La guerre américaine en Ukraine : chronique d’une défaite annoncée

En cette fin d’année 2023, nous pouvons être à l’heure des bilans. Les plus importants nécessitent cependant des retours en arrière au-delà d’une année, car ils s’inscrivent dans le temps long. Ainsi en est-il de la guerre en Ukraine. Pour la raconter, il faut remonter au tout début de 1990. La décennie qui a suivi la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’URSS constitue ce que John Mearsheimer a appelé le « moment unipolaire », c’est-à-dire cette étape de courte durée à l’occasion de laquelle les États-Unis se sont crus les seuls maîtres du monde. Cela a rendu possible 800 bases militaires installées dans 150 pays, 900 milliards de dépenses annuelles dans le complexe militaro-industriel, et des sanctions imposées à une quarantaine de pays représentant le tiers de la population mondiale. Cela a rendu possible, depuis 1991, plus de 200 interventions militaires partout sur la planète. L’élargissement de l’OTAN a ainsi aussi pu se réaliser en dépit d’une promesse faite aux représentants russes de ne pas dépasser d’« un pouce » à l’Est sa présence en Europe.

2001 et le pouvoir des Neo-Cons

Au tournant de l’an 2000, et surtout suite à l’affront que représentait pour l’Amérique la chute des deux tours du World Trade Center, les Neo-Cons américains virent leur influence accrue à la Maison Blanche et ils purent à nouveau imposer leur agenda. Il s’agissait d’intervenir massivement au Moyen-Orient et au Nord Est de l’Afrique pour empêcher que des leaders nationalistes tels que Mohamed Morsi des Frères musulmans en Égypte, le Mollah Omar, chef des Talibans en Afghanistan, Saddam Hussein en Irak, Mouammar Kadhafi en Libye et Bachar Al Assad en Syrie leur tiennent tête. La déstabilisation des régimes, avec ou sans instrumentalisation des révoltes populaires du Printemps arabe, allait permettre aux États-Unis d’occuper une partie de ces pays, comme cela est toujours le cas en ce moment en Irak et en Syrie, ou d’imposer un changement de régime, comme en Égypte et en Irak, et comme cela fut fait provisoirement en Afghanistan.

Toutefois, avec la montée en puissance de la Chine et la reprise économique de la Russie, la domination américaine dans le monde fut mise à l’épreuve. Déjà fortement présente en Extrême Orient notamment par de nombreuses bases militaires et des navires de guerre en mer de Chine, il fallait maintenant créer le plus d’obstacles possibles au projet de Route de la soie Chinois et mettre un frein à l’expansion de la Russie en Europe. Il fallait trouver un moyen de mettre fin à la vente de pétrole et de gaz à bon marché assurée par Gazprom. Il fallait accessoirement bloquer aussi la création d’un pipeline partant de l’Iran et se rendant en Europe en passant par la Syrie. Ces mesures s’imposaient d’autant plus que les États-Unis, devenus autosuffisant en ces matières, allaient pouvoir eux-mêmes devenir exportateurs d’énergies fossiles.

Malgré la promesse faite de ne pas élargir l’OTAN, cette dernière était passée de seize à trente pays membres. Les États-Unis s’étaient retirés en 2002 de l’Accord sur les défenses anti-missiles. Des bases militaires de l’OTAN avaient déjà été installées dans les anciens pays du Pacte de Varsovie. Malgré l’opposition ferme des dirigeants russes, la promesse avait même été faite en 2008 d’inclure éventuellement la Géorgie et l’Ukraine au sein de l’OTAN. Sachant que l’extension de l’UE et de l’OTAN dans ces deux pays constituait une ligne rouge à ne pas franchir pour la Russie, le projet d’étendre l’OTAN à l’Ukraine du Neo-Con Zbigniew Brzezinski, formulé dans son livre Le Grand Échiquier, prenait enfin tout son sens.

Le coup d’État de 2014

Pour approfondir leur présence menaçante et forcer la Russie à réagir et à se compromettre, les Américains eurent recours à leurs méthodes habituelles. En profitant de l’insatisfaction populaire à l’égard du président ukrainien Viktor Ianoukovytch pour fomenter en 2014 un coup d’État. John McCain, Victoria Nuland, Lesley Graham et Joe Biden rencontrèrent à tour de rôle les trois leaders de l’opposition.

Suite à ce coup d’État que les États-Unis ont appuyé, financé et encadré, l’Ukraine a été préparée à la guerre. Il s’agissait d’instrumentaliser une minorité néo-nazie, d’inspiration bandériste, impliquée directement dans les violences conduisant au coup d’État. Une fois parvenue au pouvoir, celle-ci adopta des lois russophobes qui provoquèrent des mouvements sécessionnistes dans les oblasts du Donbass. Des milices d’extrême-droite, elles aussi bandéristes, s’engagèrent dans une guerre civile avec les minorités russophones de l’Est, entraînant 14 000 personnes dans la mort.

