, les évènements ont été provoqués depuis trente ans justement par l’élargissement de l’OTAN, le retrait américain des traités portant sur le nucléaire, l’envoi de troupes, l’installation de bases militaires, la construction de boucliers anti-missiles, de même que la formation de l’armée ukrainienne et le financement de son équipement militaire à la hauteur de cinq milliards de dollars US. L’Ukraine était en train de devenir un membre de facto de l’OTAN. Les Américains sont même intervenus directement en amont, pendant et après le coup d’État de Maïdan en 2014. L’invasion de l’Ukraine est moralement condamnable, politiquement inacceptable et difficilement justifiable, mais il est clair qu’elle a depuis longtemps été préparée et provoquée par les États-Unis et l’OTAN, leur cheval de Troie militaire préféré.