Il ne faut pas être un libertaire absolutiste à l’égard de la liberté d’expression. Il faut reconnaître que le discours peut parfois constituer une agression. Il faut donc des limites à cette liberté, y compris sur les réseaux sociaux, non pas au nom d’un prétendu droit de ne pas être offensé, mais plutôt pour interdire tout propos qui incite à la violence.
On peut toutefois partager l’indignation de certains à l’égard de la posture adoptée depuis quelques années par les Démocrates américains. Sous Bill Clinton, ils avaient commencé à agir comme les Républicains en dérèglementant les activités boursières, en décloisonnant les institutions financières et en s’associant de plus en plus souvent à Wall Street, et ce, non seulement pour le financement de leurs activités politiques, mais aussi, plus tard, sous Barack Obama en 2008, pour les sauver de la faillite. Depuis quelque temps, ils se sont mis à intérioriser la façon républicaine de fonctionner à l’égard de la liberté d’expression. Ils ont maintenu l’accusation contre Edward Snowden qui aurait eu tort de révéler le système d’espionnage téléphonique systématique de la National Security Agency (NSA). Ils ont maintenu en prison les sonneurs d’alerte Daniel Hale et Chelsea Manning. Ils ont réclamé eux aussi l’extradition du journaliste australien Julian Assange qui, en 2010, a exposé au grand public le caractère d’État voyou des États-Unis et, en 2016, la corruption au sein du Democratic National Committee (DNC), de même que les liens étroits de Hilary Clinton avec Goldman Sachs. Ils ont applaudi l’exclusion des comptes Twitter et Facebook de Donald Trump. Ils ont favorisé la disparition de la plateforme Parler. Les Démocrates ont aussi instrumentalisé les médias pendant plusieurs années en faisant circuler des mensonges éhontés concernant les liens présumés qui existeraient entre la Russie, Donald Trump et Wikileaks. C’est ce que d’aucuns ont appelé le Russiagate.
Nous savons pourtant que Robert Mueller, le procureur chargé d’instruire l’enquête au sujet de l’implication de la Russie dans les élections américaines, n’a rien pu trouver d’incriminant contre Donald Trump après deux ans de recherches. Les Russes sont sans doute intervenus massivement dans le processus électoral, mais ils ne sont pas responsables d’un piratage des courriels du DNC. L’entreprise Crowdstrike, qui avait émis cette hypothèse, a reconnu devant le Congrès qu’elle n’avait aucune preuve à cet effet. Ray McGovern, un ancien employé de la CIA, a d’ailleurs démontré dès 2016 que les courriels de Clinton avaient en fait été copiés par un citoyen américain et que les Russes n’y étaient pour rien. Le dossier constitué par Christopher Steele contre Trump était un vaste tissu de mensonges. L’informateur Igor Danchenko, à l’origine de ce document, a fait l’objet de cinq chefs d’accusation pour avoir menti au FBI. Des avocats de Hilary ont en outre admis en cour qu’elle avait approuvé l’idée de faire circuler le mensonge selon lequel Trump aurait fait affaire avec l’institution russe Alfa Bank. L’histoire au sujet de Trump et de deux prostituées dans un hôtel russe (le “peegate”) était aussi fabriquée de toute pièce. Roger Stone fut emprisonné pour avoir fourni de fausses informations concernant les liens entre Wikileaks et Trump. L’histoire du directeur de campagne de Donald Trump, Paul Manafort, allant rencontrer Julian Assange à l’ambassade de l’Équateur s’est avérée elle aussi complètement fausse. Les liens postulés entre Assange et la Russie étaient aussi sans fondement. Enfin, lorsque le New York Post a révélé les transactions de Hunter Biden en Ukraine et en Chine, on a aussi prétendu que c’était de la désinformation russe. Tous admettent maintenant que le portable contenant ces infos était bel et bien celui de Hunter Biden et que le reportage du Post disait la vérité. Or, même si le château de cartes mensonger s’écroule complètement, les médias mainstream pro-démocrates (CNN, MSNBC, le New York Times et le Washington Post) n’ont avoué que très timidement leurs erreurs, et les Démocrates refusent de faire leur mea culpa. Selon le Washington Post, Trump aurait émis plus de 30 000 mensonges durant son mandat, mais les milles et une variations du Russiagate montrent que les Démocrates sont aussi capables d’inventivité dans la supercherie.