La minorité néo-nazie a donc joué un rôle majeur dans le coup d’État du Maïdan, dans les politiques russophobes adoptées à la Rada, ainsi que dans la guerre civile au Donbass. Pour rétablir l’ordre, les Accords de Minsk furent adoptés. Encadrés par la France et l’Allemagne, ils prévoyaient le rétablissement des lois protégeant la langue russe, ainsi qu’une autonomie administrative constitutionalisées pour les oblasts de Donetsk et de Lougansk. L’Ukraine n’a cependant jamais eu l’intention de les appliquer. De l’aveu même d’Angela Merkel, François Hollande et de Petro Poroshenko, ces accords auxquels la Russie adhérait, n’étaient qu’un moyen pour sauver du temps dans la préparation de la guerre. 

Les Américains avaient installèrent des boucliers anti-missiles en Pologne et en Roumanie. Ceux-ci pouvaient d’ailleurs être transformés en moins de 24 heures en rampes de lancement pour des missiles offensifs pouvant atteindre Moscou en quelques minutes. Ce fait, à lui seul, plaçait la Russie en position de vulnérabilité extrême. La réponse des USA, à l’effet que ces boucliers servaient à se protéger contre l’Iran, était aussi méprisante que mensongère.

Le projet de la Rand Corporation de 2019

Les USA ont appliqué à la lettre les suggestions de la Rand Corporation contenues dans le document de 2019 (« Extending Russia »). Pour déstabiliser la Russie, le document envisageait la possibilité de lui imposer des sanctions, de fournir des armes léthales à l’Ukraine, de se retirer de l’Accord sur les missiles à moyenne portée, d’interrompre la vente du pétrole et du gaz russe à l’Europe et de mettre fin au projet Nordstream. Les auteurs de ce rapport ont toutefois averti que cela constituait une escalade qui allait entraîner une contre escalade russe. Cela allait peut-être aussi entraîner des morts ukrainiens. Malgré ces avertissements, les USA sont quand même allés de l’avant. Vraisemblablement ils l’ont fait justement parce que la contre-escalade ouvrirait la voie aux sanctions. L’idée était d’affaiblir la Russie en les forçant tout d’abord à s’engager dans une opération militaire en Ukraine. Ce faisant, les Américains auraient ensuite toute la latitude pour justifier de leur infliger un coup de grâce en leur imposant des sanctions économiques, en les excluant du système Swift, en exigeant des Européens qu’ils renoncent à la vente du pétrole et du gaz en Europe et en détruisant le gazoduc Nordstream.

Pour se conformer au scénario préconisé par la Rand, les États-Unis se retirèrent en 2019 de l’Accord sur les missiles à moyenne portée. Ils réitérèrent leur volonté d’inclure l’Ukraine dans l’OTAN. L’armée ukrainienne était tellement fortifiée, équipée et formée qu’elle était devenue un membre de facto de l’OTAN. Les milices néo-nazies furent intégrées à l’armée. Zelensky affirma en 2021 vouloir retrouver l’arme nucléaire. L’administration américaine rejeta les propositions d’entente formulées par la Russie en décembre 2021. Biden qui avait promis à Vladimir Poutine en décembre 2021 de ne pas installer d’arme nucléaire en Ukraine retira cette promesse en janvier 2022. L’armée ukrainienne s’est alors déplacée en direction du Donbass, prête à attaquer les républiques sécessionnistes. Poutine a compris qu’il n’avait d’autre choix que de démilitariser et dénazifier l’Ukraine.

Le 24 février 2022

Les Russes ont envahi l’Ukraine le 24 février 2022 avec seulement 150 000 hommes. Pour ne pas s’enliser dans une guerre prolongée, Poutine a choisi de n’effectuer qu’une opération militaire spéciale ayant des objectifs précis (démilitarisation et dénazification). Ils voulurent provoquer une capitulation rapide de Kiev. Sans succès, ils purent néanmoins engager des négociations dès mars 2022. Les négociations étaient sur le point d’être conclues lorsque les USA-UK sont intervenus pour y mettre fin. L’armée russe a alors choisi de concentrer son intervention dans le Donbass. Elle s’est même refusée au départ d’attaquer les infrastructures civiles.

Or, la retenue de la Russie a été vue comme une marque de faiblesse de la part des États-Unis et c’est la raison pour laquelle ces derniers ont accentué leur implication dans la guerre. La Russie aurait largement préféré approfondir son développement économique et consolider sa présence en Europe, plutôt que de se retrouver impliquée dans une escalade militaire. Ils auraient aussi préféré maintenir en Ukraine une minorité russe capable d’influer sur les orientations politiques de l’Ukraine. Les Russes ne voulaient pas de cette guerre, mais les États-Unis les y ont forcés. Leur but était de les affaiblir par un enlisement coûteux dans la guerre, puis par des sanctions, et enfin par la destruction du gazoduc Nordstream.

Ces manœuvres américaines visant à neutraliser, dominer et affaiblir la Russie en se servant de l’OTAN comme cheval de Troie ont fini par prendre le dessus dans l’agenda russe. Elles sont pourtant passées sous l’écran-radar des médias établis occidentaux. Ceux-ci ont unanimement décrit l’intervention russe comme une agression non provoquée, mais nous étions en fait clairement en présence d’une guerre par procuration menée par les États-Unis rendue inévitable et dans laquelle la Russie s’est retrouvée contre son gré.

