Les peuples comme organismes collectifs

Les collectivités peuvent être comprises comme des individus, des organismes collectifs, des macro-sujets.

Émile Durkheim nous a invités à l’époque à juger les choses de cette façon. À notre époque, nous savons qu’un organisme individuel humain rassemble des colonies de bactéries et de cellules. Chaque organisme humain est une multitude. Alors le fait que l’on ait affaire à une multitude de corps humains ne doit pas nous empêcher de traiter cette multitude comme un organisme collectif, un macro-sujet.

La théorie de l’évolution a également évolué en ce sens. Une idée, présente de façon embryonnaire chez Darwin, est progressivement devenue acceptable au sein de la communauté scientifique. On admet de plus en plus que les groupes sont des unités de sélection, qu’ils sont soumis à la sélection culturelle comme les organismes individuels sont soumis à la sélection naturelle. De la même manière qu’un organisme individuel évolue en fonction de son adaptabilité mesurée à partir de sa capacité de survie et de son succès reproducteur, un organisme collectif évolue en fonction de sa capacité de survie culturelle et du succès reproducteur de sa culture.

Dans son ouvrage classique sur le sujet (The Units of Selection) Richard Lewontin écrit :

« La généralité des principes de la sélection naturelle signifie que toutes les entités de la nature qui ont une variation, une reproduction et une héritabilité peuvent évoluer. … les principes peuvent être appliqués de la même manière aux gènes, aux organismes, aux populations, aux espèces et, aux extrémités opposées de l’échelle, aux molécules prébiotiques et aux écosystèmes. » (1970, pp. 1-2)

Vero Copner Wynne-Edwards, Richard Lewontin, Christopher Boehm, Elliot Sober, David Sloan Wilson, Edward O. Wilson, John Maynard Smith et William Hamilton admettent tous la sélection par les groupes. Il ne reste plus que Richard Dawkins et avant lui George C Williams pour s’y opposer.

La situation du concept de peuple, jugé selon certains comme un concept indéfinissable, est la même que la situation affectant le concept de personne. C’est aussi un concept difficile à définir. Et pourtant nous acceptons que les personnes aient des droits. On devrait aussi pouvoir accepter que les peuples aient des droits.

Ce qui rend la chose possible pour les personnes, c’est le fait qu’on se rapporte à eux comme des sujets politiques : des citoyens, des résidents permanents, des immigrants reçus, des réfugiés, des immigrants temporaires. Il faut aussi développer une variété de concepts politiques du peuple : peuples constitués en États, peuples ayant une organisation gouvernementale non souveraine, peuples multisociétaux, peuples multiethniques ayant une organisation institutionnelle sans gouvernement, peuples ethniques ayant une origine ancestrale commune, peuples diasporiques, peuples multiterritoriaux.

Les personnes peuvent être multilingues. De la même manière, certains peuples peuvent être multilingues (Suisse, Belgique, Canada).

Pour les personnes, on a souvent tendance à distinguer ce qu’elle est et ce qui la constitue. De la même manière que l’on distingue, pour un photon, son caractère corpusculaire et son caractère ondulatoire, une personne est constituée d’un individu mais elle est également caractérisée comme manifestant une certaine personnalité publique, un certain statut (citoyen, résident permanent, résident non permanent, réfugié, etc.). De la même manière, un peuple est constitué d’une population, mais se manifeste dans l’espace politique sous la forme d’une nation, c’est-à-dire une certaine personnalité institutionnelle (nation-État, nation sociopolitique, nation culturelle, nation ethnique, etc.)

De l’enfance à l’âge adulte, l’individu humain se transforme radicalement dans son corps. De la même manière, un seul et même peuple peut donner lieu à une transformation radicale de sa population.

Parmi les sortes de peuples, certains comportent un État. Pour ces peuples, l’État fait partie de leur identité. Il est en quelque sorte la tête de ce corps collectif. Les populations comprennent souvent leur nation comme étant leur pays : la France, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, etc. C’est le concept traditionnel de la nation moderne : la nation-État, ou l’État-nation en vertu duquel les frontières du peuple coïncident avec les frontières de l’État. Nous savons toutefois maintenant qu’il existe aussi des nations sans État souverain. Il existe environ 6000 peuples sur la terre, incluant environ 5000 peuples autochtones. Ce ne sont pas des corps sans tête. Ce sont aussi des populations ayant une personnalité institutionnelle, mais leur tête n’est pas un État souverain. Il peut s’agir d’un État fédéré, quasi-fédéral (régional) ou gouvernement autonome ou d’une organisation institutionnelle sans gouvernement autonome.

Autre analogie : les personnes ont des talents plus ou moins développés et cultivés, alors que les peuples ont des ressources sur des territoires plus ou moins cultivés.

Nous savons que toutes les personnes cherchent à être de plus en plus autonomes à mesure qu’elles grandissent et veulent pouvoir bénéficier d’une juste égalité des chances. De la même manière, tous les peuples sont engagés dans une démarche visant à réaliser un certain contrôle accru de leur territoire, à jouir d’une certaine souveraineté sur ce territoire, et ils réclament le droit au développement égal.

Lorsque des jeunes quittent le domicile familial, ils peuvent choisir de vivre seul et ils trouvent que cette situation leur est avantageuse. D’autres choisissent de maintenir des liens d’interdépendance sous la forme d’un mariage avec une autre personne. Le couple peut alors vivre ensemble sous un même toit, ce qui requiert des arrangements assez précis pour que la cohabitation soit possible. De la même manière, si certains peuples peuvent à mesure qu’ils se développent choisir la voie de l’indépendance, d’autres peuples peuvent préférer un arrangement fédéral, ce qui suppose des règles précises, ou un arrangement confédéral, ce qui est une garantie d’une plus grande autonomie.

Les personnes qui conservent une assez grande autonomie au sein de leur couple et qui vivent dans des lieux séparés peuvent choisir de maintenir des liens économiques étroits. De la même manière, des États souverains peuvent être liés ensemble au sein d’une union économique.

Les personnes réclament un pouvoir constituant au sein d’un pays. De la même manière, les peuples ont droit à un pouvoir constituant au sein d’une fédération ou organisation supranationale.

Les personnes peuvent se marier et parfois divorcer. Les peuples aussi peuvent se marier et divorcer. Le divorce des personnes peut être le résultat d’une entente commune et le mariage est alors dissous. De la même manière, si le divorce entre des peuples est le résultat d’une entente commune, l’État se dissous. Lorsque seule une des parties réclame le divorce, les deux règlent la question devant les tribunaux. Lorsqu’un peuple réclame le divorce, il s’agit d’une sécession et la légalité de la sécession devrait être soumise à l’appréciation de tribunaux internationaux.

Pour que le divorce soit accepté suite à un jugement de la cour, la personne qui réclame le divorce doit avoir de bonnes raisons. De la même manière, le peuple qui cherche à faire sécession doit avoir une cause juste. C’est la sécession remède.