La pandémie a donné l’occasion d’élargir la palette de la censure, sous le prétexte que la désinformation à ce sujet risquait de mettre la vie de personnes en danger. Toutefois, cela en a incité plusieurs à vouloir censurer toute opinion dissidente. Plus récemment, à l’occasion de la guerre d’Ukraine, on s’en est pris à Russia Today et à Spoutnik qui ont été bannies des ondes. Ce faisant, les émissions d’intellectuels, journalistes ou politiciens chevronnés tels que Chris Hedges, Abby Martin, Lee Camp, Alex Salmond, Frédéric Taddéï et Jacques Sapir, qui étaient disponibles depuis plusieurs années sur les réseaux sociaux, ont été supprimées. Les opinions dissidentes à l’égard de la guerre d’Ukraine sont même de plus en plus souvent décrites comme un produit de propagande russe.
C’est dans ce contexte qu’il faut se placer pour apprécier la soudaine controverse au sujet de Twitter. Elon Musk a acheté la plateforme et a promis de restaurer la liberté d’expression à Donald Trump ainsi qu’à celle d’autres intervenants qui, bien souvent il est vrai, sont des suprémacistes blancs. Le journaliste Matt Taibbi vient de publier les Twitter files qui démontrent en noir sur blanc les liens étroits que l’entreprise entretenait avec le pouvoir avant l’arrivée de Musk.
Vous n’avez pourtant pas pu apercevoir un seul partisan démocrate approuver l’idée de redonner la liberté de parole à Donald Trump. Vous n’en trouverez pas un seul qui soit disposé à distinguer ses mensonges fantaisistes et les déclarations ou les tweets qui le responsabilisent dans les attentats du 6 janvier 2021. Personne ne s’offusque de la promiscuité qui a pu exister entre Twitter et les autorités américaines démocrates, telle que mise en lumière par Taibbi. Personne non plus n’est intervenu pour dénoncer le Russiagate. Voilà cependant que, maintenant, dans un geste ridicule, Elon Musk choisit de bannir temporairement des journalistes de sa plateforme sous le prétexte qu’ils diffusent de l’information pourtant déjà disponible concernant les déplacements de son avion privé. Et c’est à cet instant précis que l’establishment médiatique pro-démocrate au grand complet s’empare de la nouvelle et monte au créneau pour défendre la liberté d’expression. Les partisans démocrates propagent leur indignation face à la censure exercée par Musk, tombent à bras raccourci sur lui et ce sujet fait partie de toutes les conversations au sein des médias qui leur sont favorables.
Force est de constater que l’on pratique désormais aussi chez les Démocrates le cherry picking en matière d’information et la politique de deux poids, deux mesures, à l’égard de la censure. Ce que tout cela démontre, en effet, c’est que les Démocrates et les médias mainstream qui les appuient se comportent maintenant comme les Républicains. La rhétorique conservatrice des preachers conservateurs dans les stations de radio, celle du mouvement tea party et, plus récemment, celle de ce personnage incroyable qu’est Donald Trump, a transformé le débat démocratique en bagarre de rue. La polarisation manichéenne incite les Démocrates à taire les bavures venant de leur camp et à dénoncer celles venant de l’autre camp. La liberté d’expression et la liberté de presse ne sont plus des principes que l’on défend, mais bien des idées que l’on instrumentalise dans l’arène politique contre nos opposants. Les deux groupes pratiquent maintenant le bullying en matière d’information.