L’année 2023

L’année 2023 a entraîné une collision frontale des esprits avec des réalités activement occultées. Un univers mental formaté par les médias établis, construit sur des mythes, des fantaisies, des fables, des « faits alternatifs » et des « récits », sans oublier la crasse ignorance, l’auto-illusion et la suffisance d’une population mal informée, s’est brisé sur les récifs du monde réel. Le choc fut brutal, assimilable à un atterrissage forcé, et dévastateur pour le story-telling dans lequel l’Occident a pris l’habitude de se complaire.

Alors que l’automne 2022 avait permis à l’armée ukrainienne certaines avancées à Kharkov et Kherson et forcé les Russes à reculer, l’an 2023 aura été celle de la perte des illusions. Puisqu’il est apparu impossible de faire reconnaître la minorité russe au sein de l’Ukraine, les Russes annexèrent Donetsk, Lougansk, Kherson et Zaporijia. Ils ont pris le temps de consolider leur présence dans ces quatre territoires. Moscou mobilisa une armée atteignant plus de 400 000 hommes et y installa de nouvelles lignes de défense. La contre-offensive ukrainienne annoncée et claironnée de toutes parts s’est transformée en un fiasco complet. Les pertes ukrainiennes furent énormes. Tandis que l’équipement fourni à l’Ukraine était de moins en moins disponible, la Russie à l’opposé accentuait sa production militaire. Le mythe de la faiblesse militaire russe vole en éclats.

Alors que certains voyaient dans les annexions la volonté russe de reconquérir l’Ukraine en entier, voire de reconstituer l’ancienne Union soviétique, la Russie a plutôt cherché à consolider sa présence à l’Est de l’Ukraine. Forcée à s’engager dans une confrontation fratricide avec l’Ukraine, la Russie a quand même choisi de mener d’abord et avant tout une guerre d’attrition et non une guerre de conquête du territoire. Ce qui est faussement interprété par l’Ouest comme une impasse (stalemate) est en réalité la position que les Russes adoptent pour convaincre l’Ukraine, l’OTAN et les USA de respecter la sécurité de la Russie et de mettre fin au conflit. Les Russes n’avancent que si c’est nécessaire pour protéger et sécuriser le territoire annexé et pour forcer l’Ukraine à mettre fin à la guerre.

Il apparaît maintenant assez clairement que les États-Unis ont rendu la guerre inévitable en Ukraine et ont entrainé le peuple ukrainien dans une guerre perdue d’avance. Ils se sont servis des néo-nazis au pouvoir pour mener une guerre par procuration visant à affaiblir la Russie et à mettre fin à la vente de pétrole et de gaz en Europe par Gazprom. L’implication de la Russie en Ukraine permettait ensuite aux États-Unis de détruire sous la forme de représailles le gazoduc Nordstream. Il suffisait de faire croire aux gens que l’entrée des russes en Ukraine était une agression non provoquée motivée par le désir d’élargir ses frontières et de reconstituer l’Union soviétique. L’opinion publique, déjà habitée par la russophobie, a avalé cette propagande très facilement, mais les masques tombent.

Quelle « tête parlante » reconnaîtra la propagande étatsunienne et autres fictions qu’elle a débités dans les médias mainstream (et à leur demande) aux heures de grande écoute ? La crise économique tant souhaitée s’est bel et bien réalisée, mais en Occident, pas en Russie. Nous assistons donc aussi à la fin de l’illusion que l’économie occidentale allait échapper aux sanctions antirusses.

Conclusion

La Russie a été engagée par les États-Unis dans une escalade. Ce sont les États-Unis qui sont à l’origine du prolongement tragique de cette guerre. L’opération militaire spéciale n’a rien de comparable avec l’agression des Américains en Irak.

Le savoir géopolitique est requis pour comprendre que nous avons en réalité affaire à un État russe qui a des besoins sécuritaires bien raisonnables. Comment la Russie pourrait-elle tolérer d’être encerclée par des bases militaires de l’OTAN, alors que cette dernière est une organisation militaire offensive hostile à la Russie ? Pourquoi faut-il exiger d’elle qu’elle tolère la présence de boucliers anti-missiles pouvant être transformés en moins de 24 heures en rampes de lancement d’armes offensives pouvant atteindre Moscou en quelques minutes ?  Pourquoi devrait-elle accepter la présence militaire en Ukraine d’une OTAN souhaitant l’installation de missiles nucléaires sur ce territoire ? Cela équivalait à accepter de se faire placer un fusil sur la tempe.

Le savoir géopolitique permet de comprendre que nous avons affaire à un État américain cherchant à neutraliser ses adversaires économiques, et ce afin que ces derniers ne soient pas en mesure de mettre en place un monde multipolaire dédollarisé pouvant avoir des effets catastrophiques sur la situation financière des États-Unis.