Une seule et même pensée

Je réalise de plus en plus que je suis guidé par une seule et unique pensée. Le point de vue que l’on exprime ne provient jamais de nulle part. C’est un pont de vue situé, incarné, présent dans un contexte, témoignant de son époque. Cela ne veut pas dire cependant qu’il faut se laisser guider par ses émotions. Les élans romantiques sont des feux d’artifice qui ne résistent pas à l’analyse. On peut s’abstraire de ses propensions et émotions sans pour autant en faire abstraction. Comment la pensée s’incarne-t-elle alors? En trouvant le moyen de s’approprier clairement et concrètement les enjeux, car le diable est souvent dans les détails que l’on omet de considérer. On peut canaliser ses passions en les sublimant pour les investir dans une pensée qui cherche à saisir les nuances. Quand une réaction émotive surgit, on l’arraisonne (on s’en empare) pour la soumettre à la réflexion afin d’en mesurer la solidité. De cette manière, on lui fait subir l’épreuve de la raison, on la raisonne, sans s’enferrer dans un carcan rationnel qui aurait pour effet de l’annuler. C’est ainsi qu’on devient un partisan farouche de la vérité. Cette belle partisanerie « aveugle » en faveur de la vérité peut même devenir le premier réflexe qui nous habite face à la tragédie. On devient l’ennemi des visions manichéennes et des promoteurs du choc des civilisations, car tout cela découle en partie de notre incapacité à nous réfléchir, à nous regarder en face. L’amour de la vérité devient la façon que l’on a de manifester notre amour de l’humanité. Les causes nobles dans lesquelles on se drape sont souvent des moyens par lesquels on manifeste une haine partisane non réfléchie. La folie meurtrière est souvent issue de la peur de l’autre. On la voit très souvent chez les autres, mais assez rarement chez soi.

J’ai thématisé pendant de longues années, surtout grâce à la philosophie du langage, l’idée que nous avions des appartenances: linguistiques, communautaires et nationales. Nous ne sommes pas des monades, des îles. Ne demande donc pas pour qui sonne le glas, car il sonne pour toi. Nous ne sommes pas que des individus. Nous sommes aussi les parties d’un groupe formant un tout. Nous sommes dès la naissance des êtres jetés dans un tout. Nous pouvons nous en arracher mais ce sera toujours pour nous raccrocher à un autre tout. Le fait que l’on soit ainsi toujours les membres d’un tout n’est donc pas contradictoire avec l’idée que notre appartenance requiert aussi comme élément essentiel la volonté d’y rester et la possibilité de vouloir s’en extirper.

De plus en plus, je délaisse ce thème pour mieux habiter ce qu’il cherche à décrire. Grâce à la philosophie politique, je cherche à incarner (mais cela ne relève pas de ma seule volonté car c’est plutôt quelque chose que je constate rétroactivement) une pensée incarnée. Je cherche à occuper bien indépendamment des projecteurs médiatiques la posture d’un intellectuel situé qui réfléchit aux enjeux pour y débusquer les biais niant l’existence de l’Autre.