L’individualisme moral

J’ai une aversion pour les théories libérales qui sont fondées sur l’individualisme moral. Heureusement, John Rawls, lui, s’est affranchi de l’individualisme moral qui caractérisait sa théorie de la justice initiale (TJ) en endossant le libéralisme politique. Cela a donné un premier livre qui réfléchit à la justice appliquée à une société unique (Libéralisme Politique) de même ensuite qu’à un livre dans lequel la justice est appliquée aux relations entre les peuples (The Law of Peoples). Ses principes de justice surplombent l’opposition traditionnelle entre le socialisme et le capitalisme. Appliqués à une société socialiste, cela donne en effet le socialisme libéral. Appliqués à une société capitaliste, cela donne une démocratie de propriétaires.

Rawls a développé une conception politique de la personne et une conception politique du peuple. Cela donne le citoyen pour l’individu peu importe nos doctrines métaphysiques de l’identité personnelle, et une conception politique du peuple compris comme société (peu importe notre ontologie sociale). C’est la corporate view du peuple telle que décrite par Peter Jones. Que la personne soit définie indépendamment de ses fins ou qu’elle soit constitutivement définie par ses fins (croyances, valeurs, coutumes, mœurs, projets), elle est un citoyen. Que le peuple soit compris comme une communauté politique ou comme une association d’individus, c’est une société rassemblant une population par un ensemble d’institutions (une union sociale d’unions sociales). Les peuples ainsi compris sont des agents moraux. Ils ont des réclamations morales valides. Cela requiert une seconde position originelle dans laquelle les partenaires représentent des peuples dans la société des peuples et non plus, comme dans TJ et LP, des individus au sein d’une société unique.

Rawls manifeste une certaine modestie ontologique. Il ne s’en tient qu’à l’identité institutionnelle des individus et des groupes. Il ne nie pas l’existence de ces deux sortes d’entités, mais il ne s’y engage que relativement à leur présence institutionnelle dans le monde: les individus en tant que citoyens et les peuples en tant que sociétés comprises comme des populations organisées sous la forme de complexes institutionnels. Dans ce contexte, nier l’existence de peuples et de leurs droits est incohérent avec l’acceptation des individus et de leurs droits. Le fait de s’en remettre à la notion de citoyen ne nous empêche pas de leur attribuer des droits. Idem pour les peuples compris en termes institutionnels. Ils sont comme les citoyens des sujets de droits et de devoirs. On ne se sort pas de l’existence des peuples et de leurs droits en laissant entendre que la société n’est qu’un ensemble de règles, car ces règles sont instituées. Il faut faire la différence entre les règles que l’on a dans la tête et celles qui existent vraiment : les normes juridiques effectives. La seule façon de nier l’existence de peuples serait de nier l’existence des institutions. C’est une thèse métaphysique relevant d’une doctrine compréhensive sur la base de laquelle une philosophie politique modeste doit éviter de s’appuyer.

Je m’étonne toujours de voir certains nier l’existence des peuples en croyant de cette manière manifester une sorte de prudence ontologique. C’est une conception ontologique radicale et extravagante qui, de surcroit, ne prend pas la juste mesure du caractère problématique des entités individuelles que l’on se croit en mesure de postuler. J’ai donné suffisamment de fois un séminaire sur l’identité personnelle pour avoir appris que c’est un terrain au moins aussi problématique que l’ontologie sociale.

La théorie fictionnelle des peuples est devenue une sorte de préjugé qui circule plus que jamais dans le milieu philosophique. On l’attribue faussement à Benedict Anderson qui voyait en fait les peuples comme des artefacts culturels.

Les droits collectifs des peuples existent en droit international. On admet le droit à l’autodétermination interne, le droit à l’autodétermination externe (sécession), les droits linguistiques et culturels. Je me dis alors que si le droit est parfois en retard sur la réalité, la philosophie est souvent en retard sur le droit.