Le journalisme en temps de guerre et le sabotage du gazoduc Nordstream

Lors d’une séance spéciale tenue à l’ONU à la demande de la Russie, les Américains ont refusé qu’il y ait une enquête indépendante portant sur le sabotage des gazoducs Nordstream. Pourquoi? Poser la question, n’est-ce pas y répondre?

Les journalistes du New York Times (NYT) ont rapporté les propos de certains US officials. Ils se sont fiés à eux et ont accordé de la crédibilité à la suggestion que le sabotage aurait été le fait d’individus et non d’un État. Ces représentants obscurs de l’appareil d’État américain leur ont dit de ne pas chercher des responsables du côté des États (how convenient!). Ils ne savent pas qui est responsable du crime commis, mais ils savent que les individus impliqués ne sont pas Américains. Nos bons journalistes ne leur ont pas posé une question qui pourtant s’imposait d’emblée : s’ils ne connaissent pas l’identité des individus coupables de ce crime, pourquoi affirment-ils et comment savent-ils que ces individus ne sont pas Américains?

Nos grands journalistes du NYT n’hésitent pas à rapporter tels quels les propos des US officials sans les interroger ou les critiquer, et en leur accordant de la crédibilité, mais ils n’ont même pas tenu compte de l’article fouillé et détaillé du grand journaliste Seymour Hersh, paru quelques semaines plus tôt et qui connaissait un retentissement international. Cette attitude des journalistes du NYT trahit une mauvaise foi évidente. Cela démontre une fois de plus à quel point ce « corporate media » est à la solde du pouvoir et non au service du droit du public à l’information.

Dans un récent article paru en version française sur la plateforme Investig’action (https://www.investigaction.net/fr/seymour-hersh-le-vaisseau-fantome-du-nord-stream/), Hersh pose d’autres bonnes questions.

Le journaliste allemand qui a publié lui aussi cette version alternative nie que sa source ait pu être les US officials. Si la source d’information n’est pas la même dans le Die Zeit et le NYT, à savoir « les US officials », « comment se fait-il qu’un journal américain situé à près de 4 000 kilomètres a publié la même allégation » et ce presque en même temps?

Autre détail croustillant que vous n’entendrez pas dans un bulletin de nouvelles d’un média de masse nord-américain, l’auteur de l’article allemand a raconté à Hersh le fait suivant que Hersh rapporte ainsi:

« peu de temps après l’explosion du gazoduc, des responsables en Allemagne, en Suède et au Danemark ont décidé d’envoyer des équipes sur les lieux pour récupérer la seule mine qui n’avait pas explosé. Il [le journaliste allemand] a dit, que c’était trop tard ; un navire américain s’était déjà précipité sur les lieux du crime et avait récupéré la mine et d’autres matériaux. »

Les Américains ne veulent pas d’une enquête indépendante dans le cadre de l’ONU, mais ils ne veulent pas non plus que les autorités danoises, suédoises ou allemandes puissent mener à bien eux aussi une enquête. Je me demande bien pourquoi.

D’ailleurs, les autorités concernées ont dit qu’ils ne fourniraient pas d’infos au sujet de leur enquête, pour des raisons liées à la « sécurité nationale ». Je me demande là aussi pourquoi.

Un expert du renseignement a dit à Seymour Hersh : « Quand vous faites une opération comme les gazoducs vous devez planifier une opération parallèle – un faux-fuyant avec un air de réalité qui s’y rattache. Et il doit être aussi détaillé que possible pour être cru ».

Quoi? L’histoire rapportée dans le New York Times et Die Zeit serait une fake news? Pas possible !

L’expert en rajoute :

« Quiconque a été sérieusement impliqué dans l’événement saurait qu’on ne peut pas ancrer un voilier dans des eaux de 80 mètres de profondeur ».

« Vous ne pouvez pas simplement vous présenter avec un faux passeport et louer un bateau. Vous devez soit avoir un capitaine fourni par l’agent de location ou le propriétaire du yacht, soit disposer d’un brevet de capitaine, comme l’exige la loi maritime. Quiconque a déjà loué un yacht le sait ».

« Une preuve similaire d’expertise en plongée sous-marine, qui nécessite un mélange gazeux spécial, serait également nécessaire aux plongeurs et au médecin. »

L’expert a encore d’autres questions :

« « Comment un voilier de 15 mètres de long trouve-t-il les canalisations en mer Baltique ? » Les gazoducs ne sont pas si gros et ils ne sont pas indiqués sur les cartes marines fournies avec le bail. »

Les plongeurs devaient-ils les trouver par eux-mêmes? Cela soulève une autre question :

« Combien de temps un plongeur peut-il rester là-bas dans sa combinaison ? Peut-être un quart d’heure. Cela signifie qu’il faudrait quatre ans à un plongeur pour parcourir un kilomètre carré. »

On peut se demander aussi comment un yacht peut être en mesure de transporter une cargaison aussi énorme d’explosifs. Mais plus prosaïquement encore :

« Il y a donc six personnes sur le yacht – deux plongeurs, deux aides, un médecin et un capitaine qui a loué le bateau. Mais une chose manque : qui doit diriger le yacht ? Ou cuisiner ? Qu’en est-il du journal de bord que le loueur doit tenir pour des raisons légales ? Rien de tout cela ne s’est produit », a déclaré l’expert. « Arrêtez d’associer cela à la réalité. C’est une parodie ». »

Allez, répondez aussi à cette autre question.

« Pour quelle raison un passager sur un yacht laisserait des passeports, faux ou non, à bord? »

Bref, il est évident que les États-Unis sont responsables. Tout le monde le sait. Condoleezza Rice, Donald Trump, Victoria Nuland et Joe Biden ont dit ouvertement qu’ils voulaient mettre fin aux projets Nordstream. La Rand Corporation en a fait une recommandation dans le document « Extending Russia » paru en 2019. Victoria Nuland a dit au congrès en décembre 2021 que toutes les options étaient considérées pour mettre fin aux gazoducs Nordstream.

Mais comment peut-on imaginer que les États-Unis puissent faire ça à un pays allié? C’est invraisemblable, non? Non. On peut répondre par une autre question. Si les Américains ne pouvaient pas faire cela à l’Allemagne, pourquoi alors Anthony Blinken s’est-il réjoui des opportunités qui s’offraient aux États-Unis suite à ce sabotage au lieu d’être désolé, consterné et solidaire avec le peuple allemand? Si les Américains ne pouvaient pas faire cela à l’Allemagne, pourquoi Victoria Nuland s’est-elle aussi réjouie devant le congrès avec le sénateur Ted Cruz du fait que le gazoduc ne soit plus qu’un amas de métal au fond de l’océan? Les Américains n’ont pas exprimé une once d’empathie. Comme on le voit, les États-Unis n’ont pas d’amis, juste des intérêts. Vous en doutez? Ne se sont-ils pas interposés pour remplacer la France dans le contrat des sous-marins devant être livrés à l’Australie?

Les Américains qui ne sont pourtant pas officiellement impliqués dans la guerre d’Ukraine ont commis un crime de guerre. Nous sommes en temps de guerre. Et puisque nous sommes en temps de guerre, les médias de masse adoptent tous la même attitude. Ils se soumettent à la loi de l’omerta.