Trump est allé dire qu’il ne protègera pas un pays européen qui ne fait pas sa part au sein de l’OTAN. Il n’en fallait pas plus pour que Macron se sente investi d’une mission nouvelle en remplacement de la fin possible du leadership américain. Il trouva là l’occasion de bomber le torse et de dire qu’il ne fallait pas exclure la possibilité d’envoyer des troupes sur le terrain en Ukraine.
En dépit du rejet systématique de cette idée par tous les pays de l’OTAN, on a eu droit à une agitation sans précédent sur tous les plateaux de télévision française.
Loin d’être pertinente ou vraisemblable, la proposition d’Emmanuel Macron est davantage l’expression nostalgique d’une France ayant, à une certaine époque, exercé un certain leadership.
C’est une chose de voir Macron jouer au général De Gaulle, ç’en est une autre de voir tant de commentateurs patentés produire des analyses qui accordent de la crédibilité à l’idée avancée par Macron.
La plupart des analyses proposées ont fait doublement l’impasse sur le rôle joué par les États-Unis. Premièrement, les commentateurs s’illusionnaient quant à la possibilité de faire cavalier seul sans l’appui des américains, et ce, en dépit du fait que depuis toujours, ce sont les Américains qui donnent le ton, prennent les décisions et dirigent les opérations de l’OTAN.
Deuxièmement, et c’est à mes yeux plus grave, on fait l’impasse aussi sur le rôle joué par les États-Unis dans la création et la poursuite de cette guerre. Les Américains l’ont non seulement voulue et provoquée, ils l’ont rendu inévitable. Il fallait faire tout pour que la Russie s’engage dans cette guerre, afin de justifier par la suite les sanctions, l’exclusion du système Swift, la fin de la vente du gaz russe à l’Europe et la destruction du gazoduc Nordstream. Bref, il fallait abattre économiquement la Russie, et la guerre par procuration était le moyen d’y parvenir. Ce serait un prélude à l’autre guerre économique, celle qu’il fallait mener contre la Chine, en se servant cette fois-ci de Taiwan pour prétexte.
La plupart des analystes de plateau ont interprété chacune des réactions russes aux provocations américaines comme la preuve que la Russie voulait reconstituer l’empire soviétique. Le rôle joué par les États-Unis était dans l’angle mort de leurs analyses. En ce sens, leurs interventions étaient elles aussi traversées par une certaine nostalgie de l’époque gaulliste.
Ils ont ainsi omis de faire mention de plusieurs faits aussi incontournables que décisifs: l’élargissement de l’OTAN de 16 à 30 membres, l’installation de bases militaires dans tous les pays de l’Est européen, le refus américain d’inclure la Russie dans l’OTAN, le retrait des USA de l’ABM Treaty en 2002, la promesse d’inclure la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN faite en 2008 (malgré les avertissements répétés des dirigeants russes et des experts américains), l’installation de boucliers anti-missiles en Pologne et en Roumanie, le financement et la préparation du coup d’État de Maïdan, le contrôle politique du pays par les Américains, le refus de faire fonctionner les accords de Minsk, la formation des soldats ukrainiens, l’armement et la fortification de l’Ukraine, l’installation de labos chimiques, le retrait des USA du traité IMF en 2019, le rejet de la proposition Lavrov de négociations sur la sécurité en Europe, et la promesse non tenue de Biden à Poutine qu’il n’allait pas installer d’armes nucléaires sur le sol ukrainien. En somme, la guerre par procuration était d’abord et avant tout une guerre opposant la Russie aux États-Unis.
Les commentateurs ont aussi fait l’impasse sur le rôle joué par les États-Unis dans la poursuite et l’amplification de cette guerre. Il s’agissait de saboter la négociation qui était sur le point de se conclure dès avril 2002 entre Zelensky et Poutine, puis de financer l’Ukraine et de lui fournir des armes pour que la guerre se poursuive.
Bref, j’aime à dire et répéter que les États-Unis ont allumé la mèche, mis le feu aux poudres et jeté ensuite de l’huile sur le feu. Mais rien de tout cela n’est apparu dans les analyses proposées sur les plateaux de télé. C’était un peu comme si les États-Unis n’avaient jamais existé.
Plusieurs dirigeants américains ont pourtant été très nombreux à le dire (Lindsay Graham, Mitt Romney, Adam Schiff), et la Rand Corporation à l’écrire en fournissant la feuille de route à suivre («Extending Russia», 2019). Il y avait un avantage pour les États-Unis à se servir de l’Ukraine comme de la chair à canon pour affaiblir la Russie sans mettre en danger la vie de soldats américains. L’argent investi en Ukraine était en outre en réalité un investissement dans le complexe militaro-industriel. Pour affaiblir la Russie, c’était une véritable aubaine.
Nous sommes ici dans le degré zéro de l’empathie à l’égard du peuple ukrainien.